La fille renard
Chapitre 26
L a chapelle se découpe sur une mer bleu-gris. Elle est presque fantomatique. Elle émerge du champ, dans ce paysage désolé, comme si elle y avait été jetée un jour d’orage. Les hautes fenêtres étroites
s’ouvrent sur la mer à l’est, et sur les pins, au sud. Sanna s’arrête et
s’appuie contre le mur, hors d’haleine après avoir traversé la forêt à pied.
Le paysage est désert. Il y a des champs pour le bétail, avec un seul pin
maritime qui rampe sur le sol, quelques buissons épars et des plantes des
champs desséchées agitées par le vent. La maison de Crantz est à quelques
kilomètres de là, abandonnée. Elle est passée devant en voiture.
La porte d’entrée se trouve dans la largeur du bâtiment, côté mer. Les
doubles battants sont fermés. Les vieilles charnières sont belles, et la
poignée est en fer forgé. Une pancarte en bois foncé a été suspendue au-
dessus de la porte et annonce :
OUVERTE AUX PRATIQUES RELIGIEUSES.
Sanna appuie à nouveau sur la poignée. Cette fois-ci, les battants
s’ouvrent un peu, avant de résister.
Le toit en planches a été goudronné et une croix en fer noire y a été
suspendue. À la différence de beaucoup de chapelles anciennes de l’île,
celle-ci est bien entretenue. Quelqu’un en a pris soin, sans doute une
personne employée par Crantz.
Deux oiseaux de proie jouent dans le vent, la survolant pour se diriger
vers la mer, comme s’ils se poursuivaient l’un l’autre. Sanna les suit du
regard. En observant à nouveau la bâtisse, elle se rend compte que
quelqu’un a enlevé les dalles en pierre le long du bâtiment, celles qu’on
voyait sur la photo. Elle passe une main le long de la façade.
Elle peut presque la voir en train de se tenir là, avec ses bottes en
caoutchouc, son maillot de bain qui pend au niveau de ses hanches, et ses
cheveux roux. Mia Askar, âgée de six ou sept ans.
Dans la voiture, Sanna tambourine des doigts sur le volant pour se
réchauffer les mains. Le chemin gravillonné est irrégulier, et son portable se
fait ballotter sur le siège passager. Elle a composé le numéro d’Alice et
activé le haut-parleur. Alice est au commissariat. Elle aussi met son
téléphone sur haut-parleur et propose à Eir de la rejoindre.
Sanna leur résume tout ce que lui a appris Bergman. Les événements qui
ont eu lieu dans le camp de vacances, les abus sexuels dont Mia a dit être
victime pendant les années qui l’ont précédé. Quand elle a terminé, elle
attrape son téléphone pour prendre en photo le cliché avec les enfants
masqués, qu’elle envoie à chacune de ses collègues. Le silence règne au
bout du fil.
— C’est incroyable ! s’écrie finalement Eir. Alors ce camp est venu
couronner des années de saloperies ?
— On dirait bien que oui.
— Merde, murmure Eir. Putain, quel bordel.
— Est-ce qu’on pense que le meurtrier essaie de venger la mort de Mia ?
demande Alice prudemment.
— Je ne sais pas, répond Sanna, mais je crois que c’est possible. Tout ce
qui a eu lieu au camp est terrible, mais le pire est ce qui est arrivé à Mia.
Même ça, ça a été étouffé. Quand on sait que toutes les victimes étaient
liées à l’Aube d’une façon ou d’une autre, que Mia y a participé, et que
les meurtres ont commencé juste après son suicide… Il se pourrait bien que
le coupable soit quelqu’un qui était proche d’elle.
— Lara, la mère de Mia ? demande Alice.
— Lara Askar a un alibi en béton en ce qui concerne la mort de Marie-
Louise, et celle de Frank aussi, puisqu’ils sont morts la même nuit. Elle a
été admise à l’hôpital après avoir appris la disparition de sa fille, et elle y
était encore quand les Roos ont été tués, réplique Sanna.
— D’accord, dit Eir. Alors on suppose que Marie-Louise a payé de sa vie
parce qu’elle a financé Crantz, et qu’elle l’a ainsi cautionné. Et Frank, parce
qu’il l’a aidé d’autres façons, par exemple avec cet horrible exorcisme. Et
Rebecca Abrahamsson, alors ?
