La fille renard
Chapitre 8
L a battue autour de la propriété des Roos, dans le quartier résidentiel sud, est sur le point de commencer. Ce sont près d’une soixantaine de personnes qui se sont rassemblées, certaines d’entre elles avec des chiens
entraînés pour les recherches de personnes disparues. Sur les lieux,
l’atmosphère est pesante, mais conviviale. Une femme avec une veste
réfléchissante emprunte une paire de bottes en caoutchouc à une autre, et
deux hommes distribuent des bouteilles d’eau, des fruits, du chocolat et des
barres protéinées. Une dame fait le tour des bénévoles en notant leur nom et
leur âge, tout en leur indiquant ceux qui ont des batteries externes, pour que
les autres sachent à qui s’adresser pour recharger leur portable en cas de
besoin. Il y a aussi quelques journalistes, mais ils se font discrets.
À la tombée de la nuit, ils ont fouillé toute la zone prioritaire, sans
résultat. Ils ont parcouru les rues, des jardins, des fossés, des aires de jeux,
des parcs, des garages, des talus, des haies et des poubelles. Frank Roos est
comme parti en fumée. Sanna et Eir vont voir le chef de patrouille, un
homme d’âge mûr avec une longue expérience des recherches, qui leur
confirme qu’ils ont fait tout ce qui était en leur pouvoir.
— Qu’est-ce que vous avez utilisé comme ressources, le premier jour ?
leur demande-t-il.
— Tout ce qu’on a pu. Le porte-à-porte, des patrouilles et des chiens… répond Sanna.
— Vous auriez dû nous appeler plus tôt.
— Il a fallu du temps pour tracer des secteurs dans cette zone. Nous
manquons de ressources, comme vous le savez.
L’homme soupire avec découragement.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Quand vous nous avez dit qu’il était en fauteuil roulant, mais qu’il
pouvait peut-être marcher, ça m’a semblé un peu vague.
— Comme je vous l’ai expliqué, il a eu un accident il y a des années de
ça, puis il a fait de la rééducation…
— Je sais, l’interrompt-il. Je voulais juste dire que, s’il est capable de
marcher, il peut être loin.
— Mais s’il est blessé…, le coupe Eir avec impatience.
— Ça n’a pas d’importance. Les endorphines peuvent booster le corps
quand on est grièvement blessé ; voire faire disparaître la douleur. Il
pourrait être n’importe où sur l’île.
— À supposer qu’il puisse marcher, conclut Eir.
— En tout cas, il n’est pas parti en fumée.
Le soir venu, Eir et Cecilia partent promener Sixten dans le parc à côté de
l’appartement qu’elles louent. Il n’y a pas de clôture, ni d’éclairage. Les
passants avancent à grands pas, pressés de rentrer chez eux, ou bien font
une brève sortie avec leur chien. Cecilia trouve qu’on dirait la fin du
monde, mais Eir n’a pas le courage de la réconforter. Après la promenade,
elle s’assied dans la cuisine, seule, pour faire des recherches sur Internet.
Elle veut en savoir davantage sur les dons de Marie-Louise et de Frank
Roos. Mais elle ne parvient pas à oublier les images de la scène de crime
dans la villa. Elle ne peut pas se concentrer.
Alors elle fait une recherche sur Sanna Berling. La première page de
résultats renvoie à son statut de policière. Il n’y a qu’un seul article sur
l’incendie qui a tué son mari et son fils voilà dix ans de cela. Eir l’a déjà lu
une fois, quand elle a appris qu’elle était mutée sur l’île. Elle s’est renseignée sur Sanna. À l’époque, elle avait trouvé la lecture intéressante.
Maintenant, elle a l’impression d’être une voyeuse. Elle attrape son blouson
pour sortir. Elle ne veut plus penser à rien qui ait trait au travail, à l’enquête
ou à ses collègues.
