La fille renard

Maria Grund · Chapitre 24 sur 40

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La fille renard

Chapitre 22

 

 

À l’accueil, l’agent de service est en train de jouer sur son portable. Un étalon gris pommelé se promène sur l’écran et laisse des enfants s’asseoir sur son dos. Plus il y en a, plus il s’allonge en conséquence. Avec

un arc, l’agent essaie de tirer sur le cheval. Il le rate, et l’animal se jette

alors dans un cours d’eau. Le jeu fait référence à un conte dans lequel un

cheval diabolique noie toutes les personnes qui le montent.

— Est-ce que tu as déjà réussi à tuer le cheval maudit ? demande-t-il à Eir

quand il la voit sortir de l’ascenseur.

Elle secoue la tête avec irritation.

— Tu as essayé de m’appeler ?

Il désigne du menton quelque chose derrière elle. Eir se retourne, pour

apercevoir Jack, assis sur une chaise dans un coin.

— Il doit voir Sanna, apparemment, ajoute l’agent. Mais elle n’est pas

encore là, alors je me suis dit que tu pourrais peut-être un peu t’occuper de

lui, en attendant ? La salle d’interrogatoire juste à côté est libre, celle avec

la carte sur le mur. Tu peux peut-être lui offrir un verre d’eau ou un soda ?

Eir fait signe à Jack de la suivre dans la salle d’interrogatoire, puis lui

demande s’il veut boire quelque chose. Il refuse. Elle lui propose de rester

avec lui jusqu’à l’arrivée de Sanna, mais il refuse encore avant de

commencer à écrire sur son portable.

— Je vais laisser la porte ouverte, le prévient-elle. Et si tu changes d’avis,

l’agent est juste là.

 

En traversant le couloir, Eir appelle Jon, pour lui demander s’il a contacté

le club de chasse. Ça n’a rien donné. Lorsqu’elle entre dans la salle

d’enquête, elle y trouve une femme penchée sur la grande table. Elle est en

train de classer les notes, les listes d’appels, les photos des scènes de crime

et des autopsies en piles parfaitement organisées.

Eir se racle la gorge.

La femme est jeune. Elle porte une blouse en soie bleu clair et des lunettes

beiges. Elle a des yeux en forme d’amande et des cheveux bruns brillants

qu’elle a soigneusement coiffés en chignon sur sa nuque. Son corps est

menu, et ses vêtements ont l’air un peu trop grands pour elle. Son corps

semble presque flotter dedans quand elle bouge, à la façon d’un petit

papillon. Son rangement fait penser à des draps soigneusement repassés, sur

la table.

— Bonjour, fait Eir.

— Bonjour, répond la femme avant de marquer une courte pause. J’ai les

chiffres, où dois-je les poser ?

— Quels chiffres ?

— L’inventaire des biens.

Eir la regarde. Ça doit être elle, que Le Chêne a finalement appelée en

renfort.

— Ça vous va si je… ? s’enquiert la femme en indiquant le tableau blanc

du menton.

Elle pousse toutes les photos vers le bord, puis dessine un grand cercle, et

trois autres, moins grands, tout autour. Elle y inscrit trois noms : MARIE-

LOUISE, REBECCA et FRANK. Dans le cercle du milieu, elle écrit :

L’AUBE.

Elle pousse un classeur vers Eir.

— J’ai regardé où allait l’argent. Le Chêne m’a dit que vous aviez commencé à analyser les comptes, mais que personne n’était allé jusqu’au

bout, alors je m’y suis penchée.

Eir passe ses doigts sur le classeur, en souriant avec surprise.

La femme lui rend son sourire.

— L’Aube, c’est, ou plutôt c’était, une petite organisation. Elle relie toutes

les victimes entre elles, dit-elle. Vous n’êtes pas tombés dessus jusqu’à

présent parce qu’elle a été répertoriée sous plusieurs noms différents. On la

remarque uniquement si l’on se base sur le numéro de compte dans la liste

des opérations bancaires. L’organisation n’a jamais eu d’adresse. Elle

utilisait le service de l’ancien bureau de poste de Södertorg, fermé depuis

deux ans à peu près. L’Aube n’a existé qu’un seul été, il y a sept ans de ça.

