La fille renard
Chapitre 14
L e soir est tombé, et il est déjà dix-neuf heures quand Sanna prend sa voiture pour se rendre au cimetière où reposent Erik et Patrik, au sud de l’île. Elle est restée alitée toute la journée et a dû se forcer à se lever.
Sur le siège à côté d’elle, son portable vibre.
— Oui ? dit-elle d’un ton morne.
— Tu es en route pour aller voir leurs tombes ? lui demande Le Chêne.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— C’est Jack Abrahamsson. Je veux que tu reviennes demain matin pour
qu’on essaie de résoudre tout ça.
— Je n’en ai pas la force.
— Il ne veut parler avec personne d’autre que toi.
— Vous trouverez sûrement une solution.
— Mais tu…
Sanna a déjà arrêté de l’écouter. Elle sait qu’elle devrait faire un effort
pour donner du sien, au lieu de s’obstiner et de nourrir des rancœurs. Elle
n’ignore pas qu’elle pourrait perdre son boulot si elle ne se reprend pas en
main. Et pourtant, elle raccroche.
Elle sait aussi qu’il fera nuit quand elle atteindra le cimetière, mais elle se
dit que Vilgot Andersson est probablement en train de faire les cent pas sur
le parquet grinçant de son salon, avec son col romain, même s’il n’a pas besoin de le porter en permanence. Elle l’imagine en train de jeter un coup
d’œil vers les tombes de temps en temps, à travers les vitraux du presbytère.
Elle repense à son appartement, avec ses tables encombrées, et les
piédestaux, les livres, les vieux CD et des cadeaux de toutes sortes, qui lui
ont été offerts par les membres de sa congrégation, et qui gisent un peu
partout. Cela va des chats en porcelaine aux pots à six pieds, tournés à la
main et décorés de croix, qui servent à conserver les épices. Vilgot lui a
toujours affirmé que son plus beau cadeau, c’était la confiance qu’elle lui
avait accordée en lui confiant Erik.
La première fois qu’Erik avait atterri devant la porte du presbytère,
désemparé, étourdi et couvert de sueurs froides, c’était il y a plusieurs
années. Ni Patrik ni elle n’avaient jamais assisté à aucun des sermons de
Vilgot, et tout le monde savait que Patrik méprisait ouvertement l’Église ;
mais Erik était somnambule, et il avait traversé la route tout seul, pour se
retrouver devant la porte du prêtre. Quand Vilgot l’avait appelée, elle avait
chuchoté dans son téléphone, pour éviter que Patrik ne lui fasse une scène.
Quelques minutes plus tard, elle était venue chercher son fils, encore plongé
dans le sommeil.
Erik n’avait pas voulu la suivre. Il était sorti se camper devant la porte de
l’église. Quand elle avait essayé de le tirer jusque chez eux, il s’y était
opposé et avait commencé à pleurer. Vilgot avait alors proposé qu’ils aillent
tous s’asseoir à l’intérieur un moment. Une fois entré, Erik était allé
regarder les fonts baptismaux. Vilgot lui avait alors demandé de revenir le
lendemain, pour discuter du baptême d’Erik.
Sans même réfléchir une seconde, elle avait secoué la tête et dit :
— Faisons-le maintenant, avant que mon mari ne se réveille.
La situation était inhabituelle, mais cela avait tissé des liens entre eux, et
ces derniers avaient subsisté jusqu’à aujourd’hui. Elle sait que Vilgot
emportera leur secret dans sa tombe, même maintenant que ni Erik ni Patrik
ne sont plus.
Elle gare sa voiture à côté du presbytère et passe les grilles de l’entrée. En arrivant devant les tombes, elle s’accroupit pour sortir deux bougies et une
boîte d’allumettes de sa poche. Elle regarde la lumière des deux lanternes,
puis les pierres tombales, qui ne portent que deux prénoms : Patrik et Erik.
Elle aperçoit celle de ses parents un peu plus loin. Quelqu’un a planté un
nouveau rosier juste à côté, elle suppose que ça doit être l’œuvre de Vilgot.
Elle apprécie le prêtre depuis qu’elle a pu voir la tendresse dont il a fait
preuve envers Erik. Elle est fascinée par sa nature extravertie, par son
énorme corps maladroit et par le fait qu’il ait choisi la paroisse la plus
minuscule de l’île pour s’installer.
Elle n’a jamais été croyante, mais quand Erik était petit et qu’il a
commencé à faire des phrases entières, il a aussi commencé à jouer avec les
miroirs d’une façon étrange. Il leur parlait ; ou plutôt, il parlait avec
quelqu’un ou quelque chose de l’autre côté de la glace.
Pour l’obliger à arrêter, elle a pris tous les miroirs de la maison et les a
cachés au fond de la cave. Et puis, un jour, Erik les a découverts et il
pleurait sur eux.
