La fille renard

Maria Grund · Chapitre 23 sur 40

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La fille renard

Chapitre 21

 

S anna se réveille en grelottant, à deux heures du matin. Elle enfile son manteau, prend deux pilules et retourne sous la couverture. Quand elle se réveille à nouveau quelques heures plus tard, sa

tête est lourde comme du plomb. En route pour le commissariat, elle

contacte Sudden. Il lui annonce que l’analyse de l’ordinateur retrouvé à côté

de Frank est en cours. Les rats ont souillé beaucoup des indices collectés

sur place, alors elle ne se fait pas trop d’illusions.

Elle s’arrête à la station-service pour se prendre un café et acheter des

Doliprane. Ensuite, elle appelle Eir.

— Tu es vivante, constate cette dernière.

— Je n’ai pas très bien dormi.

— Non, je m’en doute. Moi non plus, mais j’ai fait comme tu m’as

demandé.

— C’est-à-dire ?

— Comme tu disais dans ton message.

— Quel message ?

— Tu plaisantes ? Tu m’as envoyé un texto à deux heures et demie pour

me dire qu’on devait parler à la mère de Mia…

Sanna s’en souvient subitement.

— Exact, oui. Tu lui as mis la main dessus ? Elle savait si Mia avait un petit ami ?

— Je suis passée par chez elle et j’ai sonné. Une voisine a ouvert la porte

pour me dire qu’elle était partie, et qu’elle lui avait demandé d’arroser ses

plantes. Selon elle, Lara Askar sera de retour dans quelques jours.

— Tu as essayé de l’appeler ?

— Oui, pas de réponse. La voisine m’a dit que Lara voulait se reposer,

alors elle a probablement éteint son portable, mais elle a laissé le numéro de

quelques amis au cas où. J’ai essayé de les joindre, eux aussi.

— Et toujours rien pour le portable de Mia et sa liste d’appels ?

— Rien. Je viens juste de demander à Bernard.

— D’accord. Je ne vais pas tarder. Je vais juste faire un saut à l’école de

Mia, en cours de route.

 

Les radiateurs en fonte dans le bureau du directeur sont vieux et lents au

démarrage. La condensation qui recouvre à moitié les fenêtres fait penser à

des gouttes de sueur. Le directeur de l’école invite Sanna à s’asseoir.

Il pianote sur son clavier avec des doigts courbés à la recherche du dossier

de Mia. Il lui apprend qu’elle avait disparu plusieurs jours avant sa mort, et

qu’elle avait souvent fait l’école buissonnière pendant l’année scolaire.

— Mais pourquoi vous intéressez-vous à un suicide ? s’interroge-t-il.

Sanna ne répond pas.

— Vous savez si Mia avait des amis ? demande-t-elle à la place.

— On en a parlé à la réunion de crise organisée après sa mort. D’après ses

professeurs, elle était plutôt solitaire.

— Elle devait bien fréquenter quelqu’un, non ? S’asseoir à côté d’un élève

pendant les cours, par exemple.

— Non, ce n’était pas le cas, apparemment.

— On m’a dit qu’elle était douée pour les maths.

Il acquiesce, et elle lit un peu de fierté dans son regard.

— C’était un de nos meilleurs éléments.

— Elle faisait partie d’un club de mathématiques ou d’une association de ce genre ? Elle avait peut-être des amis ou des camarades avec lesquels elle

s’entraînait ?

Il secoue la tête.

— On n’a pas de clubs ou d’activités périscolaires de ce genre. Mia

étudiait seule. Elle avait un don.

— Un petit ami ?

— Je ne la connaissais pas vraiment. Mais, à la réunion, un de ses

professeurs nous a dit qu’elle avait écrit un texte assez intime au sujet de

l’amour et de la confiance. Il y était question d’un garçon.

— Je pourrais le voir ?

— Malheureusement, on leur rend leurs devoirs après les avoir notés et on

ne garde pas de copie des exercices.

— Et ce garçon, elle a dit qui c’était ? Est-ce que le professeur aurait

mentionné un nom ?

— Je ne le crois pas, mais il vaudrait mieux lui poser la question

directement. Lors de la réunion, je lui ai demandé si c’était quelqu’un de

l’école. Je m’étais dit que, dans ce cas, il aurait peut-être besoin de soutien.

Mais il me semble me rappeler que Mia n’avait pas précisé son identité.

Elle disait seulement que c’était un ami d’enfance, et quelqu’un qu’elle

aimait.

Sanna digère ces révélations à propos d’un ami d’enfance, avant

d’envoyer un message à Eir. Elle lui demande de noter cet élément, puis

d’envoyer Bernard et Jon à l’école pour rencontrer tous ceux qui sont entrés

en contact avec Mia.

Le directeur s’éclaircit la gorge en jetant un coup d’œil à l’horloge.

— Est-ce que quelqu’un, un professeur ou un élève, avait remarqué un

changement chez Mia, ces derniers temps ? l’interroge Sanna. Quelque

chose qui aurait refait surface à la réunion de crise.

— On a tellement d’élèves, répondit-il avec hâte. Il ne nous est pas

possible de tous les suivre en permanence.