C’était un camp de vacances pour enfants.

— Attendez… Vous avez vérifié toutes les transactions toute seule ?

— Le Chêne m’a fourni tout ce dont j’avais besoin.

Eir se lève pour aller jeter un coup d’œil à l’accueil. Elle ne voit toujours

aucune trace de Sanna.

La femme désigne la photo de Marie-Louise du doigt.

— Elle a fait don d’une grosse somme à l’Aube.

Elle passe ensuite à Rebecca.

— Durant la période d’activité de cette organisation, Rebecca a perçu un

important salaire. Elle a travaillé pour eux. Comme elle était infirmière, on

peut supposer qu’elle s’est occupée des enfants d’une manière ou d’une

autre.

Elle désigne Frank pour terminer.

— Il a également reçu un versement. Il leur a donc rendu un service.

Marie-Louise et lui avaient des comptes séparés, donc ce n’est pas

surprenant qu’il ait été payé.

Eir la regarde sans rien dire. Il lui paraît incroyable que quelqu’un, qu’elle

n’a jamais vu de sa vie, vienne l’éclairer sur l’affaire en lui parlant de

chiffres et de nouveaux éléments. L’idée qu’à elle seule, elle ait pu trouver

le point commun entre toutes les victimes – un camp de vacances organisé

sept ans auparavant – lui semble presque ridicule.

Soudain, elle se demande si quelqu’un ne serait pas en train de lui faire

une blague ; c’est peut-être le bizutage des nouveaux au commissariat, qui

aurait lieu avec un peu de retard ?

Cependant, la jeune femme a une attitude qui impose le respect, avec un

calme imperturbable et une attitude modeste.

— Vous avez trouvé le nom d’un ou d’une responsable du camp ?

Elle fait non de la tête.

— Il y avait quelqu’un, un certain Holger Crantz. C’était apparemment un

des prêtres catholiques de l’île. Mais je n’ai pas encore réussi à trouver plus

de détails sur lui… J’y travaille.

— Donc c’était un camp de vacances pour enfants organisé par l’Église

catholique ?

— Non, c’était une organisation privée. Je n’ai découvert aucun lien avec

l’Église catholique.

— D’accord, donnez-moi tout ce que vous avez, je vais regarder ça.

— Tout est dans le classeur.

— Bien. Est-ce que vous pouvez aussi réunir tout ce que Sudden et les

experts ont découvert sur les lieux du meurtre de Frank, et les résultats de

l’autopsie réalisée par Fabian ? Vous savez qui ils sont ?

— Oui, je les connais. Sudden a appelé récemment, il voulait parler à

Sanna. Il voulait lui confirmer que le sang encore non identifié retrouvé sur

le couteau devant la villa des Roos était bien celui de Frank.

— D’accord. On s’y attendait. Donc on ne peut même plus supposer que

le meurtrier est un homme. Si le sang avait été…, commence Eir, avant de

s’interrompre pour regarder la femme droit dans les yeux pour la première

fois. Excusez-moi, mais qui diable êtes-vous ? articule-t-elle finalement.

— Alice Kyllander. Analyste au Noa.

— Noa ? Ah. Et il n’y a que vous ?

— Oui. Le Chêne veut faire profil bas. On vous enverra davantage de

ressources s’il se passe quoi que ce soit d’autre.

— Et qu’est-ce qu’ils vont faire pour nous aider ? Enterrer les morts ?

Eir se tourne vers le tableau blanc. Alice reste immobile un instant, à se demander si elle va lui poser d’autres questions. Finalement, elle tourne les

talons pour quitter la salle, et croise Sanna en sortant.

— On vous a informée des messages qu’on a laissés pour vous ? lui

demande-t-elle.

— Lesquels ? s’enquiert Sanna d’un ton fatigué.

— Quelqu’un du nom de Vilgot Andersson a essayé de vous joindre

plusieurs fois.

— D’accord, merci. Vous pouvez me faire une tasse de café et me

l’apporter à la petite salle d’interrogatoire ?

— D’accord.

Après le départ d’Alice, Sanna remarque le cercle sur le tableau blanc,

avec marqué L’AUBE.