Les services pédiatriques lui ont dit de ne pas s’inquiéter : « Tous les
enfants ont leurs manies à un moment ou à un autre, et le mieux que vous
puissiez faire, en tant que parent, c’est de prendre les choses avec calme. »
Patrik n’a pas non plus pris ses angoisses au sérieux, et elle s’est sentie de
plus en plus abandonnée, démunie face à l’obsession de son fils. Et puis elle
a rencontré Vilgot. À peine une semaine après son baptême, Erik a
commencé à jouer avec les miroirs d’une façon plus légère : à la différence
d’avant, ils le faisaient désormais surtout rire ou sourire. Vilgot et elle sont
alors devenus amis pour la vie. Sanna est très terre à terre dans tous les
domaines, sauf en ce qui concerne Erik.
Le silence du cimetière la calme. Elle gratte le sol au pied d’une des
lanternes pour en découvrir la paroi en verre, entourée de métal rouillé.
— Je t’ai attendue toute la journée, jaillit soudainement la voix éraillée de
Vilgot derrière elle.
Elle se lève sans se retourner.
— Il aurait eu quinze ans, aujourd’hui, dit-elle. J’avais besoin de me
calmer avant de venir.
Vilgot avance d’un pas, et ils se retrouvent côte à côte. La lumière des
lanternes éclaire la peau tannée de son visage par en dessous, dont les plis
forment un labyrinthe.
— Comment vas-tu ? lui demande-t-il.
Sanna désigne du menton une pierre tombale renversée.
— Je croyais que les vandales avaient arrêté ?
Il secoue la tête.
— Non, cela se produit toujours, mais je prends les choses avec
détachement. Tant que je peux remettre les pierres en place, pas la peine de
se battre pour demander une clôture plus haute ou un cadenas pour la grille.
— Vous ne pouvez pas installer une caméra de surveillance ?
— Le Seigneur veille sur nous, et je crains que ce soit là la seule
surveillance dans nos moyens. J’ai entendu dire que j’ai failli avoir de
nouveaux voisins ? ajoute-t-il.
— Oui, presque.
— Mais tu n’étais pas convaincue ?
Puisqu’elle ne répond pas, il continue :
— Tout prend du temps. Tu pourras oublier quand ce sera le moment.
Viens te mettre un instant à l’abri à l’intérieur. Il fait beaucoup trop froid
ici, et il y a trop de vent.
En suivant Vilgot, elle a l’impression que les rafales ne sont pas aussi
fortes, derrière lui. En remontant la pente qui va du cimetière vers le
presbytère, elle observe son dos et remarque qu’il a perdu du poids depuis
la dernière fois. Ce n’est pas très étonnant : les années ont passé.
— Tu restes trop longtemps assise dans cette vieille voiture, déclare-t-il, la
voix à moitié engloutie par le vent. Et je ne crois pas que Patrik aurait voulu
que tu la conduises. Elle n’est pas sûre.
Il a déjà atteint le sommet de la pente. Il la regarde, un large sourire aux
lèvres. La sueur perle sur son front quand elle le rejoint.
— Allez, viens, l’invite-t-il en riant et en lui attrapant la main pour la tirer sur les derniers mètres. Sinon, on va peut-être réveiller les morts.
La cuisine du presbytère est chaude et accueillante.
— Tu es sûre que tu ne veux pas que je t’y verse une goutte d’eau froide ?
lui demande Vilgot en indiquant du menton sa tasse de café.
Elle fait non de la tête. Ils sont assis à sa vieille table gateleg, face à face.
Il a allumé des bougies et une lampe à kérosène brille à l’une des fenêtres.
Dehors, c’est la nuit noire : il n’y a pas de voisins, et on ne voit pas
d’étoiles, ce soir.
Il se lève pour aller mettre un disque. Les notes claires et délicates d’un
piano emplissent l’air.
— On m’a envoyée sur une affaire horrible l’autre jour, lâche Sanna en
reposant sa tasse. C’était une fille. À la carrière de calcaire. Enfin, ce n’est
pas une affaire de meurtre, c’est un suicide. Elle n’avait même pas quinze
ans.
— Mia Askar ?
— Oui. Comment es-tu au courant ?
— J’ai entendu des gens en parler. Ils la connaissaient. La famille Askar
vivait par ici à la naissance de Mia. Tu ne te rappelles pas la petite Mia ?
Elle est née la même année qu’Erik.
Sanna secoue la tête.
— Et puis après, ils ont déménagé au nord de l’île, ajoute-t-il. Ils ont
traversé des périodes difficiles. C’était le chaos pour la fillette, à la maison.
— Tu la connaissais, alors ?
— Elle était toute gamine quand ils ont déménagé. Mais j’ai essayé
d’aider Lara. J’organisais des activités pour Mia l’été… ou, plutôt toute
l’année. Je l’ai aidée à venir au presbytère, par exemple. Et elle s’est
présentée quelques fois, avec d’autres enfants. Erik les a aussi rencontrés.