— Elle s’est occupée des enfants quand ils étaient au camp, répond Sanna.
Elle s’y est rendue après les simulacres d’exécutions, et elle a certifié qu’ils
ne présentaient aucun dommage physique, malgré tout ce qui s’était passé.
Peut-être qu’elle a remarqué que quelque chose n’allait pas avec Mia, on ne
peut pas le savoir. Dans tous les cas, elle a protégé Crantz, elle l’a couvert
après les événements. Elle a même fait venir Ines Bodin, pour lui faire
rencontrer les enfants et minimiser la situation autant que possible.
— La prochaine victime pourrait potentiellement être Ines Bodin, alors ?
demande Alice.
— Ines Bodin ? ricane Eir. La cible principale, ça doit quand même être
Holger Crantz, non ?
— Je suis en route pour lui rendre visite, leur apprend Sanna. Il est dans
un Ehpad à côté de la scierie. Je voulais y aller plus tôt, mais l’aide-
soignante…
— Ehpad ? intervient Eir, surprise.
— Oui.
— Mais Bergman a confirmé que c’était Crantz, sur la vidéo ?
— Apparemment, il a des problèmes de santé, une insuffisance cardiaque.
Soit on l’a admis il y a peu, soit il a pu obtenir une permission de sortie…
— Putain, s’exclame Eir. Je me demande ce qu’il a bien pu faire d’autre
pendant cette sortie.
— Oui, il n’est pas à exclure de la liste des potentiels coupables, confirme Sanna. Quelqu’un aurait pu commencer à parler. La mort de Mia pourrait
avoir tout déclenché. Il a peut-être eu peur que l’histoire sorte au grand jour.
— Il est suffisamment détraqué pour ça, en tout cas, c’est évident, fait Eir
en pensant à la vidéo de l’exorcisme. Je te rejoins.
— Non, je veux que tu ailles trouver Ines Bodin, à la place, lui dit Sanna.
C’est une dure à cuire, se dit-elle, alors, même si Eir y va avec ses gros
sabots, ce n’est pas trop grave. Elle veut choisir sa propre approche, avec
Crantz.
— D’accord, dit Eir, à contrecœur.
— Merci. Demande à Bodin de te donner l’identité des enfants sur la
photo, surtout le garçon qui se tient à côté de Mia. Elle les a rencontrés et
elle leur a parlé. Essaie de la faire venir au poste. Je vous rejoins dès que je
peux.
— Attends, la coupe Eir, pourquoi est-ce qu’on s’intéresse au gamin à
côté de Mia ?
Sanna hésite. Elle n’a pas encore eu le temps de faire part de sa théorie à
Alice et Eir. Elle se rend compte que ça a l’air tiré par les cheveux.
— Tu te rappelles le dessin de Jack ? demande-t-elle.
— Le loup ? fait Eir.
— Je pense que le garçon sur la photo pourrait bien être le loup que Jack a
vu.
Il y a un court silence.
— T’es sérieuse ? demande Eir.
— Oui.
Eir pouffe.
— Non, mais…, s’exclame-t-elle avec irritation.
Sanna fait un nouvel essai.
— Les enfants devaient incarner les sept péchés capitaux, en représentant
chacun un animal. Il en manque un, sur cette photo, et c’est le loup. Ça doit
probablement être le garçon qui ne porte pas de masque.
— Et tu penses que Jack a dessiné un loup parce que ce garçon a tué sa
mère ? Qu’il était aussi au camp, et qu’il l’a reconnu ?
— Non, Jack n’était sans doute pas là, il était trop petit. Bergman m’a dit
que les enfants allaient tous à l’école. Jack n’avait que six ans, cet été-là.
— Ah oui, mais s’il n’était pas dans ce camp, comment aurait-il pu
reconnaître…, dit Eir, avant de s’interrompre. Tu ne veux pas dire que tu
penses que…
— Et pourquoi pas ? demande Sanna.
Alice s’éclaircit la gorge.
— Pardon, mais je ne comprends pas vraiment de quoi vous parlez. Vous
pouvez m’expliquer ?