Au milieu de la nuit, il lui faut à peine quelques minutes pour rejoindre le
bord de mer. En route, elle n’a croisé pratiquement personne. Elle s’arrête à
côté de la piscine en plein air de la ville. Il n’y a qu’une jeune femme
qu’elle aperçoit, derrière le bassin, et un homme émacié, vaguement
semblable à une grue pourvue d’un gros bec, qui est en train de la payer
pour quelque chose. Il lui donne un tas de billets de banque, mais elle
continue à tendre la main avec entêtement. Il lui remet un autre paquet à
contrecœur, avant d’apercevoir Eir. Il part alors en courant à toute vitesse le
long de l’eau sur ses jambes maigres comme des bâtons.
La femme range tout dans son sac à main en dévisageant Eir. Elle recule
ensuite dans l’ombre du mur. Eir ne distingue plus rien, à part le bout de sa
cigarette.
La plage s’étend de l’autre côté de la piscine en plein air. Eir marche dans
le sable jusqu’à un ponton à moitié pourri, dont les larges rondins reposent
sur de gigantesques piliers de béton. Là, elle enlève ses chaussures et ses
vêtements, et se met à l’eau. C’est marée haute, et en quelques enjambées à
peine, la voilà au milieu des vagues. L’onde huileuse et lourde la frappe de
son va-et-vient puissant.
Elle plonge. Le froid l’assaille et lui transperce la peau comme des
aiguilles. Elle nage de toutes ses forces. Il lui faut se battre pour avancer
dans le noir à contre-courant. Son visage, ses oreilles et ses paupières sont
comme endormis par le froid. Ses doigts et ses mains sont tellement
recroquevillés qu’elle a l’impression d’avoir des serres. Elle continue,
encore et encore, jusqu’à ce que les forces et la chaleur circulent à nouveau
dans son corps. Elle trouve son rythme, et l’adrénaline la propulse vers
l’avant, mouvement après mouvement. Elle se sent bien. Elle fait corps
avec la mer, depuis qu’elle est petite.
Quand elle était enfant, son père l’avait emmenée en bateau avec Cecilia.
Elle avait désobéi, et sa punition avait été immédiate. Son père chéri avait
craqué, soudainement. Il l’avait laissée toute seule sur un îlot dans un bras
de mer, et cela l’avait terrifiée. Quand la nuit était tombée et que les vagues
avaient redoublé, Eir avait décidé de partir à la nage. Elle s’était traînée sur
la plage plusieurs heures plus tard, comme une conquérante, et puis elle
s’était effondrée aux pieds de Cecilia et de son père en larmes.
Il l’avait cherchée partout en bateau, désespéré, sans la trouver. Ses
vêtements étaient trempés, ses yeux la piquaient et elle était secouée de
tremblements violents, mais elle ne s’était jamais sentie aussi bien.
Personne ne croyait qu’elle voudrait remettre les pieds dans l’eau, après
ça, mais dès le lendemain matin, elle s’était réveillée avant tous les autres
pour aller nager. Depuis ce jour-là, elle avait une connexion avec la mer.
Un jour, elle avait entendu quelqu’un dire qu’elle nageait pour oublier son
angoisse et sa colère, après la disparition de sa mère, partie trop tôt. Une
autre fois, elle avait entendu son père affirmer que c’était de sa faute,
qu’elle était enragée depuis ce jour fatidique et que c’était pour ça qu’elle
retournait à l’eau encore et encore.
Elle, elle n’y réfléchissait pas trop. Elle savait seulement que le froid
réussissait toujours à la calmer, tout lui paraissait alors futile.
Le bruit dans le mur du garage se répète six ou sept fois, suivi d’une
pause, avant de reprendre. Le silence dure parfois un peu plus longtemps,
comme si l’animal qui vit là-dedans essayait de se rappeler une mélodie
oubliée.
Sanna est assise sur son lit, un verre de vodka tiède à la main. Elle en boit
une longue gorgée, se ressert, le vide, et recommence encore et encore.
