La fille renard

Maria Grund · Chapitre 29 sur 40

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La fille renard

Chapitre 27

 

S anna attrape le dossier qui gît au pied du siège passager. Elle regarde les photos des lieux de tous les crimes et s’arrête sur celles de Marie-Louise Roos. Elle y voit son canapé gigantesque et son corps maigrichon,

son bras qui pend et son kimono bleu. Le tissu est beau, avec des broderies

de fleurs élégantes. Il a été lacéré d’un grand nombre de coups de couteau.

La violence dont elle a été victime est incroyable.

Eir a raison, il est difficile d’imaginer que ça puisse être un adolescent.

Ses doigts tambourinent sur le volant. Elle observe le quartier où habite Ines

Bodin. Sa collègue est toujours en retard. Elle devait rencontrer la secrétaire

des services sociaux toute seule, mais finalement cette dernière n’était pas

sur son lieu de travail. Cela fait un bon bout de temps, maintenant.

Pendant que Sanna attend, elle en profite pour appeler Fabian.

— Oui ?

Il a l’air absent.

— Je voudrais te parler des blessures sur le torse des victimes, tu as une

minute ?

— Hmm.

— Fabian ?

— Je t’écoute.

— Tu veux que je te rappelle plus tard ?

— Non, vas-y.

Elle entend un bruit métallique quand il repose l’objet qu’il tenait dans sa

main.

— Quand tu nous as parlé de Marie-Louise Roos, tu nous as dit que les

blessures étaient très profondes, lui rappelle- t-elle. Que chaque coup avait

été porté avec beaucoup de force.

— Oui. C’est exact.

— Et Rebecca Abrahamsson et Frank Roos ? Tu es sûr que les entailles

étaient profondes, là aussi ?

— Je vous ai déjà envoyé les rapports d’autopsie. Est-ce que tu insinuerais

que j’ai mal fait mon travail ? rétorque-t-il, sur le ton de la plaisanterie.

Sanna regarde la photo des enfants sur son portable.

— Je me demandais juste si tu pouvais me donner des indications sur la

taille de l’assassin, sur sa carrure et sur sa force.

— Comme je vous l’ai dit, il pourrait s’agir de quelqu’un de costaud, mais

pas nécessairement, les coups ayant été portés d’en haut. Le coupable a eu

le dessus grâce à l’angle d’attaque.

— Alors, en théorie, l’assassin pourrait être, disons, un adolescent ?

Il garde le silence pendant quelques secondes.

— Oui. En théorie, peut-être. Mais je ne peux pas l’affirmer à cent pour

cent.

— Il t’est venu autre chose à l’idée, depuis ?

— Non.

— Tu en es sûr ?

— Pose ta question, si tu veux savoir quelque chose qui n’est pas dans le

rapport. Sinon, je retourne à mon travail.

Sanna garde à son tour le silence.

— Tu penses que notre coupable est un jeune ? demande Fabian.

— Oui.

— Un adolescent ?

— Oui.

— Mais ?

Elle ne répond rien.

— Sanna ?

— Oui, pardon… Je… J’étais juste en train de penser à tout ce qui

pourrait démentir ma théorie.

— Bah, tu n’as jamais eu de raisons de douter de ton intuition, non ?

— C’est vrai.

Elle raccroche. Tout a commencé avec le suicide de Mia, se dit-elle. Elle

relie toutes les victimes entre elles. Puis il y a les scènes de crime, de vrais

carnages. Le modus operandi du meurtrier, sa rage. Les coups de couteau

irraisonnés. Quelqu’un qui porte en lui une colère noire. Quelqu’un qui veut

venger la mort de Mia Askar. D’après Bergman, elle était proche de l’un

des garçons du camp, ils avaient un lien spécial. Il s’était battu pour elle. Et

à l’époque, ils n’étaient encore que des enfants.

Si Mia a décidé de porter son masque pour mourir, pourquoi le coupable

n’en ferait-il pas autant, pour venger sa mort ? Peut-être même qu’ils

avaient tout planifié ensemble ?

Elle regarde à nouveau la photo sur son portable. Le garçon à côté de Mia

a des yeux foncés, presque noirs, et il a une carrure imposante pour un

enfant. Son bras droit pend le long de son corps, mais le gauche se situe

derrière son dos. Est-ce qu’il tient quelque chose qu’il essaierait de cacher ?

Elle rappelle Fabian.

— J’ai une question spécifique, sur quelque chose qui n’est pas mentionné

dans le rapport.

— Vas-y.

— Est-ce que tu dirais que le coupable est droitier ou gaucher ? D’après

l’orientation des entailles, et l’endroit où il se tenait ?

— Attends un instant.

Des pas retentissent, elle l’entend pianoter sur un clavier. Il ouvre ses

dossiers informatiques, avec ses notes et les photos. Elle attend.