Eir ricane et dit d’un ton moqueur :
— Sanna pense que le coupable portait un masque de loup quand il a
commis ses crimes. (Elle glousse encore.) Et que c’est pour ça que Jack a
dessiné un loup.
Sanna laisse Eir terminer avant de continuer :
— Quand Mia s’est suicidée, elle portait son masque. Pourquoi est-ce que
quelqu’un qui vengerait sa mort n’en ferait pas autant ? Qui plus est, c’est
une bonne manière de dissimuler son visage.
Le silence règne pendant quelques secondes.
— Dans ce cas, il aurait quoi, quatorze ou quinze ans ? rétorque Eir. Pas
très crédible…
— Fabian nous a dit que le coupable n’a pas eu besoin d’exercer beaucoup
de force physique. Deux de ses victimes étaient allongées, et les coups leur
ont été portés d’en haut, explique Sanna. Et Mia a écrit un texte, à l’école,
parlant d’un ami d’enfance, quelqu’un qu’elle aimait. Si cette personne
existe vraiment, que ce n’est pas juste un personnage inventé, pourquoi est-
ce que cela ne pourrait pas potentiellement être le coupable ? Quelqu’un qui
vengerait sa mort ?
— Donc tu y crois sérieusement ?
— Je pense que ce n’est pas impossible, en tout cas.
— Mais putain arrête. Ça t’est venu à l’idée que Jack Abrahamsson s’est
peut-être tout bonnement foutu de nous en dessinant ce loup ? Tu y as
pensé, à ça ?
— Pourquoi est-ce qu’il ferait ça ?
— Aucune idée. Il a vécu un traumatisme, il aurait pu dessiner un loup
pour un tas de raisons.
— Tu n’as pas besoin d’être d’accord avec mon raisonnement, rétorque
Sanna. Je veux juste que vous gardiez cette possibilité à l’esprit. Il peut
l’avoir vu.
Silence.
— D’accord, répond Alice au bout d’un moment, avec de l’hésitation dans
la voix. Supposons que le garçon sur la photo soit un suspect. Dans ce cas,
aujourd’hui, ce serait un adolescent, plutôt grand pour son âge, comme il
l’est déjà sur la photo, avec des cheveux bruns et des yeux foncés.
— Oui, répond Sanna. Décrivez-le quand vous parlerez aux gens,
demandez-leur si quelqu’un correspondant à ce signalement côtoyait Mia.
— Qu’est-ce que tu peux nous dire de plus à son sujet ? demande Alice.
— Rien pour l’instant.
Alice pousse un soupir.
— Je pourrais envoyer la photo à l’équipe chargée de l’analyse d’images,
chez nous. Ils pourraient nous aider.
— Oui. Je laisserai l’original à Sudden après avoir vu Crantz. Il sera en
mesure de nous dire s’il trouve quelque chose.
— Non, je n’y crois pas, intervient Eir en haussant le ton. Désolée, mais je
ne peux vraiment pas gober qu’un ado pourrait avoir suffisamment de rage,
et de force, pour commettre ces horreurs. On perd le cap en se basant sur
cette théorie.
Alice s’éclaircit la gorge.
— Et qu’est-ce que je dois faire d’autre, Sanna ? demande-t-elle.
— Va voir Lara, la mère de Mia, et invite-la à se rendre au commissariat
pour qu’on puisse lui poser davantage de questions sur sa fille et sur
l’Aube.
— Oui, mais elle est en voyage. Vous m’avez dit que…
— Contacte-la et fais-la revenir au plus vite sur l’île.
— D’accord.
— Vous savez quoi ? intervient Eir. Quand Bernard et moi, on était chez
Lara Askar, elle a dit un truc très bizarre. Que « Mia n’était pas une pute ».
Quelque chose de ce genre. Elle n’allait pas très bien, c’est vrai, mais elle
est devenue hystérique après. Je crois qu’on devrait lui poser des questions
à ce sujet.
— Pourquoi tu n’as rien dit ? demande Sanna, d’un ton irrité.