— C’était qui ? demande-t-elle à Eir.

— Quelqu’un du Noa.

— Noa ?

Le Chêne fait son apparition.

— Alors, vous avez rencontré Alice Kyllander ?

— Oui. C’est super que tu nous aies prévenues de l’arrivée d’un nouveau

membre dans l’équipe, répond Sanna sèchement.

— Je me suis dit qu’il valait mieux qu’elle se présente elle-même. Sinon,

vous n’auriez fait que rouspéter.

— Seulement ? demande Eir.

— Pourquoi, vous voulez encore rouspéter ? demande Le Chêne en

esquissant un sourire.

— Non, elle a l’air bien, admet Eir.

— Tant mieux. Elle vous sera utile. C’est la petite-fille d’un collègue, la

meilleure dans son domaine. Soyez sympas avec elle.

Il sourit à nouveau.

— Il s’appelait comment, ce super collègue ?

— Elle s’appelait Agnes.

— Quoi ? Agnes Kyllander ? s’exclame Sanna. Tu veux dire que tu as

travaillé avec Agnes Kyllander et que je n’étais même pas au courant ?

Le Chêne acquiesce, avant de quitter la salle.

— C’est qui, cette Agnes Kyllander ? demande Eir.

— Tu veux dire que tu n’as jamais entendu parler d’elle ? s’étonne Sanna.

— C’est qui, putain ?

— AK. Ou plutôt, on a toujours supposé que c’était elle, AK, même si

cela n’a jamais été confirmé.

— C’est quoi, ça, un putain de nom de code ? Elle était espionne ou quoi ?

demande Eir en riant.

Sanna lui jette un regard grave.

— Merde, t’es sérieuse ? fait Eir, mal à l’aise.

— Elle a dit quoi, sa petite-fille, alors ? demande Sanna.

Eir regarde le classeur.

— Un tas de trucs.

Sanna ouvre le dossier. Elle lève les sourcils et siffle avec admiration

quand elle voit les pages avec tous les chiffres soigneusement soulignés, et

des annotations dans la marge.

— C’est elle qui a fait tout ça ?

Eir acquiesce.

— On dirait, oui.

— Mais c’est le résultat d’un mois de travail au moins…, dit Sanna, avec

le sentiment que leur effectif vient de doubler, grâce à l’arrivée de cette

nouvelle recrue.

Eir désigne du doigt le schéma qu’Alice a dessiné sur le tableau blanc.

— L’Aube. C’est une petite association qui a organisé un camp de

vacances pour enfants il y a sept ans. Elle a été subventionnée par Marie-

Louise. Rebecca et Frank y ont travaillé, et ont chacun reçu une

compensation financière. On peut supposer que Rebecca soignait les

enfants et que Frank… Hum, eh bien, qu’il faisait des exposés sur les

pierres. Il a bien dû participer à quelque chose…

Sanna commence à feuilleter le classeur plein de chiffres.

— Un camp de vacances ? dit-elle. On doit pouvoir trouver davantage de

détails. Est-ce qu’on peut avoir la liste des gens qui y ont été employés et celle des enfants qui y ont participé ? Est-ce qu’il y a une adresse, pour aller

jeter un coup d’œil sur place ?

— Il y a très peu d’infos. Et, d’après Alice, pas d’adresse, à part une

ancienne poste dans un bureau qui a été démoli. (Eir réfléchit un instant.)

Dis-moi, ajoute-t-elle au bout d’un instant. On ne pourrait pas lancer un

appel via les médias, demander à ceux qui y ont envoyé leurs enfants de

nous contacter ?

Sanna hésite.

— Pas tant que l’enquête sur les assassinats est en cours : les gens

pourraient deviner leur lien ou inventer quelque chose pour vendre leurs

journaux. Le Chêne a horreur de ça. Et c’est le genre de chose qui pourrait

effrayer ceux qui voudraient nous parler. (Ses doigts tambourinent sur le

classeur.) Alice a trouvé ceux qui l’avaient encadré, ce camp ?