— Il est gaucher ? demande-t-elle encore.

Il reste silencieux.

— Oui, sans doute, répond Fabian après un instant. Comment l’as-tu deviné ?

Eir arrive en voiture et se gare à côté.

Sanna raccroche.

— Où étais-tu ? s’enquiert-elle une fois descendue de voiture.

— Désolée, je me suis trompée de route, répond Eir en lui tendant une

copie de la photo des enfants avec leurs masques d’animaux. Alice a fait un

double.

— Suis-moi, répond Sanna, en lui indiquant du menton la rue où vit Ines

Bodin.

Les pavés de la petite rue viennent juste d’être nettoyés. Le quartier est

tout droit sorti d’une émission pour enfants quelque peu datée. La rue

devant elles est parfaite, déserte, et joliment éclairée ; elle est plongée dans

un silence complet. C’est comme si elle n’attendait qu’une chose : qu’un

groupe d’enfants sorte d’un porche en sautillant.

Eir regarde Sanna du coin de l’œil, elle est sur le point de partager ses

observations, quand elle remarque les plis sur le front de sa collègue. Elle a

appris que c’est là le signe d’une migraine terrible. Elle décide de garder le

silence, et les deux femmes avancent à pas rapides, côte à côte, leur

respiration formant de petits nuages de vapeur dans l’air froid de la côte.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demande Sanna, quand Eir se retourne avec

nervosité, comme si elle avait entendu quelque chose.

— Rien.

— Ça devrait être là, si on a le bon numéro, fait Sanna, en désignant du

menton une maison en pièce-sur-pièce à coulisse, enduite de goudron noir.

Les contours de fenêtre et les finitions en bois sont couleur moutarde.

Même cela rappelle à Eir une histoire pour enfants. La grille est haute, et il

y a un pauvre rosier tout maigrichon à côté. Plusieurs branches ont été

arrachées, sans doute par les voitures, et celles qui restent sont couvertes de

gravillons et de boue. Elles aperçoivent une petite cour intérieure derrière la

grille.

Le jardin ressemble à un berceau de verdure. Des années de négligence

ont donné naissance à des plantes aux feuilles énormes, à des buissons ébouriffés, des roses trémières desséchées et de la lavande arborescente.

C’est une véritable jungle. Dans un coin, l’abri de jardin est tombé en

décrépitude. Sa porte ouverte bat avec le vent.

Arrivée devant l’entrée, Sanna toque doucement. Pas de réponse. Eir se

place à côté d’elle et regarde à travers le carreau.

— Putain de merde, siffle-t-elle, en sortant son arme.

Il y a deux traces de sang parallèles sur le sol. Elles se suivent comme un

tapis à rayures étroit. Elles partent d’une pièce à la porte fermée, pour

traverser le vestibule et remonter l’escalier, à quelques mètres à peine

d’elles.

— On a besoin de renforts à l’adresse que je vais vous envoyer, chuchote

Sanna dans son portable. Prévenez Le Chêne. On ne vous attend pas, on

entre.

Elles traversent l’entrée en prenant garde de ne pas marcher dans le sang.

La pièce d’où partent – ou se terminent – les traces de sang est un bureau

aux persiennes baissées. Il n’y a pas beaucoup de lumière qui entre, mais

c’est suffisant pour éclairer le petit espace. Le seul élément qui vient égayer

les murs, c’est un diplôme au nom d’Ines Bodin, qu’elle a reçu au terme de

sa formation de travailleuse sociale. Les tiroirs du bureau ont été ouverts et

la porte du coffre-fort est béante. On a renversé une étagère au milieu de la

pièce.

Dans le vestibule, les traces disparaissent vers l’étage du haut. Il n’y a

aucun bruit. Pas un mouvement. Sanna et Eir échangent un regard. Elles

montent l’escalier avec précaution. Elles traversent une chambre à coucher

au plafond mansardé. Les traces s’arrêtent devant la porte d’un grenier.

Elles l’ouvrent et tombent sur un nouvel escalier, qui monte au grenier.

Tout est plongé dans le noir, et l’escalier est raide, avec de petites marches

étroites. Eir prend appui sur un conduit en inox glacé pour les gravir, tout en

cherchant un interrupteur de la main. Puisqu’elle ne trouve toujours rien,

Sanna la pousse de côté sans ménagement.

Elles entendent un bruit de ferraille et de friction, puis plus rien.

— Police, crie Sanna. Les mains en l’air.

Eir repère finalement l’interrupteur. Elle allume, se redresse et vise le haut

de l’escalier de son arme, juste au-dessus de l’endroit où se tient Sanna.

Une silhouette gît en position fœtale là où l’escalier débouche sur le grenier.

Elle s’est pelotonnée, comme pour se cacher.

— Levez-vous, ordonne Sanna.

— À l’aide, souffle la créature.

— Levez-vous, répète Sanna.