Elle repense à la battue. Elle est retournée au quartier résidentiel sud en
voiture pour y faire une longue promenade, toute seule. Elle espérait tomber
sur quelque chose. Ensuite, elle est allée voir Sudden. Il a inspecté le collier
sans pouvoir la renseigner davantage, mais il a promis de l’analyser en
détail si elle rentrait dormir.
Elle s’allonge, encore tout habillée. Ses paupières sont lourdes, mais elle
lutte contre le sommeil. Elle voit une lumière jaune sous ses paupières,
comme toujours lorsqu’elle est sur le point de sombrer dans le gouffre sans
fond. Elle tombe sans pouvoir se raccrocher à quoi que ce soit. L’air autour
d’elle devient chaud, elle heurte quelque chose de dur et d’embrasé, son dos
et ses genoux prennent feu. Le passé l’entoure de ses flammes et elle n’a
nulle part où prendre la fuite. Elle entend une voix lui souffler :
— Viens, Jeannot Lapin, viens.
La personne qui lui apparaît – comme à chacun de ces cauchemars – est
plutôt ronde, sa peau est douce et détendue. Son visage exprime une
bienveillance enfantine. Il a les joues roses et des yeux espacés. Seule sa
barbe brune et épaisse, qui semble luire, n’est pas innocente. Elle a été
peignée avec soin, et elle est bien entretenue, tout comme ses bretelles, son
pantalon kaki et sa chemise repassée.
Brusquement, sa vision s’élargit, et il fait jour. Elle voit le même homme,
Mårten Unger, debout devant les grandes portes vitrées de la station de
police. À côté de lui se tient un avocat un peu plus âgé que lui, qui se tourne
vers un attroupement de journalistes.
— Si ce n’est pas Mårten, le pyromane, qui est-ce ? s’écrie l’un d’eux.
L’avocat s’éclaircit la gorge et lève les mains pour les apaiser.
— Mon client se réjouit que l’enquête soit close, qu’on l’ait libéré et qu’il
soit lavé de tout soupçon. Merci.
Il aperçoit Sanna dans la foule et il prend un air triomphant, lui souriant
avec mépris. Ensuite, il guide son client vers une voiture.
Avant d’ouvrir la portière, Mårten Unger se retourne vers elle. Il sort un
paquet de cigarettes et une boîte d’allumettes de sa poche, lui sourit et, sans
la quitter des yeux, en craque une et la lâche. Elle rebondit sur le bitume
avant d’atterrir dans l’herbe sèche du parking. Quand le feu s’étend, la joie
se lit sur le visage de Mårten Unger. Avant de monter à bord du véhicule, il
prononce quelques mots juste pour elle :
— Viens, Jeannot Lapin, viens.
La foule derrière elle la renverse, et elle perd bientôt connaissance sous la masse des chaussures de sport, des bottes et des talons pointus qui la
piétinent. La voiture sort du parking et s’éloigne.
Sanna hurle à en perdre le souffle et se réveille dans son garage. La pièce
est plongée dans le silence. Même les couinements dans le mur se sont tus.
Elle retourne sa bouteille, mais cette dernière est vide, tout comme la boîte
de pilules. Elle jette la bouteille contre le mur. Celle-ci se fendille, sans se
casser, rebondit sur le sol cimenté, puis roule dans un coin. Là, quelque
chose bouge brusquement.
Un gros rat étudie cet objet à la dérive.
Elle essaie de le chasser de la main, mais il n’a pas peur. Son museau
pointu et sa mâchoire bougent, mais ses yeux noirs restent immobiles. Le
rat l’observe, puis crache en bougeant sa queue écaillée, avant de disparaître
dans un trou.
Sanna soupire en prenant appui contre le mur. Elle se lève pour chercher
son sac et une bouteille de vodka à moitié pleine dans la voiture. Elle se
laisse tomber dans le siège côté conducteur et cherche une nouvelle
plaquette de pilules de la main. Le dossier que lui a confié Bernard s’écrase
au sol. Il est intitulé MARIE-LOUISE ROOS. Quand elle le soulève, une
photo tombe sur ses genoux.
