La fille renard

Maria Grund · Chapitre 10 sur 40

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La fille renard

Chapitre 8

 

L a battue autour de la propriété des Roos, dans le quartier résidentiel sud, est sur le point de commencer. Ce sont près d’une soixantaine de personnes qui se sont rassemblées, certaines d’entre elles avec des chiens

entraînés pour les recherches de personnes disparues. Sur les lieux,

l’atmosphère est pesante, mais conviviale. Une femme avec une veste

réfléchissante emprunte une paire de bottes en caoutchouc à une autre, et

deux hommes distribuent des bouteilles d’eau, des fruits, du chocolat et des

barres protéinées. Une dame fait le tour des bénévoles en notant leur nom et

leur âge, tout en leur indiquant ceux qui ont des batteries externes, pour que

les autres sachent à qui s’adresser pour recharger leur portable en cas de

besoin. Il y a aussi quelques journalistes, mais ils se font discrets.

À la tombée de la nuit, ils ont fouillé toute la zone prioritaire, sans

résultat. Ils ont parcouru les rues, des jardins, des fossés, des aires de jeux,

des parcs, des garages, des talus, des haies et des poubelles. Frank Roos est

comme parti en fumée. Sanna et Eir vont voir le chef de patrouille, un

homme d’âge mûr avec une longue expérience des recherches, qui leur

confirme qu’ils ont fait tout ce qui était en leur pouvoir.

— Qu’est-ce que vous avez utilisé comme ressources, le premier jour ?

leur demande-t-il.

— Tout ce qu’on a pu. Le porte-à-porte, des patrouilles et des chiens… répond Sanna.

— Vous auriez dû nous appeler plus tôt.

— Il a fallu du temps pour tracer des secteurs dans cette zone. Nous

manquons de ressources, comme vous le savez.

L’homme soupire avec découragement.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Quand vous nous avez dit qu’il était en fauteuil roulant, mais qu’il

pouvait peut-être marcher, ça m’a semblé un peu vague.

— Comme je vous l’ai expliqué, il a eu un accident il y a des années de

ça, puis il a fait de la rééducation…

— Je sais, l’interrompt-il. Je voulais juste dire que, s’il est capable de

marcher, il peut être loin.

— Mais s’il est blessé…, le coupe Eir avec impatience.

— Ça n’a pas d’importance. Les endorphines peuvent booster le corps

quand on est grièvement blessé ; voire faire disparaître la douleur. Il

pourrait être n’importe où sur l’île.

— À supposer qu’il puisse marcher, conclut Eir.

— En tout cas, il n’est pas parti en fumée.

 

Le soir venu, Eir et Cecilia partent promener Sixten dans le parc à côté de

l’appartement qu’elles louent. Il n’y a pas de clôture, ni d’éclairage. Les

passants avancent à grands pas, pressés de rentrer chez eux, ou bien font

une brève sortie avec leur chien. Cecilia trouve qu’on dirait la fin du

monde, mais Eir n’a pas le courage de la réconforter. Après la promenade,

elle s’assied dans la cuisine, seule, pour faire des recherches sur Internet.

Elle veut en savoir davantage sur les dons de Marie-Louise et de Frank

Roos. Mais elle ne parvient pas à oublier les images de la scène de crime

dans la villa. Elle ne peut pas se concentrer.

Alors elle fait une recherche sur Sanna Berling. La première page de

résultats renvoie à son statut de policière. Il n’y a qu’un seul article sur

l’incendie qui a tué son mari et son fils voilà dix ans de cela. Eir l’a déjà lu

une fois, quand elle a appris qu’elle était mutée sur l’île. Elle s’est renseignée sur Sanna. À l’époque, elle avait trouvé la lecture intéressante.

Maintenant, elle a l’impression d’être une voyeuse. Elle attrape son blouson

pour sortir. Elle ne veut plus penser à rien qui ait trait au travail, à l’enquête

ou à ses collègues.