— Je ne peux pas, je n’arrive pas à bouger. Vous avez fouillé partout ?

Elle est peut-être encore là, dans la maison.

La voix chuchote, elle semble apeurée.

Sanna se rapproche, Eir sur ses talons.

C’est Ines Bodin, en chemise de nuit. Son unique main a été attachée à

une poutre. Ses pieds et ses jambes sont entourés de ruban adhésif

industriel. Elle saigne abondamment à la tête, aux paumes et aux genoux.

— Elle est peut-être encore dans la maison, souffle-t-elle en respirant

bruyamment.

— Chut, lui fait Sanna. On va vous détacher.

Eir les écoute tout en surveillant le grenier. Il y a des taches de moisi sur le

toit, et des gouttes d’eau tombent dans un coin. Sur un portant à vêtements,

de vieilles fourrures ont été recouvertes d’une housse en plastique. Sanna

lui fait signe de fouiller la maison, et Eir redescend l’escalier, arme

au poing.

Ines Bodin gémit quand Sanna défait ses liens. Elle tombe en avant, puis

réussit à se remettre sur pied en titubant.

— Qui est peut-être encore dans la maison ? lui demande Sanna en la

secouant. Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Elle était déjà là quand je me suis réveillée ce matin. Elle était dans

mon bureau. Quand je suis entrée, elle s’est jetée sur moi.

— Qui ? répète Sanna, impatiente.

Ines Bodin serre les lèvres.

— Elle m’a frappée, et après je ne me rappelle plus rien. J’ai perdu connaissance. Quand je suis revenue à moi, j’étais attachée ici. Il faisait

tellement noir que je ne voyais rien.

Elle prend conscience qu’elle est pleine de sang, et sursaute, la respiration

presque coupée.

— De qui parlez-vous ? demande encore Sanna.

— D’Ava Dorn !

Ava Dorn. L’artiste qui a fabriqué les masques des enfants et a peint le

tableau de Marie-Louise. Ava Dorn, qui est décédée.

— Elle n’est plus en vie, rétorque Sanna. Vous êtes en état de choc.

Essayez de respirer calmement et…

— Elle n’est pas morte.

Sanna essaie de comprendre tout en se rendant compte qu’elle vient de

tomber sur une nouvelle scène de crime. Même si la victime a survécu, cette

fois-ci, le coupable avait assez de force pour pouvoir la tuer.

Ines Bodin éclate brusquement de rire.

— Vous êtes tous tellement débiles ! Ava Dorn se cache depuis des

années. Elle vit dans une vieille maison à la campagne. Je peux vous donner

l’adresse, vous n’avez qu’à vérifier. Elle vend ses œuvres à un marchand

d’art qui les lui achète de la main à la main, et les enfants de ses voisins lui

font ses commissions. Quoi de mieux, pour vendre, qu’une disparition

inexpliquée, et de nouvelles œuvres qui apparaissent mystérieusement sur le

marché de temps en temps ? Tout le monde y trouve son compte, elle, le

marchand d’art et ses clients !

Sanna ne sait plus quoi penser. Elle ouvre la bouche pour changer de sujet,

afin qu’Ines se calme, mais au lieu de cela, elle crache brusquement :

— Que faisait-elle ici, alors ?

Ines hésite.

— Pourquoi était-elle chez vous ? insiste Sanna avec impatience.

— Elle voulait mettre la main sur de vieux rapports.

— Quel genre de rapports ?

Ines pose une main sur ses genoux.

— Où est l’ambulance ? J’ai besoin de points de suture.

Elle regarde un de ses ongles cassés, l’air aussi inquiète que s’il s’agissait

d’un de ses doigts.

Sanna sort la photo de l’Aube de la poche intérieure de son manteau. Elle

la lui met sous le nez en essayant de jauger sa réaction, mais Ines demeure

impassible.

— Qui sont ces enfants ? lui demande Sanna.

— Qu’est-ce que c’est ? rétorque Ines froidement.

— Vous le savez très bien, puisque vous y étiez. Qui étaient-ils ?

Ines écarte la photo de la main.

— Je veux porter plainte contre Ava Dorn pour effraction et pour

agression. Elle est dangereuse, lance-t-elle d’un air provocateur.

Le regard de Sanna passe de la photo à la secrétaire des services sociaux.

Elle se demande à quel genre de femme elle a affaire, en réalité.

— Qui est-ce ? répète-t-elle, posant son doigt sur le garçon à côté de Mia.

Regardez-le. Qui est-ce ?

Ines ne répond pas. Elle se contente de contempler Sanna comme si elle

s’inquiétait pour sa santé mentale.

— Je ne vous dirai rien avant d’être placée sous protection, répond-elle.

Cette femme s’est introduite dans ma maison, m’a agressée et volée. Allez

la voir au lieu de me harceler. Si vous osez. C’est un vrai monstre.

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