Elle se retrouve face à face avec la défunte, qui la fixe de ses yeux gris
acier. Marie-Louise a le dos rigide et elle est tournée légèrement vers la
droite, l’air sévère, distingué, et strict. Ses cheveux tombent joliment en
cascade sur une de ses épaules, et elle les a soigneusement passés derrière
l’oreille. Le col de sa blouse monte haut et lui enserre étroitement le cou.
C’est une photo d’équipe de direction comme tant d’autres.
Sanna la retourne avec difficulté : elle veut voir s’il y a quelque chose
d’écrit au dos. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Quand elle regarde à
nouveau le visage de Marie-Louise, ses yeux se posent sur ses lèvres, et elle
s’aperçoit que les commissures de la défunte sont légèrement tournées vers
le haut, comme si elle lui souriait avec ironie. Sanna cligne rapidement des
yeux pour effacer la vision, mais cet air malin ne disparaît pas. Elle secoue ensuite le dossier, et d’autres photos en tombent. Sur l’une d’elles, on voit
le corps de Marie-Louise tel qu’ils l’ont retrouvé dans la villa. Son visage
est immobile, tout comme le reste. Puis elle remarque à nouveau la pochette
vide du film Alice et moi sur la table basse. L’idée que Marie-Louise était
en train de regarder un documentaire sur Alice Babs sans se douter de rien
la calme un peu, la rassure presque. Peut-être que le volume du film était
tellement fort, qu’elle n’a même pas entendu son agresseur arriver. Son
calvaire n’a pas dû durer plus de quelques minutes.
Sanna essaie de sortir du véhicule, mais elle se heurte le genou, pousse un
juron et percute la clé sur le contact, ce qui met l’autoradio en route. Elle se
rappelle la plaquette de pilules dans sa main, et en prend quelques-unes,
qu’elle avale avec une gorgée de vodka avant de s’endormir bercée par
Robert Johnson and Punchdrunks. La musique noie les couinements des
bébés rats dans le mur.
Quand le taxi la dépose devant le commissariat, elle a encore le goût de
l’alcool dans la bouche. Le soleil matinal l’aveugle. Il fait beau. Le ciel est
bleu et dégagé. Sans les arbres nus tout autour, et les massifs brunâtres
dégarnis, on pourrait se croire au printemps.
Elle traverse le hall aux couleurs claires, prend l’ascenseur et salue le
réceptionniste d’un signe de tête. Puis elle aperçoit Leif Liljegren, le
procureur. Il est en train de sortir de son bureau, et de parler avec une dame
des services sociaux.
— Berling, l’appelle-t-il en enfilant un coupe-vent et en se dépêchant de la
rattraper.
Il est toujours en route pour quelque part, se dit Sanna, comme un courant
d’air. Il a la cinquantaine, mais il donne l’impression d’avoir plus de
soixante-dix ans. Il a le regard distrait, le visage ridé, deux sillons marqués
lui encadrent la bouche et ses yeux clairs se cachent derrière d’énormes
lunettes.
— Bonjour Leif, dit-elle sobrement. Bernard t’a mis au courant, j’espère ?
Il acquiesce.
— Oui, mais je voudrais que tu me donnes ta version. Où en êtes-vous
avec le mari ? Qu’est-ce que vous faites pour le retrouver ?
— On fait tout ce qu’on peut…
Il éternue brusquement et s’essuie le nez avec un mouchoir, qui tourne au
rouge : c’est du sang. Leif le fourre rapidement dans sa poche.
— Ça va ? demande Sanna.
— Continue de me tenir au courant.
Il lui lance un regard comme s’il attendait quelque chose. Sanna
acquiesce.
— Bon…, dit-il en se dépêchant de poursuivre son chemin vers
l’ascenseur de l’accueil.
Quand elle arrive à la salle d’enquête, Bernard est déjà là.
