La fille renard
Chapitre 36
L e matin suivant, Sanna prend un taxi pour se rendre au commissariat. Il fait beau, le soleil vient lui chatouiller les yeux, et elle bâille. Les effets de la pilule de la veille ne veulent pas s’estomper, ses muscles sont tout
endoloris. Sa gorge aussi. Elle s’éclaircit la voix avant de demander au
chauffeur de s’arrêter à la station-service.
Quand elle se rassied, le café brûlant déborde par le petit trou dans le
couvercle en plastique. Elle étouffe un juron et s’essuie la main avec sa
serviette en papier. Ça brûle. Elle a un bleu sur le dos de la main, elle fait
bouger ses doigts pour vérifier que leur mobilité est intacte. Une forte
douleur remonte jusqu’au poignet, et les événements de la veille lui
reviennent en mémoire. Elle se demande où Jack se trouve à présent. En
regardant l’heure sur son portable, elle se dit qu’il doit déjà être loin.
Pendant qu’elle paie le taxi, Le Chêne vient à sa rencontre. Il a l’air
abattu.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? lui crie-t-elle en descendant de voiture.
— Benjamin Lind est mort, il s’est pendu dans sa cellule pendant la nuit,
lui dit-il.
Sanna se laisse tomber sur une chaise. Eir, Alice et Bernard regardent Le
Chêne, qui fait les cent pas dans la salle d’enquête, encore sous le choc.
— Mette Lind est venue le voir tard hier soir. D’après l’agent en service,
elle avait obtenu une permission spéciale de Liljegren pour pouvoir lui
rendre visite. Apparemment, ils se seraient disputés.
— Quel genre de dispute ? demande Eir.
Le Chêne lui lance un regard fatigué. Il glisse lentement la main dans ses
cheveux, et Sanna y aperçoit des mèches grises pour la première fois.
— Mette a contacté Eddie Lind, le père de Benjamin, pour lui rapporter la
situation. Elle a passé au peigne fin sa chambre, celle qu’il avait chez son
père, et elle est tombée sur son journal intime. Il avait écrit des lettres à une
fille. Elle a aussi retrouvé des articles et des notes expliquant comment
découper des corps en morceaux, et ainsi de suite.
— Et ainsi de suite ? fait Eir, choquée.
— Des choses tellement horribles que je préfère ne pas les répéter.
Sanna soupire, elle ressent une soudaine colère, et de la déception, aussi.
— Ensuite elle est allée demander des comptes à Benjamin ? Et après, il
s’est suicidé ? termine-t-elle, en regardant Le Chêne.
Celui-ci acquiesce.
— Comment ça a bien pu arriver ?
Il secoue la tête.
— Je ne sais pas, il va falloir ouvrir une enquête.
Sanna pense à Mette et à Benjamin, à la façon dont cette mère a mis son
fils au pied du mur. Ça a dû le briser.
— Leur dispute serait allée tellement loin que Mette a été escortée vers la
sortie. En partant, elle lui aurait crié qu’il n’avait plus de mère.
— Mais, dit Alice, il aurait dû être mis sous surveillance, non ? On ne
laisse pas quelqu’un de cet âge-là seul dans de telles circonstances. Quelle
que soit la situation d’ailleurs.
— Je l’ignore, répond Le Chêne. Je ne peux pas encore vous donner
d’explications, on ne m’a pas fourni tous les détails.
— Et comment est-ce qu’il a pu trouver un objet avec lequel se suicider ?
ajoute Alice. C’est vraiment étrange…
Le Chêne se laisse tomber sur son siège, enlève ses lunettes, et de la main se frotte les lèvres.
— Mette a oublié son écharpe, leur annonce-t-il. Il a dû la cacher.
Apparemment, c’est ce qu’il a utilisé.
Eir prend une profonde inspiration. Elle se souvient du blouson jaune clair
de Benjamin, empêtré dans le dôme d’escalade. C’était le jour où Mette
était venue chercher Jack chez Gunnar Billstam et où Benjamin était resté à
les attendre sur le parking. Il avait mis en scène sa propre pendaison pour
faire peur à sa mère. Eir regrette de n’avoir rien dit, ce jour-là.