Au milieu de la nuit, il lui faut à peine quelques minutes pour rejoindre le

bord de mer. En route, elle n’a croisé pratiquement personne. Elle s’arrête à

côté de la piscine en plein air de la ville. Il n’y a qu’une jeune femme

qu’elle aperçoit, derrière le bassin, et un homme émacié, vaguement

semblable à une grue pourvue d’un gros bec, qui est en train de la payer

pour quelque chose. Il lui donne un tas de billets de banque, mais elle

continue à tendre la main avec entêtement. Il lui remet un autre paquet à

contrecœur, avant d’apercevoir Eir. Il part alors en courant à toute vitesse le

long de l’eau sur ses jambes maigres comme des bâtons.

La femme range tout dans son sac à main en dévisageant Eir. Elle recule

ensuite dans l’ombre du mur. Eir ne distingue plus rien, à part le bout de sa

cigarette.

La plage s’étend de l’autre côté de la piscine en plein air. Eir marche dans

le sable jusqu’à un ponton à moitié pourri, dont les larges rondins reposent

sur de gigantesques piliers de béton. Là, elle enlève ses chaussures et ses

vêtements, et se met à l’eau. C’est marée haute, et en quelques enjambées à

peine, la voilà au milieu des vagues. L’onde huileuse et lourde la frappe de

son va-et-vient puissant.

Elle plonge. Le froid l’assaille et lui transperce la peau comme des

aiguilles. Elle nage de toutes ses forces. Il lui faut se battre pour avancer

dans le noir à contre-courant. Son visage, ses oreilles et ses paupières sont

comme endormis par le froid. Ses doigts et ses mains sont tellement

recroquevillés qu’elle a l’impression d’avoir des serres. Elle continue,

encore et encore, jusqu’à ce que les forces et la chaleur circulent à nouveau

dans son corps. Elle trouve son rythme, et l’adrénaline la propulse vers

l’avant, mouvement après mouvement. Elle se sent bien. Elle fait corps

avec la mer, depuis qu’elle est petite.

Quand elle était enfant, son père l’avait emmenée en bateau avec Cecilia.

Elle avait désobéi, et sa punition avait été immédiate. Son père chéri avait

craqué, soudainement. Il l’avait laissée toute seule sur un îlot dans un bras

de mer, et cela l’avait terrifiée. Quand la nuit était tombée et que les vagues

avaient redoublé, Eir avait décidé de partir à la nage. Elle s’était traînée sur

la plage plusieurs heures plus tard, comme une conquérante, et puis elle

s’était effondrée aux pieds de Cecilia et de son père en larmes.

Il l’avait cherchée partout en bateau, désespéré, sans la trouver. Ses

vêtements étaient trempés, ses yeux la piquaient et elle était secouée de

tremblements violents, mais elle ne s’était jamais sentie aussi bien.

Personne ne croyait qu’elle voudrait remettre les pieds dans l’eau, après

ça, mais dès le lendemain matin, elle s’était réveillée avant tous les autres

pour aller nager. Depuis ce jour-là, elle avait une connexion avec la mer.

Un jour, elle avait entendu quelqu’un dire qu’elle nageait pour oublier son

angoisse et sa colère, après la disparition de sa mère, partie trop tôt. Une

autre fois, elle avait entendu son père affirmer que c’était de sa faute,

qu’elle était enragée depuis ce jour fatidique et que c’était pour ça qu’elle

retournait à l’eau encore et encore.

Elle, elle n’y réfléchissait pas trop. Elle savait seulement que le froid

réussissait toujours à la calmer, tout lui paraissait alors futile.

 

Le bruit dans le mur du garage se répète six ou sept fois, suivi d’une

pause, avant de reprendre. Le silence dure parfois un peu plus longtemps,

comme si l’animal qui vit là-dedans essayait de se rappeler une mélodie

oubliée.

Sanna est assise sur son lit, un verre de vodka tiède à la main. Elle en boit

une longue gorgée, se ressert, le vide, et recommence encore et encore.