— Elle n’a trouvé qu’un nom : Holger Crantz. Apparemment, il était

prêtre à l’église catholique de l’île. Après ça, elle a fait chou blanc. Il n’y a

rien d’autre.

— On doit retourner à l’église leur redemander de l’aide, déclare Sanna.

Avant qu’Eir ait eu le temps de répondre, elles entendent quelqu’un crier.

C’est Mette.

 

Quand Eir et Sanna se précipitent dans la salle d’interrogatoire, elles

découvrent plusieurs chaises qui gisent par terre. Les coups pleuvent. Mette

et l’agent de l’accueil essaient de séparer Benjamin et Jack, qui se battent

sauvagement.

Sanna tente d’écarter Mette et de la faire sortir, mais elle est propulsée en

arrière. Les protestations hystériques de Mette poussent Benjamin à s’en

prendre à Sanna, mais Jack l’attrape par l’épaule et le cloue au mur.

Sa prise est tellement forte que les pieds de Benjamin touchent à peine le

sol. La poitrine de Jack se soulève sous l’effort.

— Arrêtez, mon Dieu, arrêtez, s’il vous plaît… ! hurle Mette jusqu’à les

supplier.

Jack ne bronche pas. Il a l’air submergé par ses émotions. Il s’est renfermé. Il est difficile de communiquer avec lui à présent.

— Lâche-le, lui dit Sanna, en posant doucement une main sur son épaule.

Elle le tire lentement en arrière, vers elle, jusqu’à ce qu’il lâche prise pour

se recroqueviller sur lui-même. Il s’appuie contre elle comme s’il était

perdu.

Benjamin ne le quitte pas du regard. Mette le retient, mais il essaie de se

dégager avec force. Ses lèvres bougent. Il murmure quelque chose.

— Tu te prends pour qui, sale con ! hurle-t-il ensuite.

Il se jette à nouveau sur Jack, le pousse contre le mur et le bombarde de

coups de poing. Il lui porte coup après coup dans le visage jusqu’à ce qu’Eir

et Sanna arrivent à les séparer. Il parvient à envoyer un dernier coup de pied

dans le ventre de Jack.

Lorsqu’elles font sortir Benjamin de la pièce et réussissent à le traîner

jusqu’à l’accueil, Sanna l’attrape par le col.

— Qu’est-ce qui te prend ? ! lui crie-t-elle. Tu es malade ?

Benjamin reste impassible.

— On était venus chercher Jack, explique Mette, désespérée. On était en

avance, alors on allait seulement l’attendre, mais Benjamin est parti faire un

tour dans le couloir, puis il a vu Jack, et…

Sanna arrête d’écouter et s’adosse au mur. Avec l’arrivée d’Alice, elle

avait complètement oublié que Jack l’attendait. Du coin de l’œil, elle

aperçoit Jon qui approche à grands pas.

— On va te garder pour sévices corporels, dit-elle à Benjamin.

Elle se tourne ensuite vers Mette.

— Eir et Jon vont vous conduire dans une pièce, vous allez nous y

attendre. Je ne serai pas longue.

Mette proteste, mais Eir et Jon les embarquent, elle et son fils.

Dans la salle d’interrogatoire, Sanna prend place à côté de Jack. Il est assis

à la table, tête penchée. Elle l’attrape par les épaules et le tourne doucement

vers elle.

— Ils m’ont dit que vous buviez votre café serré, excusez-moi si ça a pris

du temps, je…, dit Alice en passant la porte.

Elle s’interrompt en voyant la scène. Sanna lui crie d’appeler une

ambulance. Elle tente d’empêcher Jack de perdre connaissance, pendant

qu’Alice se jette sur son téléphone. Le visage du jeune garçon est salement

amoché et ses yeux se révulsent. Il s’effondre, et elle se retrouve avec son

corps inconscient dans les bras.

Elle regarde la carte sur le mur, toute de travers maintenant et couverte de

sang. L’île a été marquée par cette explosion de violence, et le sang de Jack

a effacé les contours des côtes dessinées sur le papier.

— Jack, lui dit-elle. L’ambulance est en route. Ils vont venir s’occuper de

toi.

Quand les ambulanciers arrivent, ils l’emmènent sur une civière.