— Ah, c’est toi, lui dit-il quand elle entre.
Elle lui prend sa tasse de café tout chaud des mains sans rien demander.
— Ah bon, ben je t’en prie, fait-il, contrarié. Comment ça va ?
Elle hausse les épaules.
— Tu crois que Liljegren va bien ? Il saignait du nez.
— Ça doit être le stress.
Elle avale une gorgée de café sans répondre, tandis que Bernard se lance :
— Sudden a essayé de te joindre. Il n’a rien retrouvé sur le collier, pas
d’empreintes, rien, lui apprend-il, s’attendant à une réaction, en vain. En
tout cas, l’annonce a été publiée, dans la rubrique des objets trouvés.
— Merci, dit-elle, indifférente. Il y a du nouveau à propos de Marie-
Louise Roos ? Ou de Frank ?
Bernard secoue la tête en soupirant.
— D’accord, acquiesce-t-elle. Je dois réfléchir un peu. Est-ce que tu peux
refermer la porte en sortant ?
— Bien sûr. Je voulais seulement te dire que j’ai mis la main sur la vidéo.
— Quelle vidéo ?
— Celle de la caméra de surveillance à la carrière.
Le meurtre de Marie-Louise Roos lui a presque fait oublier Mia Askar.
Tout lui revient, maintenant. La ficelle qu’ils ont retrouvée dans les cheveux de la jeune fille, Eir qui se demandait comment Mia avait bien pu arriver
sur les lieux, et si quelqu’un l’y avait conduite.
— On laisse la vidéo de côté pour l’instant, alors ? lui demande Bernard.
Je suppose que tu veux te concentrer sur l’affaire Roos, non ?
Sanna regarde la photo de Frank sur le tableau blanc. Il pourrait être
encore en vie, même si les chances de le retrouver diminuent de minute en
minute.
— Oui, approuve-t-elle. Tout le reste devra attendre.
— Bien. De toute façon, c’est évident que c’est un suicide.
Sanna acquiesce, et Bernard soupire en sortant :
— Tu connais mon opinion : pas la peine de gaspiller du temps et des
moyens pour ce genre de merde.
— Attends, se ravise Sanna sans savoir pourquoi. J’ai changé d’avis. On
va regarder cette vidéo.
Elle est en train de baisser les persiennes quand Eir pénètre dans la salle.
— Tu es en retard, lui dit Sanna.
— Je sais, répond froidement Eir. Qu’est-ce que vous faites ?
— On perd du temps, lui répond Bernard. Un temps précieux.
Il attend pendant que la vidéo charge. Sanna prend une chaise et s’assied.
— Qu’est-ce qu’on regarde ? demande Eir en rapprochant une chaise, elle
aussi.
Sanna passe le film en accéléré, faisant défiler les jours et les nuits, puis ce
sont les derniers baigneurs de l’année, qui frissonnent dans le vent froid et
rentrent chez eux. La carrière abandonnée se vide avec le passage des jours,
jusqu’à devenir totalement déserte. Plus personne ne se montre à la caméra,
hormis quelques animaux sauvages.
Le paysage est désolé. Sans l’homme qui vient parfois promener son chien
le matin, ils pourraient penser que ce qu’ils voient à l’écran est une terre
sauvage que personne n’a jamais foulée.
Et puis, un soir, une silhouette fait son apparition. C’est une jeune fille qui
pousse un vieux vélo. Elle porte un boa touffu autour du cou, et ses cheveux volent au vent sous son chapeau couleur sable. Elle a une paire de lunettes
de soleil dans sa veste moka et elle est couverte de bijoux. Sanna plisse des
yeux pour essayer de voir ce qu’elle porte autour du cou, en plus du boa,
mais elle n’y parvient pas.
La fille s’approche de la rive du lac et laisse son vélo sombrer dans l’eau
turquoise jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Ensuite, elle regarde autour
d’elle. Ses yeux s’arrêtent quelques secondes sur la caméra, comme si elle
l’observait. C’est Mia Askar.