Elle repense à la battue. Elle est retournée au quartier résidentiel sud en

voiture pour y faire une longue promenade, toute seule. Elle espérait tomber

sur quelque chose. Ensuite, elle est allée voir Sudden. Il a inspecté le collier

sans pouvoir la renseigner davantage, mais il a promis de l’analyser en

détail si elle rentrait dormir.

Elle s’allonge, encore tout habillée. Ses paupières sont lourdes, mais elle

lutte contre le sommeil. Elle voit une lumière jaune sous ses paupières,

comme toujours lorsqu’elle est sur le point de sombrer dans le gouffre sans

fond. Elle tombe sans pouvoir se raccrocher à quoi que ce soit. L’air autour

d’elle devient chaud, elle heurte quelque chose de dur et d’embrasé, son dos

et ses genoux prennent feu. Le passé l’entoure de ses flammes et elle n’a

nulle part où prendre la fuite. Elle entend une voix lui souffler :

— Viens, Jeannot Lapin, viens.

La personne qui lui apparaît – comme à chacun de ces cauchemars – est

plutôt ronde, sa peau est douce et détendue. Son visage exprime une

bienveillance enfantine. Il a les joues roses et des yeux espacés. Seule sa

barbe brune et épaisse, qui semble luire, n’est pas innocente. Elle a été

peignée avec soin, et elle est bien entretenue, tout comme ses bretelles, son

pantalon kaki et sa chemise repassée.

Brusquement, sa vision s’élargit, et il fait jour. Elle voit le même homme,

Mårten Unger, debout devant les grandes portes vitrées de la station de

police. À côté de lui se tient un avocat un peu plus âgé que lui, qui se tourne

vers un attroupement de journalistes.

— Si ce n’est pas Mårten, le pyromane, qui est-ce ? s’écrie l’un d’eux.

L’avocat s’éclaircit la gorge et lève les mains pour les apaiser.

— Mon client se réjouit que l’enquête soit close, qu’on l’ait libéré et qu’il

soit lavé de tout soupçon. Merci.

Il aperçoit Sanna dans la foule et il prend un air triomphant, lui souriant

avec mépris. Ensuite, il guide son client vers une voiture.

Avant d’ouvrir la portière, Mårten Unger se retourne vers elle. Il sort un

paquet de cigarettes et une boîte d’allumettes de sa poche, lui sourit et, sans

la quitter des yeux, en craque une et la lâche. Elle rebondit sur le bitume

avant d’atterrir dans l’herbe sèche du parking. Quand le feu s’étend, la joie

se lit sur le visage de Mårten Unger. Avant de monter à bord du véhicule, il

prononce quelques mots juste pour elle :

— Viens, Jeannot Lapin, viens.

La foule derrière elle la renverse, et elle perd bientôt connaissance sous la masse des chaussures de sport, des bottes et des talons pointus qui la

piétinent. La voiture sort du parking et s’éloigne.

 

Sanna hurle à en perdre le souffle et se réveille dans son garage. La pièce

est plongée dans le silence. Même les couinements dans le mur se sont tus.

Elle retourne sa bouteille, mais cette dernière est vide, tout comme la boîte

de pilules. Elle jette la bouteille contre le mur. Celle-ci se fendille, sans se

casser, rebondit sur le sol cimenté, puis roule dans un coin. Là, quelque

chose bouge brusquement.

Un gros rat étudie cet objet à la dérive.

Elle essaie de le chasser de la main, mais il n’a pas peur. Son museau

pointu et sa mâchoire bougent, mais ses yeux noirs restent immobiles. Le

rat l’observe, puis crache en bougeant sa queue écaillée, avant de disparaître

dans un trou.

Sanna soupire en prenant appui contre le mur. Elle se lève pour chercher

son sac et une bouteille de vodka à moitié pleine dans la voiture. Elle se

laisse tomber dans le siège côté conducteur et cherche une nouvelle

plaquette de pilules de la main. Le dossier que lui a confié Bernard s’écrase

au sol. Il est intitulé MARIE-LOUISE ROOS. Quand elle le soulève, une

photo tombe sur ses genoux.