— Je le fais maintenant. Elle n’allait pas très bien, et puis je ne réussissais
pas à te mettre la main dessus…
— D’accord, dit Sanna. Alice, quand tu parleras à Lara, interroge-la sur
les fréquentations de Mia et demande-lui des éclaircissements sur cette
phrase. On a tout décortiqué, mais on n’a rien trouvé : les réseaux sociaux
de Mia, son école… Rien ne semble indiquer qu’elle avait un ou une petite
amie, ni même des amis tout simplement. Mais ça ne signifie pas pour
autant qu’elle n’en avait pas. Peut-être que Lara Askar est au courant.
Montre-lui aussi la photo de l’Aube dès que possible. Demande-lui si elle
sait qui sont les autres enfants. Le garçon, surtout.
Alice ne répond rien.
— Un problème ? demande Sanna.
— Non, mais… Tu voudrais que je lui montre cette photo, avec sa fille
couverte de sang et ce masque ?
— Oui.
Alice tarde un instant avant de répondre.
— D’accord. Autre chose ?
— Oui. Passe en revue toutes les plaintes déposées pour abus à l’encontre
d’enfants au cours de ces six ou sept dernières années. Qui sait, peut-être
qu’un des parents ou un autre membre de la famille aurait rapporté les
faits ? Qu’on puisse commencer à récolter des noms.
Elle raccroche, puis accélère. Ensuite, elle prend la route de campagne qui
mène à la scierie, à l’Ehpad et à Crantz ; l’homme qui a posé ses mains sur
Mia Askar, et conversé avec Satan.
Une aide-soignante d’un certain âge lui fait passer une porte avec un verrou à code, puis la mène le long d’un couloir. La lumière des pièces est
douce et chaude. Ça sent le pain tout juste sorti du four. Un peu plus loin
dans le couloir, quelqu’un écoute un programme radio avec des voix qui
rient et qui plaisantent.
— L’établissement est ouvert à tout le monde, n’est-ce pas ? demande
Sanna.
— Oui, mais il y a eu un vol il y a deux ans, à peu près. On nous a pris des
médicaments. Depuis, on a été autorisés à installer des caméras de
surveillance dans toute la propriété. Pourquoi ?
Sanna regarde autour d’elle. Des caméras et des verrous électroniques.
Est-ce que c’est pour ça que Crantz est toujours vivant ? Il est hors
d’atteinte, ici.
— Pouvez-vous me fournir une liste de dates avec les heures auxquelles
Holger Crantz est sorti, ces derniers temps ?
— Oui, bien sûr, mais il n’est pas sorti plus d’une fois ou deux ce mois-ci,
depuis que son état s’est considérablement dégradé. Je me souviens qu’un
de ses amis est venu le chercher, mais ensuite, il est resté dans sa chambre.
Sanna montre une photo de Frank à l’aide-soignante, et cette dernière
confirme : c’est bien lui, l’ami en question. Elle indique ensuite du menton
une des portes du couloir. Il y a une petite plaque avec marqué CRANTZ à
côté.
— Comment va-t-il ? demande Sanna à voix basse.
— Il est épuisé et il a facilement le souffle coupé. Il fait de la rétention
d’eau, et ses membres sont gonflés. Il souffre. On essaie de le soulager
autant que possible avec des antidouleurs, mais cela ne suffit pas.
— Je vois.
— Et puis, il est très angoissé. Il a fait plusieurs petits infarctus cette
semaine, son cerveau a été impacté, alors il est un peu désorienté.
— D’accord, dit Sanna doucement.
L’aide-soignante s’éclaircit la gorge.
— Personne ne nous a raconté. Je sais que vous êtes de la police…
Sanna lui sourit froidement.
— On y va ? demande-t-elle.
La pièce est sombre et chaude. L’aide-soignante attrape une chaise, qu’elle
place juste à côté de la porte, et s’assoit. Sanna attend que cette dernière se
referme lourdement, en silence. Une odeur doucereuse et presque écœurante
règne dans la pièce. Un homme lui tourne le dos, recroquevillé sur un
fauteuil roulant. À la télé, il y a une émission dans laquelle les participants
doivent répondre à des questions, mais le son est coupé.
— Holger Crantz ?
Aucune réaction. Son dégoût grandit quand elle s’approche de lui. Elle ne
peut pas chasser de son esprit les photos des enfants avec leurs masques,
Mia, puis son corps allongé sur la civière, au bord de la carrière.