Le soleil décline. Lorsqu’elle enlève son boa vert et ses vêtements, il n’y a
plus que quelques rayons qui percent encore la cime des arbres. Ils viennent
caresser ses minces épaules blanches. Elle laisse tout tomber au sol, à part
son jean.
Elle retire ses bottes de cow-boy, ses bijoux et les pousse dans l’eau. Son
regard est vide. Elle se tient ensuite, pieds nus, sur le rebord. L’eau du
cratère est immobile, comme un miroir. Elle attrape ce qu’elle porte autour
du cou et s’en recouvre le visage.
C’est un vieux masque craquelé, aux traits d’animal. La large gueule est
bordée de noir, et les trous qui ont été pratiqués pour les yeux sont si
profonds qu’on aperçoit à peine ceux de la fille à travers, bien qu’elle soit
proche de la caméra. Le museau pointu donne un aspect sauvage au
masque.
Sanna réalise brutalement qu’elle est en train de contempler un masque de
renard. Un renard triste, fourbe, et pervers.
Mia ajuste l’élastique derrière ses oreilles et s’assied précautionneusement
sur le rebord. Elle pose une lame de rasoir contre son poignet gauche et
l’enfonce profondément, puis fait la même chose sur le poignet droit. Elle
renverse la tête en arrière et semble retenir sa respiration. Le sang s’écoule
autour d’elle tandis qu’elle s’enfonce dans l’eau. Son corps remonte à la
surface et elle flotte vers le centre du cratère. À mesure qu’elle s’éloigne du
bord, tout se teinte de rouge, de rouille, de brun autour d’elle, jusqu’à
devenir violacé.
Bernard met la vidéo sur pause.
— Ça te va comme ça ? demande-t-il.
Sanna peut à peine penser. Elle est assaillie par une sensation
d’étouffement, comme si son cerveau fonctionnait au ralenti. L’atmosphère
renfermée de la pièce se mélange à autre chose : un sentiment de déjà-vu.
— Merde, s’exclame Eir à mi-voix.
— En tout cas, on sait maintenant que la ficelle dans ses cheveux provient
de ce masque et qu’elle s’est rendue sur place en vélo, soupire Bernard. Et
maintenant, on peut tourner la page et se remettre au travail.
Sanna ne répond pas. Sur l’écran en pause, on voit l’image du corps de la
fille flotter, en apesanteur sur l’eau. L’endroit est désert, mais il y a comme
une présence. Sanna essaie de remettre de l’ordre dans ses pensées, mais
elles lui échappent, chaotiques.
— C’est vraiment tragique, putain, lâche Eir.
Bernard se lève, il a envie de partir.
— Oui, qu’est-ce qui peut bien se passer dans la tête d’une jeune fille pour
la pousser à faire un truc aussi stupide ?
— Et qu’est-ce qui pourrait l’en empêcher ? lui crache Eir.
Sanna ne les entend même pas. Elle se penche sur l’ordinateur et
rembobine la vidéo. Quand elle arrive au moment où Mia Askar met le
masque sur son visage, elle marque une pause.
— Qu’est-ce que tu fabriques ? lui demande Eir.
— Est-ce qu’il est possible d’agrandir l’image ?
Bernard se penche au-dessus d’elle pour lui montrer comment on procède.
Puis elle l’éloigne impatiemment de la main, ajuste la taille et la définition
jusqu’à ce que le fond devienne flou. On ne voit plus que la fille nettement,
au premier plan.
— C’est quoi ce truc ? demande Eir.
Sanna comprend et le chaos dans sa tête disparaît. Elle ne peut pas
décoller ses yeux de l’écran : ce n’est plus Mia Askar qu’elle voit, mais la
fille-renard. Elle l’a déjà vue ailleurs, sur le mur d’un couloir qui semblait
ne jamais vouloir prendre fin.
OceanofPDF.com