Elle se retrouve face à face avec la défunte, qui la fixe de ses yeux gris

acier. Marie-Louise a le dos rigide et elle est tournée légèrement vers la

droite, l’air sévère, distingué, et strict. Ses cheveux tombent joliment en

cascade sur une de ses épaules, et elle les a soigneusement passés derrière

l’oreille. Le col de sa blouse monte haut et lui enserre étroitement le cou.

C’est une photo d’équipe de direction comme tant d’autres.

Sanna la retourne avec difficulté : elle veut voir s’il y a quelque chose

d’écrit au dos. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Quand elle regarde à

nouveau le visage de Marie-Louise, ses yeux se posent sur ses lèvres, et elle

s’aperçoit que les commissures de la défunte sont légèrement tournées vers

le haut, comme si elle lui souriait avec ironie. Sanna cligne rapidement des

yeux pour effacer la vision, mais cet air malin ne disparaît pas. Elle secoue ensuite le dossier, et d’autres photos en tombent. Sur l’une d’elles, on voit

le corps de Marie-Louise tel qu’ils l’ont retrouvé dans la villa. Son visage

est immobile, tout comme le reste. Puis elle remarque à nouveau la pochette

vide du film Alice et moi sur la table basse. L’idée que Marie-Louise était

en train de regarder un documentaire sur Alice Babs sans se douter de rien

la calme un peu, la rassure presque. Peut-être que le volume du film était

tellement fort, qu’elle n’a même pas entendu son agresseur arriver. Son

calvaire n’a pas dû durer plus de quelques minutes.

Sanna essaie de sortir du véhicule, mais elle se heurte le genou, pousse un

juron et percute la clé sur le contact, ce qui met l’autoradio en route. Elle se

rappelle la plaquette de pilules dans sa main, et en prend quelques-unes,

qu’elle avale avec une gorgée de vodka avant de s’endormir bercée par

Robert Johnson and Punchdrunks. La musique noie les couinements des

bébés rats dans le mur.

 

Quand le taxi la dépose devant le commissariat, elle a encore le goût de

l’alcool dans la bouche. Le soleil matinal l’aveugle. Il fait beau. Le ciel est

bleu et dégagé. Sans les arbres nus tout autour, et les massifs brunâtres

dégarnis, on pourrait se croire au printemps.

Elle traverse le hall aux couleurs claires, prend l’ascenseur et salue le

réceptionniste d’un signe de tête. Puis elle aperçoit Leif Liljegren, le

procureur. Il est en train de sortir de son bureau, et de parler avec une dame

des services sociaux.

— Berling, l’appelle-t-il en enfilant un coupe-vent et en se dépêchant de la

rattraper.

Il est toujours en route pour quelque part, se dit Sanna, comme un courant

d’air. Il a la cinquantaine, mais il donne l’impression d’avoir plus de

soixante-dix ans. Il a le regard distrait, le visage ridé, deux sillons marqués

lui encadrent la bouche et ses yeux clairs se cachent derrière d’énormes

lunettes.

— Bonjour Leif, dit-elle sobrement. Bernard t’a mis au courant, j’espère ?

Il acquiesce.

— Oui, mais je voudrais que tu me donnes ta version. Où en êtes-vous

avec le mari ? Qu’est-ce que vous faites pour le retrouver ?

— On fait tout ce qu’on peut…

Il éternue brusquement et s’essuie le nez avec un mouchoir, qui tourne au

rouge : c’est du sang. Leif le fourre rapidement dans sa poche.

— Ça va ? demande Sanna.

— Continue de me tenir au courant.

Il lui lance un regard comme s’il attendait quelque chose. Sanna

acquiesce.

— Bon…, dit-il en se dépêchant de poursuivre son chemin vers

l’ascenseur de l’accueil.