— Un jour, il a rembourré son blouson avec plein de vêtements et il l’a
suspendu, à côté de l’hôpital, fait Eir à voix basse. J’aurais dû attirer
l’attention sur ce fait, mais j’ai pensé que ce n’était qu’une blague…
— Ne sois pas trop dure envers toi-même, la rassure Le Chêne. Benjamin
Lind n’était pas un enfant de chœur.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? intervient Sanna. C’est notre boulot de le
protéger tant qu’il est entre nos murs, non ? Et on n’est même pas sûrs que
c’est bien lui, le meurtrier…
Elle s’interrompt.
— Si, on en est sûrs, rétorque Le Chêne.
— Comment ça ?
— Les agents l’ont entendu dire à Mette qu’il était un bourreau, et qu’il
aurait dû exécuter encore plus de porcs.
— C’est peut-être quelque chose qu’il a sorti sous l’effet de la colère. Il
nous a aussi crié des choses horribles, à Eir et à moi, quand on était dans
leur jardin…
Elle s’interrompt de nouveau.
— Qu’est-ce que tu as ? demande Le Chêne. Ma chère Sanna, ajoute-t-il
ensuite, en posant une main sur la sienne avec douceur. C’est fini.
D’accord ?
Eir se promène sur la rive. Elle laisse le vent froid lui fouetter le visage
jusqu’à ne plus sentir ni son menton ni ses joues. Elle s’arrête pour contempler les vagues qui viennent frapper la côte. Leur force et leur
rythme lui rappellent sa respiration.
Elle ferme les yeux et tourne son visage vers le soleil. C’est alors que son
portable se met à vibrer.
Elle reconnaît immédiatement le numéro : c’est son ancien chef, au Noa.
Dans les bureaux du commissariat, une odeur de café vient lui chatouiller
les narines. Bernard et Alice s’entretiennent à voix basse au milieu des
sifflements de la nouvelle machine à café. Ils ont l’air fatigués, mais
satisfaits. Sanna se tient à côté d’une fenêtre, perdue dans ses pensées. Eir
se dit qu’elle est belle. Elle est grande et mince. Ses cheveux blonds ont
l’air un peu rebelles, et ça lui va bien.
— À quoi penses-tu ? lui demande Eir en s’approchant.
— À ton avis ?
Elle secoue la tête.
— Moi aussi, ça me fait drôle, toute cette histoire, répond-elle. J’ai
l’impression que ma tête va exploser, je n’arrive pas à croire qu’il soit mort.
Sanna se dirige vers son bureau en silence.
— Cette île ne sera sans doute plus jamais la même, après ça, fait Eir,
faute de trouver mieux à dire.
— Ça, ça t’est bien égal, maintenant, articule Sanna avec calme. Tout ce
qui t’intéresse, c’est de retourner travailler au Noa.
— Ils m’ont appelée, justement.
Sanna hausse les épaules.
— Ah bon ?
— Oui, ils m’ont demandé de revenir. (Eir y mettrait sa main à couper :
elle a vu une expression de tristesse traverser le regard de Sanna.) Je leur ai
dit de chercher quelqu’un d’autre, ajoute-t-elle. Je reste.
Malgré elle, ses lèvres s’étirent pour former un sourire. Sanna se laisse
tomber sur sa chaise.
L’agent de l’accueil lui fait signe.
— Je suppose que c’est à toi, ça ? Je l’ai embarqué par erreur quand je suis allé chercher mes documents à la photocopieuse.
Il dépose un papier sur le bureau de Sanna.
Eir y jette un coup d’œil curieux. C’est un billet d’avion.
— Tu prends enfin des congés ?
— Quelques jours, seulement.
Sanna attrape le billet, mais Eir a le temps de voir la destination, Svartuna.
Merde, se dit-elle en se rappelant sa conversation avec Bernard. Mårten
Unger, l’homme qui a tué son fils, vit sous une autre identité à Svartuna. Et
Sanna se balade tout le temps avec son adresse au fond de la poche.
— Qu’est-ce que tu vas faire là-bas, putain ? s’exclame- t-elle.
Sanna pousse un soupir et montre la brochure de la clinique de Jack à Eir.
Au moment où les yeux de cette dernière se posent sur l’adresse, elle se
souvient de ce que sa coéquipière lui a dit la veille : la clinique de Jack est
dans le Norrland.
Du doigt, Sanna tapote la petite carte sur la brochure.
— J’ai trois heures de route depuis l’aéroport, au moins. Cette clinique
doit se trouver au milieu de nulle part. Je vais devoir réserver une chambre
dans les environs, sinon il faudra que je dorme à Svartuna.