La silhouette affaissée sur le fauteuil roulant bouge un petit peu. La
lumière bleutée de la télé lui éclaire le crâne, les épaules et les bras par
intermittence. On dirait qu’Holger dort.
— Holger, appelle-t-elle de nouveau, tout doucement. Je m’appelle Sanna
Berling. Je suis de la police et je suis venue vous poser quelques questions.
Ce n’est plus qu’une ombre qui se tient devant elle. Il ne dort pas, mais il
est à peine conscient. Ses lèvres bougent comme s’il se murmurait quelque
chose à lui-même. L’homme qui a abusé de Mia et orchestré des simulacres
d’exécutions est loin maintenant. L’idée qu’il ait pu commettre des meurtres
il y a quelques jours à peine lui paraît absurde.
On dirait qu’il essaie de pencher la tête. Le fauteuil roulant craque quand
il se tourne vers elle.
Elle s’accroupit devant lui.
— Je suis venue vous parler de l’Aube, et des enfants.
Il plisse des yeux. Sa respiration est laborieuse.
— Mia Askar est morte, s’entend-elle lui dire.
Il la regarde, mais il n’est pas vraiment là.
— Elle s’est suicidée.
Un peu de salive lui dégouline de la commissure des lèvres, son regard
s’éclaircit et il secoue la tête avec difficulté.
— Je suis de la police. J’ai besoin de vous poser quelques questions.
Il semble acquiescer.
Elle s’assied sur une chaise.
— Je voudrais connaître les noms des enfants qui ont participé à l’Aube,
le camp de vacances que vous avez organisé.
— L’Aube ? murmure-t-il.
— Oui. Des enfants ont été soumis à des simulacres d’exécutions.
Elle a l’impression de voir passer une expression de tristesse sur le visage
de Crantz avant qu’il ne détourne son visage.
— Les enfants ? demande-t-il.
— Après les exécutions, il y a eu une bagarre. (Elle pousse un soupir
silencieux.) Vous comprenez ?
Il acquiesce. Elle sort la photo des enfants emballée dans un sachet de
pièces à conviction et la dépose avec précaution sur ses genoux.
— On essaie de découvrir l’identité du garçon qui faisait le loup, ajoute-t-
elle.
Crantz caresse le visage des enfants de ses ongles irréguliers.
— Où est-il ? murmure-t-il.
Le portable de l’aide-soignante émet une alerte derrière eux, et ils
l’entendent se lever et sortir. Sanna montre la photo de plus près à Crantz.
— Qui est-ce ? demande Sanna en montrant du doigt le garçon à côté de
Mia. Vous vous souvenez de son nom ?
Crantz repousse la photo vers elle, puis il s’éloigne en fauteuil roulant et
va se mettre dans un coin de la pièce. Là, il pose les mains sur ses genoux,
sa respiration siffle, ses yeux se ferment, et il commence à ronfler
doucement.
Sanna regarde autour d’elle. Les meubles appartiennent sans doute à
l’Ehpad. Ils sont massifs, indestructibles, en bois clair verni. Un bureau et
un fauteuil ont été disposés sur un des côtés de la pièce.
Elle jette un coup d’œil à Crantz, qui dort encore. Elle ouvre tous les
tiroirs du bureau. Ils sont plus longs qu’elle ne le pensait, mais ils sont tous
vides.
— Pardon, dit brusquement Crantz d’une voix forte. Je m’endors très facilement.
Il est bien réveillé, maintenant, et il l’observe. Nerveusement, elle essaie
d’esquisser un sourire, mais elle échoue.
— Vous vous rappelez les noms des enfants ? insiste-t-elle encore une
fois.
L’aide-soignante entre à nouveau. Elle voit les tiroirs ouverts, et tire Sanna
sur le côté.
— Il vaut peut-être mieux continuer une autre fois ? dit-elle à voix basse.
Soudain, un sifflement sort de la poitrine de Crantz. Il appuie une main
dessus en se tournant vers l’aide-soignante. Sanna voit qu’il est en train de
pleurer. Son regard est inquiet et perdu.
— Où suis-je… ? murmure-t-il.
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