Quand elle arrive à la salle d’enquête, Bernard est déjà là.

— Ah, c’est toi, lui dit-il quand elle entre.

Elle lui prend sa tasse de café tout chaud des mains sans rien demander.

— Ah bon, ben je t’en prie, fait-il, contrarié. Comment ça va ?

Elle hausse les épaules.

— Tu crois que Liljegren va bien ? Il saignait du nez.

— Ça doit être le stress.

Elle avale une gorgée de café sans répondre, tandis que Bernard se lance :

— Sudden a essayé de te joindre. Il n’a rien retrouvé sur le collier, pas

d’empreintes, rien, lui apprend-il, s’attendant à une réaction, en vain. En

tout cas, l’annonce a été publiée, dans la rubrique des objets trouvés.

— Merci, dit-elle, indifférente. Il y a du nouveau à propos de Marie-

Louise Roos ? Ou de Frank ?

Bernard secoue la tête en soupirant.

— D’accord, acquiesce-t-elle. Je dois réfléchir un peu. Est-ce que tu peux

refermer la porte en sortant ?

— Bien sûr. Je voulais seulement te dire que j’ai mis la main sur la vidéo.

— Quelle vidéo ?

— Celle de la caméra de surveillance à la carrière.

Le meurtre de Marie-Louise Roos lui a presque fait oublier Mia Askar.

Tout lui revient, maintenant. La ficelle qu’ils ont retrouvée dans les cheveux de la jeune fille, Eir qui se demandait comment Mia avait bien pu arriver

sur les lieux, et si quelqu’un l’y avait conduite.

— On laisse la vidéo de côté pour l’instant, alors ? lui demande Bernard.

Je suppose que tu veux te concentrer sur l’affaire Roos, non ?

Sanna regarde la photo de Frank sur le tableau blanc. Il pourrait être

encore en vie, même si les chances de le retrouver diminuent de minute en

minute.

— Oui, approuve-t-elle. Tout le reste devra attendre.

— Bien. De toute façon, c’est évident que c’est un suicide.

Sanna acquiesce, et Bernard soupire en sortant :

— Tu connais mon opinion : pas la peine de gaspiller du temps et des

moyens pour ce genre de merde.

— Attends, se ravise Sanna sans savoir pourquoi. J’ai changé d’avis. On

va regarder cette vidéo.

 

Elle est en train de baisser les persiennes quand Eir pénètre dans la salle.

— Tu es en retard, lui dit Sanna.

— Je sais, répond froidement Eir. Qu’est-ce que vous faites ?

— On perd du temps, lui répond Bernard. Un temps précieux.

Il attend pendant que la vidéo charge. Sanna prend une chaise et s’assied.

— Qu’est-ce qu’on regarde ? demande Eir en rapprochant une chaise, elle

aussi.

Sanna passe le film en accéléré, faisant défiler les jours et les nuits, puis ce

sont les derniers baigneurs de l’année, qui frissonnent dans le vent froid et

rentrent chez eux. La carrière abandonnée se vide avec le passage des jours,

jusqu’à devenir totalement déserte. Plus personne ne se montre à la caméra,

hormis quelques animaux sauvages.

Le paysage est désolé. Sans l’homme qui vient parfois promener son chien

le matin, ils pourraient penser que ce qu’ils voient à l’écran est une terre

sauvage que personne n’a jamais foulée.

Et puis, un soir, une silhouette fait son apparition. C’est une jeune fille qui

pousse un vieux vélo. Elle porte un boa touffu autour du cou, et ses cheveux volent au vent sous son chapeau couleur sable. Elle a une paire de lunettes

de soleil dans sa veste moka et elle est couverte de bijoux. Sanna plisse des

yeux pour essayer de voir ce qu’elle porte autour du cou, en plus du boa,

mais elle n’y parvient pas.

La fille s’approche de la rive du lac et laisse son vélo sombrer dans l’eau

turquoise jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Ensuite, elle regarde autour

d’elle. Ses yeux s’arrêtent quelques secondes sur la caméra, comme si elle

l’observait. C’est Mia Askar.