— Ah oui, quel heureux hasard, glousse Eir.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
— Tu sais très bien où je veux en venir.
— Non, franchement, je ne vois pas. Ça te pose un problème que j’aille
rendre visite à Jack ?
Eir ne peut pas s’empêcher de rire.
— C’est une blague ? Ça crève les yeux que ça n’est pas normal. Tu ne
peux pas te raccrocher à ce gamin juste parce que…
— Parce que ?
Eir se mord la lèvre. Elle cherche ses mots, pour ne pas dire une bêtise qui
braquerait ou pousserait sa collègue à se refermer sur elle-même.
— C’est quoi, ton problème ? insiste Sanna.
— Mon problème ? Non seulement tu t’es beaucoup trop attachée à Jack Abrahamsson parce qu’il te rappelle peut-être ton fils, ou un truc comme ça.
Mais en plus, tu vas lui rendre visite à cet endroit-là précisément, entre tous.
Les yeux de Sanna se font noirs de tristesse.
— Je ne sais pas de quoi tu parles, répond-elle.
Son portable sonne, et elle s’éloigne. Eir jette un coup d’œil à son
manteau, qu’elle a jeté sur le dossier de sa chaise. Elle l’attrape et part aux
toilettes avec. Une fois enfermée dans une des cabines, elle commence à en
fouiller les poches.
Lorsque la porte s’ouvre brusquement, elle est projetée vers l’avant. Sanna
essaie de récupérer son vêtement. Eir évite son bras et continue à chercher.
— Qu’est-ce que tu fais ? demande Sanna.
— Je sais ce qu’il y a dans tes poches. Je sais que tu as découvert son
adresse. Mais tout ça, c’est fini, maintenant.
— Rends-le-moi, soupire Sanna.
— Tu t’en fous de ce qui va se passer pour tes collègues ? Tu t’en fous de
ton boulot ?
— D’accord, alors écoute, si c’est tellement important pour toi : rends-moi
ce manteau, et je déchirerai ce papier.
Eir hésite, mais avant qu’elle ait eu le temps de réagir, Sanna l’a récupéré.
Elle glisse sa main dans une des poches.
— Donne-moi ça, fait Eir, énervée. Tout de suite.
— Tu crois que ça va changer quelque chose que je détruise ce bout de
papier ? lâche Sanna, à bout de souffle. Tu ne crois pas que je connais son
adresse par cœur ? Comment penses-tu que je réussis à me lever le matin ?
C’est uniquement parce que je sais que je peux y aller quand je veux pour le
tuer.
— Plus maintenant, les interrompt soudainement Bernard, depuis
l’encadrement de la porte. Mårten Unger est mort. Ils viennent de retrouver
son corps.
Le visage de Sanna devient blanc comme un linge. On dirait qu’elle a vu
un fantôme.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? articule-t-elle avec difficulté. Comment tu sais ça ?
— Depuis que tu as commencé à faire des bêtises en cherchant sa nouvelle
identité et son adresse, j’ai demandé à un copain flic de garder un œil sur
lui, là-haut. On vient de leur signaler un meurtre, et il se trouve que c’est
lui…
— Tu es sûr ? le coupe-t-elle. Ils en sont absolument certains ?
Bernard fait oui de la tête.
— Et ce n’est pas tout, ajoute-t-il.
Elles le regardent, interloquées. Il déglutit et se lance :
— Ils ont dit…, souffle Bernard, en fermant les paupières, que sa gorge a
été tranchée. Les lacérations sont en forme de… (il fait un mouvement de la
main au-dessus de sa propre gorge) en forme de croix.
— Qu’est-ce que tu dis ? s’écrie Eir en le regardant fixement.
— Oui, en forme de croix, comme pour…
Les images des scènes de crime défilent à nouveau devant les yeux de
Sanna. Les coups de couteau sur la gorge. Tous les bruits autour d’elle lui
apparaissent étouffés.
— À quoi tu penses ? bégaie Bernard.
Elle ouvre la bouche, mais aucun son n’en sort. Elle a toujours la main
plongée dans la poche de son manteau. Elle la resserre. Ce n’est pas la note
où est inscrite l’adresse de Mårten Unger ; ce n’est plus la vieille feuille de
format A4, pliée au fond de sa poche. C’est quelque chose d’autre.