Sanna le regarde disparaître au bout du couloir, les mains dans les poches.

— Je vais tout nettoyer et ranger un peu, déclare Alice, en contemplant les

dégâts dans la salle d’interrogatoire avec découragement.

Sanna acquiesce, fatiguée.

— Qui c’est, le jeune qui l’a attaqué ?

— Un ado qui a des problèmes, répond Sanna. Le fils de Mette,

l’assistante familiale de Jack.

Alice attrape le sac à dos de Jack.

— Je vais envoyer ça à l’hôpital, aussi.

— Merci, lui dit Sanna, soudainement épuisée.

Elle aperçoit ensuite le miroir ovale suspendu au mur. Il a été cassé.

Quelques morceaux sont tombés au sol, d’autres sont toujours accrochés au

cadre. En le décrochant, elle y aperçoit le reflet de son visage, déformé et

morcelé comme une œuvre d’art cubiste. Il la regarde fixement d’un air

froid et accablé. Elle pense à son fils, à ses visions, aux conversations avec

le personnage de l’autre côté, à toutes les fois où elle a dû les cacher pour

qu’il ne les trouve pas. Une pensée lui traverse l’esprit avant qu’elle n’ait le

temps de l’arrêter : le miroir a-t-il été brisé pendant la bagarre, ou bien

quelqu’un l’a-t-il fait exprès ?

 

Son estomac se noue quand elle entre dans la pièce où l’attendent Mette et Benjamin. Celle-ci est en train de caresser le bras de son fils. Les narines de

ce dernier se dilatent et les veines de son front sont tellement gonflées

qu’elles ont l’air prêtes à exploser. Mette lui murmure quelque chose à

l’oreille.

— Venez avec moi, ordonne Sanna d’un ton sec.

Ils se lèvent tous les deux, mais Sanna fait signe à Benjamin de se

rasseoir.

— Vous seulement, dit-elle à Mette.

— Tout va bien, mon chou, dit Mette à Benjamin d’une voix angoissée. Je

serai bientôt de retour.

Sanna referme la porte derrière elles.

— Qu’est-ce que vous faites, vous ne pouvez pas l’arrêter pour ça, lui dit

immédiatement Mette.

— À quinze ans, il est responsable pénalement. Le procureur va

l’entendre, vous serez présente à tout moment. Si vous n’avez pas

d’avocat…

— On en a un, la coupe Mette, hautaine.

— On va aussi contacter les services sociaux.

— Les services sociaux ? s’exclame Mette. Vous n’êtes pas sérieuse.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Ce sont des garçons, essaie de se défendre Mette. Et les garçons, ça se

chamaille…

— Benjamin ne s’arrêtait plus, il aurait pu le tuer.

— Il est allé trop loin, oui, mais…

— Pourquoi ?

Mette ne répond pas.

— Si personne ne me raconte ce qui se passe entre ces deux garçons, Jack

pourrait ne pas être le seul à être placé dans une nouvelle famille.

Le regard de Mette devient noir.

— Vous n’oseriez jamais toucher à mon fils, rétorque- t-elle avec dureté.

— Dites-moi, comment ça se passe en réalité chez vous ? demande Sanna

d’un ton un peu plus doux.

Mette la regarde avec suspicion, puis se détend un peu.

— Je les ai installés dans deux parties de la maison bien séparées.

J’espérais qu’ils trouveraient une nouvelle famille d’accueil pour Jack bien

plus rapidement que ça.

— Pourquoi est-ce que Benjamin le déteste autant ?

— Il trouve que je le gâte trop, que je le traite comme mon fils.

— C’est de la jalousie et rien d’autre ? Ça ne va pas plus loin ?

Mette secoue la tête. Sanna ne sait pas si elle doit la croire, mais est-ce

que cela a de l’importance, au fond ?

— Benjamin n’est pas jaloux comme la plupart des gens.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

Elle évite le regard de Sanna et cherche ses mots.

— Après ses cinq ans, il a commencé à devenir très collant et très en

demande d’attention, finit-elle par avouer. En soi, rien de grave, mais c’est

devenu difficile. Je ne pouvais pas le laisser seul, et dès qu’il n’était pas

avec moi, il faisait des choses bizarres. Je m’étais séparée de son père

l’année d’avant, c’est sans doute à ce moment-là que ça a commencé. Ou

alors, il a toujours été comme ça, je ne sais pas.