Le soleil décline. Lorsqu’elle enlève son boa vert et ses vêtements, il n’y a

plus que quelques rayons qui percent encore la cime des arbres. Ils viennent

caresser ses minces épaules blanches. Elle laisse tout tomber au sol, à part

son jean.

Elle retire ses bottes de cow-boy, ses bijoux et les pousse dans l’eau. Son

regard est vide. Elle se tient ensuite, pieds nus, sur le rebord. L’eau du

cratère est immobile, comme un miroir. Elle attrape ce qu’elle porte autour

du cou et s’en recouvre le visage.

C’est un vieux masque craquelé, aux traits d’animal. La large gueule est

bordée de noir, et les trous qui ont été pratiqués pour les yeux sont si

profonds qu’on aperçoit à peine ceux de la fille à travers, bien qu’elle soit

proche de la caméra. Le museau pointu donne un aspect sauvage au

masque.

Sanna réalise brutalement qu’elle est en train de contempler un masque de

renard. Un renard triste, fourbe, et pervers.

Mia ajuste l’élastique derrière ses oreilles et s’assied précautionneusement

sur le rebord. Elle pose une lame de rasoir contre son poignet gauche et

l’enfonce profondément, puis fait la même chose sur le poignet droit. Elle

renverse la tête en arrière et semble retenir sa respiration. Le sang s’écoule

autour d’elle tandis qu’elle s’enfonce dans l’eau. Son corps remonte à la

surface et elle flotte vers le centre du cratère. À mesure qu’elle s’éloigne du

bord, tout se teinte de rouge, de rouille, de brun autour d’elle, jusqu’à

devenir violacé.

Bernard met la vidéo sur pause.

— Ça te va comme ça ? demande-t-il.

Sanna peut à peine penser. Elle est assaillie par une sensation

d’étouffement, comme si son cerveau fonctionnait au ralenti. L’atmosphère

renfermée de la pièce se mélange à autre chose : un sentiment de déjà-vu.

— Merde, s’exclame Eir à mi-voix.

— En tout cas, on sait maintenant que la ficelle dans ses cheveux provient

de ce masque et qu’elle s’est rendue sur place en vélo, soupire Bernard. Et

maintenant, on peut tourner la page et se remettre au travail.

Sanna ne répond pas. Sur l’écran en pause, on voit l’image du corps de la

fille flotter, en apesanteur sur l’eau. L’endroit est désert, mais il y a comme

une présence. Sanna essaie de remettre de l’ordre dans ses pensées, mais

elles lui échappent, chaotiques.

— C’est vraiment tragique, putain, lâche Eir.

Bernard se lève, il a envie de partir.

— Oui, qu’est-ce qui peut bien se passer dans la tête d’une jeune fille pour

la pousser à faire un truc aussi stupide ?

— Et qu’est-ce qui pourrait l’en empêcher ? lui crache Eir.

Sanna ne les entend même pas. Elle se penche sur l’ordinateur et

rembobine la vidéo. Quand elle arrive au moment où Mia Askar met le

masque sur son visage, elle marque une pause.

— Qu’est-ce que tu fabriques ? lui demande Eir.

— Est-ce qu’il est possible d’agrandir l’image ?

Bernard se penche au-dessus d’elle pour lui montrer comment on procède.

Puis elle l’éloigne impatiemment de la main, ajuste la taille et la définition

jusqu’à ce que le fond devienne flou. On ne voit plus que la fille nettement,

au premier plan.

— C’est quoi ce truc ? demande Eir.

Sanna comprend et le chaos dans sa tête disparaît. Elle ne peut pas

décoller ses yeux de l’écran : ce n’est plus Mia Askar qu’elle voit, mais la

fille-renard. Elle l’a déjà vue ailleurs, sur le mur d’un couloir qui semblait

ne jamais vouloir prendre fin.

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