Quand elle ressort sa main, ses doigts tremblent légèrement. Elle reconnaît
la qualité du papier photo sans même avoir besoin de le regarder. Cela lui
rappelle une image qu’elle ne connaît que trop bien : celle des enfants, au
camp.
Cependant, cette photo-ci est différente. Elle est plus petite.
Quand elle la retourne, elle se retrouve nez à nez avec un garçon qui porte
un masque de loup terrifiant. Les traits cruels et les dents acérées sont
destinés à un animal gigantesque aux griffes de carnassier, mais ils
recouvrent le visage d’un petit enfant.
Mis à part le masque, il ne porte qu’un caleçon en coton. Son ventre rond est couvert de sang. Ses épaules et ses genoux sont légèrement penchés vers
l’intérieur. Il est fin, presque maigre. Ses jambes et ses bras sont sales et
recouverts d’égratignures.
Sanna reste immobile. Elle n’arrive pas à enregistrer ce qu’elle est en train
de contempler. Elle refuse de le reconnaître, même si elle sait parfaitement
qu’elle n’est pas en train d’halluciner.
Sans dire un mot, elle se rend à la salle d’enquête, allume la lumière et se
dirige droit vers le tableau blanc. Les néons s’allument et elle s’approche de
ce qu’elle cherchait – la photo avec les sept enfants.
Elle passe en revue leurs bras ensanglantés, leurs jambes enfantines et
leurs mains calleuses millimètre après millimètre. Elle peut presque
entendre leurs cris silencieux, prisonniers du passé. Elle approche du but.
Finalement, elle arrive au garçon sans masque, à côté de Mia. C’est
Benjamin. Elle plisse les yeux et regarde attentivement le bras qu’il a caché
derrière son dos. Elle a toujours supposé qu’il tenait son masque dans cette
main. Pour la première fois, elle regarde autour de ses pieds. Derrière une
de ses chevilles, elle aperçoit quelque chose d’à peine visible : le canon
d’une arme à feu.
Son cerveau refuse de comprendre. Ce fusil veut tout dire : Benjamin n’a
jamais été l’enfant-loup. C’était l’un des enfants armés de fusils sans
munitions, c’était un des bourreaux.
Les mains tremblantes, elle décroche la photo et la pose sur la table.
Ensuite, elle ajoute juste à côté le morceau qu’elle a retrouvé dans sa poche.
Ça s’emboîte parfaitement : c’est le bout qui avait disparu. Le loup se tient
tout au bout à droite de la rangée, à l’endroit où le bras de Mia est coupé. Il
est plus petit, plus fluet, et plus jeune. Ses yeux bleus brillent à travers les
trous de son masque.
Ce regard, c’est celui de Jack.
Tout lui revient à présent en mémoire. Le bruit du crayon sur le papier. Le
loup que Jack a dessiné. Les yeux clairs entourés de contours noirs. C’était
lui. Pendant tout ce temps, c’était lui. Elle pourrait regarder à nouveau le dessin, mais elle n’en a pas besoin. Elle a rassemblé toutes les pièces du
puzzle.
Il est là, en rang à côté des autres enfants. Il tient la main de Mia dans la
sienne. Ses poings sont abîmés : il s’est battu pour elle. Ils se tiennent côte à
côte, unis pour l’éternité, au milieu d’une mare de sang.
Sanna ferme les yeux un instant pour se rappeler le moment où Mia est
sortie de l’orée de la forêt en poussant son vélo vers la rive du lac. La façon
dont elle a passé son masque avant de se laisser mourir.
L’être qui a conduit un jeune garçon à retourner la terre entière pour
exterminer tous ceux qui lui avaient fait du mal.
Elle se souvient des derniers instants qu’elle a passés avec Jack. De ses
mains qui cherchaient leur chemin dans son manteau, autour de son corps.
Quelques secondes lui ont suffi pour glisser la main dans sa poche, prendre
l’adresse de Mårten Unger et la remplacer par le dernier morceau de photo,
révélant son rôle dans cette cruelle comédie.
En repensant à l’assassinat de Mårten Unger, à Jack qui s’est chargé de ce
poids sur ses frêles épaules en anéantissant ce démon, elle a envie de
pleurer.
Quelqu’un entre dans la pièce. Elle sait que c’est Eir. Cette dernière
pousse un juron en voyant la photo, puis donne un coup de pied dans une
chaise et attrape son portable. Elle compose le numéro de la clinique qui l’a
pris en charge. Elle demande si Jack est bien arrivé, mais Sanna n’entend
que des bribes de la conversation.