— Oui, je comprends. Certains de mes collègues vont parler avec ses

professeurs, si vous n’y voyez pas d’inconvénients.

Il devient subitement distant.

— Je ne comprends pas pourquoi vous me posez autant de questions sur

Mia, elle s’est suicidée. Est-ce qu’on doit s’inquiéter de quelque chose ?

— Non, répond Sanna, sans extrapoler. Malheureusement, je ne peux pas

vous en dire plus pour l’instant.

Il soupire.

— Vos collègues peuvent venir quand ils le souhaitent.

Sanna se lève et ouvre la porte pour partir.

— Est-ce que Mia avait un casier où elle rangeait ses affaires ?

— On l’a vidé cette semaine et on a tout envoyé à sa famille.

— Que pensez-vous de la mère de Mia ? L’avez-vous rencontrée en

personne ?

— Elle était sympathique. On s’est seulement croisés quelques fois. Elle

est venue pour discuter des cours de Mia, et obtenir des détails et des

programmes pédagogiques avant qu’elle ne soit transférée.

— Comment ça, avant qu’elle ne soit transférée ?

— Elle allait rejoindre son père pour un an ou deux, à partir de janvier. Il

habite quelque part à l’étranger, je ne sais plus où.

 

En sortant, Sanna tombe sur Mette et Benjamin. Ce dernier jette son sac à

dos et un sac de sport à l’arrière de la voiture.

— Bonjour ! s’exclame Mette en souriant. Je viens tout juste de déposer

Jack au commissariat. Vous n’aviez pas rendez-vous ?

Sanna la regarde avec surprise. Un rendez-vous ? Elle se repasse en

mémoire son entretien de la veille avec Jack. Les questions qu’il lui a

posées sur Erik. Ses mensonges. A-t-elle fini sur des mots qu’il aurait

interprétés comme un appel à se revoir ? Elle ne se souvient plus des

dernières minutes de leur conversation, il y a comme un trou noir.

— Il s’est passé quelque chose ? continue Mette.

Benjamin part se cacher derrière sa mère.

— C’est ton école ? lui demande Sanna.

— Oui, répond-il.

— Mais aujourd’hui, il ne va pas bien, alors j’ai dû faire demi-tour pour

revenir le chercher.

Sanna essaie de croiser le regard de Benjamin, mais échoue.

— Tu connaissais une fille du nom de Mia ? Mia Askar ?

Le visage de Mette se referme.

— C’est celle qui…

— Oui, répond Sanna. Tu connaissais Mia, Benjamin ? (Elle essaie de lui

sourire.) Elle était mignonne, avec des cheveux roux.

— Non, il ne la connaissait pas, l’interrompt Mette. Comment va

l’enquête ? Du nouveau sur Rebecca ?

Sa voix s’est brusquement faite suave.

— Quand on s’est vues la première fois, à l’hôpital, vous m’avez dit ne

pas très bien connaître Rebecca.

— Non, en effet.

— Mais c’était bien elle qui vous amenait Jack et qui le récupérait

ensuite ?

— Quelquefois, oui. Autrement, c’étaient les services sociaux. Ça

dépendait de l’état dans lequel elle était.

— Qu’est-ce que vous pensiez d’elle ? Vous vous entendiez bien ?

— Que voulez-vous dire ?

— Eh bien, ça doit être frustrant de voir la vie d’un enfant détruite, et

d’autant plus difficile de ne pas blâmer ses parents. Surtout au vu de l’état

de Rebecca.

Le visage de Mette se durcit.

— Je ne lui en ai jamais voulu, affirme-t-elle. Elle faisait ce qu’elle

pouvait.

Mette a l’air stressée. Elle se gratte le nez d’un air absent, puis regarde son

portable avant de le glisser à nouveau dans sa poche, pendant que Benjamin

s’éloigne.

— Et comment ça va, avec les garçons ? lui demande encore Sanna.

— Eh bien, ça va. Jack est au commissariat, comme je vous l’ai dit, en

train de vous attendre.

— Mia et Benjamin ont le même âge, et ils allaient à la même école. Vous

êtes sûre qu’ils ne se connaissaient pas ?

À quelques mètres de là, Benjamin commence à arracher les feuilles d’un

arbre rabougri.

— Benjamin ! lui crie Mette.

Il revient d’un pas lourd, le bras replié, comme s’il portait quelque chose

dessus. Quand il approche, Sanna aperçoit une chenille poilue. Elle se

déplace le long de son bras. Son corps est vert et dodu, recouvert de poils

courts et drus. Elle avance avec maladresse. Arrivée sur sa main, elle se

retrouve face à un précipice, alors elle essaie de rebrousser chemin.

— Je dois aller faire des courses avant qu’il ne soit l’heure de retourner

chercher Jack, dit Mette à son fils. Le temps file. Allez, va reposer cette

bestiole sur l’arbre.

Une fois de retour, il prend place sur le siège arrière et attache sa ceinture.

Elle démarre et commence à reculer tout en saluant Sanna de la main.

Alors que la voiture s’éloigne, Sanna voit Benjamin sortir quelque chose

de sa poche. La chenille dodue se tortille entre ses doigts. Il la glisse

lentement dans sa bouche et la mastique, un bout après l’autre.

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