— Ah bon, mais c’était quand ? Tu ne m’as jamais demandé s’il pouvait
jouer avec d’autres enfants, il me semble ?
— C’étaient seulement quelques gamins de la ville, répond-il en lui
adressant un sourire rassurant.
— Alors tu as été en contact avec Lara Askar pendant toutes ces années ?
— Pas exactement. On s’est perdus de vue avec le temps.
Il ferme les yeux pour laisser ses longs doigts pianoter dans l’air, en
rythme avec la musique.
— Les Variations Goldberg, de Bach, dit-il en souriant avant d’ouvrir de
nouveau les yeux et de les poser sur elle avec tendresse. Tu dors, ces jours-
ci ?
Elle élude la question.
— Quoi de neuf dans le coin ?
— Pas grand-chose. Une nouvelle famille s’est installée à côté du phare. À
l’ancienne résidence publique, le petit bâtiment le long de la route.
L’homme a monté sa propre entreprise. Apparemment, il est très doué.
Sanna acquiesce, l’air absent.
Après un instant, il ajoute :
— Peut-être que ça ne serait pas une mauvaise idée ? De voir si tu
pourrais remettre la propriété sur pied et retourner y vivre ?
— Ce n’est plus chez moi.
— Je connais un mec qui a tout nettoyé après l’incendie dans le port il y a
quelques années, son entreprise a vraiment fait du bon boulot…
Sanna ne réagit pas.
— Tu veux une autre tasse de café ? lui demande Vilgot.
Elle regarde l’heure.
— Je crois que je vais y aller.
Vilgot ouvre grand les bras pour lui donner une accolade chaleureuse.
— Je peux te préparer la chambre d’amis, dans l’annexe. Il y a des
courants d’air, mais tu pourrais peut-être quand même profiter d’une bonne
nuit de sommeil ?
Elle sourit d’un air fatigué, mais secoue la tête. Elle enfile son manteau et
ses bottes, en s’interrompant un court instant lorsqu’elle entend l’orage se
mettre à gronder.
— Fais attention en conduisant, lui dit Vilgot. Il y a beaucoup d’animaux
sauvages sur les routes, ces temps-ci.
— Merci, répond-elle en le prenant dans ses bras avec maladresse.
— Bah, ce n’était qu’un café. À dans un an.
Ils se sourient. Sanna pose la main sur la poignée, hésite un peu, puis se
tourne à nouveau vers lui.
— Au fait, Mia Askar portait un masque de renard quand elle s’est
suicidée, ça te rappelle quelque chose ?
Vilgot secoue la tête.
— Je me demandais juste s’il y avait une symbolique mythologique là-
dedans, que tu connaîtrais peut-être.
Il reste un instant immobile, l’air préoccupé.
— Une mythologie… Les animaux ont toujours été utilisés pour
symboliser quelque chose, c’est sûr. Ni Mia ni sa mère n’étaient
particulièrement tournées vers la religion, mais il pourrait s’agir du célèbre
renard, autrement non, je ne vois pas…
— Quel renard ?
Il s’assied sur le strapontin du mur, qui craque un peu sous son poids.
— Lara avait des amis qui étaient de fervents catholiques, je crois. Dans le
catholicisme, on utilisait les animaux pour symboliser certaines choses,
comme dans pas mal de religions, en tout temps, et encore aujourd’hui.
— Des symboles de quoi ?
— Des péchés…
— Les sept péchés capitaux ?
Il acquiesce.
L’image des enfants et de leurs masques d’animaux lui revient d’un coup
en mémoire. Il y avait sept enfants.
— Un porc, un paon, un âne, un chien, une chèvre, un renard et un loup ?
demande-t-elle.
Vilgot hésite un peu.
— Je ne sais pas. C’est un peu à l’appréciation de chacun… (Il relève le
menton.) D’où tu tiens tout ça ? Est-ce que les circonstances de la mort de
Mia porteraient à croire que ce n’était pas un suicide ?
— Non, mais on étudie son décès de plus près dans le cadre d’une autre enquête.
Il pose la main sur son front et se frotte la tempe.
— Comment fais-tu pour avoir ce courage, dit-il doucement.
— Je n’ai plus rien d’autre. Les vieux couteaux de chasse disparus et
autres horreurs sont ma nouvelle famille, maintenant.
— Des couteaux de chasse ?
— Oublie ça, c’est juste un des trucs de l’enquête actuelle.
Elle le prend dans ses bras encore une fois avant de sortir.
Il verrouille la porte derrière elle. Il reste un long moment à regarder la
route par les vitraux du presbytère, même après que la lumière de ses phares
a disparu. Ensuite, il remet en route le CD des Variations Goldberg et
commence à bouger doucement les doigts en rythme.
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