En raccrochant, Eir pose une main sur l’épaule de Sanna.
— On est parti le chercher à l’aéroport ce matin, il y a plus de trois heures
de ça. Le van est toujours fermé à clé pendant les transferts, et il a fait le
trajet d’une traite, sans prendre de pause.
Sanna se retourne pour la regarder, et Eir se mord la lèvre.
— C’est impossible, ce truc…, lâche-t-elle, presque inaudible.
Sanna entend comme une vibration dans son oreille. Elle pose une main
dessus.
— Je reste en ligne avec la clinique, ajoute sa collègue. Ils vont vérifier, mais ils disent que c’est impossible. Tu m’entends ?
Sanna ramasse la photo. Elle peut presque voir Jack devant elle, dans la
pièce.
— Tu entends ce que je te dis ? répète la voix d’Eir, comme un écho.
Sanna pose doucement une main sur le gros bleu qui recouvre l’autre.
— Je t’entends, répond-elle, sans conviction.
À l’accueil de la clinique, une jeune infirmière tient son portable contre
son oreille. Elle a un visage fatigué. Ses yeux sont très maquillés, avec du
noir et du violet. Elle boit une gorgée d’eau vitaminée, puis s’essuie la lèvre
en regardant paresseusement l’écran sur le mur, où passe une série
documentaire.
— Ils sont de retour, dit-elle dans un bâillement. Le van est en train de se
garer.
Un aide-soignant aux épaules carrées passe à côté d’elle, compose une
longue série de chiffres sur le clavier à côté de la porte, puis pousse les
lourds battants de l’entrée. Il attend que le minibus ait fini sa manœuvre,
puis salue le chauffeur avec amabilité.
Quand l’infirmière le rejoint, il lui sourit et désigne du menton le portable
qu’elle tient toujours à la main.
— De quoi s’agit-il ? demande-t-il à voix basse.
Elle pose un doigt sur ses lèvres, puis recouvre le micro d’une main en
haussant les épaules.
— Un flic qui veut vérifier que le gamin est bien arrivé, répond-elle en
chuchotant.
— Un flic ? Mais son dossier ne mentionne pas de criminalité ?
— Qu’est-ce que j’en sais, répond-elle. En tout cas, je lui ai dit qu’on est
allé le chercher à l’aéroport de Svartuna ce matin et que le van est venu ici
directement sans s’arrêter.
— Le van est fermé à clé pendant les transferts, non ?
Elle acquiesce.
— C’est ce que je lui ai dit, mais elle insiste.
— Ils sont tellement maniaques, soupire-t-il.
Le moteur du minibus arrête de tourner. Le conducteur en sort, avant d’en
ouvrir les portes latérales. L’aide-soignant passe sa tête à l’intérieur en
disant quelque chose, puis se retourne vers le chauffeur d’un air
interrogateur. Ce dernier jette un coup d’œil à son tour dans le véhicule.
— Attendez, dit l’infirmière au téléphone.
Elle va aussi regarder : le van est vide.
Une couverture bleu clair a été déposée sur le dossier d’un siège, et une
montre digitale gît sur celui d’à côté.
Il n’y a personne.
En levant les yeux, l’infirmière aperçoit la fenêtre de toit, qui est cassée.
— Où est le gamin ? s’exclame-t-elle. Où est-il passé ?
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Il se soulève avec effort, son corps se redresse comme une croix. Son
regard balaie le paysage désolé autour de lui. Le ciel est presque bleu. La
lumière qui perce entre les nuages invite ses yeux à chercher le soleil.
Quelque part, au loin, il entend les aboiements effrénés de chiens et le
vrombissement d’un hélicoptère.
Il fait un pas en avant. L’air frais lui redonne de l’énergie, l’aidant à faire
fi du volcan qui gronde dans son crâne. Son corps est lourd, à bout de
forces, mais il sait que la liberté est proche.
Il accélère encore la cadence, détalant toujours plus vite sur cette lande
de bruyère et de camarine, jusqu’à ne plus sentir ses membres. Les sons qui
sortent de sa gorge ressemblent à des grognements, de plus en plus forts,
qui finissent par couvrir la douleur et les voix qui le poursuivent. Sa
nouvelle vie commence là-bas. Tout est clair, à présent. Il court tellement
vite que ses pieds touchent à peine le sol, il a l’impression qu’il va
s’envoler.
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