— Vous dites qu’il faisait des choses étranges, c’est- à-dire ?

Mette hésite.

— On avait un chat, répond-elle après un moment. Ou plutôt, j’avais un

chat. Je l’avais depuis longtemps, bien avant de rencontrer le père de

Benjamin, bien avant sa naissance. Il dormait avec moi la nuit, et se mettait

sur mes genoux quand on regardait la télé. Un soir, pendant que j’étais en

train de faire à manger dans la cuisine, Benjamin l’a noyé dans la baignoire.

C’était horrible… Il a dit qu’il était tombé dans l’eau, mais je sais qu’il

mentait.

Sanna acquiesce en cherchant quelque chose d’approprié à répondre.

— Peu de temps après, j’ai rencontré un homme du continent, il était

gentil avec moi, raconte encore Mette. Il est venu nous rendre visite à la

maison et a fait la connaissance de Benjamin. Tout semblait bien se passer. Mais, cette nuit-là, Benjamin est entré dans notre chambre et l’a griffé au

visage jusqu’au sang.

Mette se met à pleurer.

— Il y a quelque chose qui ne va pas dans sa tête, murmure-t-elle.

Sanna sort un paquet de mouchoirs en papier de sa poche et le lui tend.

— Vous avez reçu de l’aide ? demande-t-elle.

— Son cas a été étudié, on nous a envoyés d’un service à l’autre. On lui a

diagnostiqué des problèmes de communication, des manies compulsives et

des difficultés à comprendre les signaux sociaux… Puis ça s’est calmé et

tout allait bien.

— Jusqu’à maintenant ?

Elle approuve de la tête.

— Cela fait longtemps qu’il ne s’était pas comporté comme ça. Tout se

passait bien.

— C’est ce que je pensais, étant donné que vous avez accueilli beaucoup

d’enfants… Mais vous devez vous faire aider. Et vous comprenez,

naturellement, qu’avec ce qui vient de se produire, cela va avoir des

répercussions. Vous êtes famille d’accueil, alors vous devrez faire un suivi.

Mette acquiesce sans la regarder.

— Bien sûr, je comprends.

Elle détourne les yeux et se met à pleurer.

— Écoutez, lui dit Sanna. Benjamin n’a pas de casier judiciaire. Vous

pourrez probablement rentrer tous les deux à la maison avant la fin de la

journée.

Mette s’essuie le visage en levant les yeux.

— Ce n’est pas à moi d’en décider, mais c’est mon avis, continue Sanna

tandis que Mette se mouche.

Elle se redresse un peu et jette un regard en coin à la salle où les attend

Benjamin.

— Est-ce que c’est vrai ? demande Sanna. Vous favorisez Jack ?

Mette pousse un soupir en secouant la tête.

— La première fois que j’ai fait la connaissance de Jack, il était tout petit, répond-elle. Il n’avait que trois ans et demi. Il parlait encore, à cet âge-là. Il

est entré dans la pièce au moment où on venait de terminer un jeu avec les

autres enfants. Ils devaient deviner ce qui manquait, sur un dessin. L’image

en question était un gant, avec un doigt en moins. J’ai demandé à Jack. Les

autres enfants pouffaient, parce qu’ils avaient trouvé ça facile. Ils étaient

très fiers d’avoir trouvé aussi rapidement la bonne réponse. Vous savez ce

que Jack m’a répondu ?

Sanna attend qu’elle termine, en silence.

— Il m’a dit le deuxième gant, ajoute Mette, ses yeux se remplissant de

larmes. J’ai toujours su qu’il était différent.

Sanna hoche la tête. Que Benjamin déteste Jack si ce dernier fait partie de

la famille et reçoit autant d’affection que lui paraît logique, voire normal.

Surtout maintenant que Jack a perdu sa propre mère.

— Le miroir dans la pièce, demande Sanna sans réfléchir. Benjamin l’a

cassé exprès ?

— Je vous rembourserai tous les dommages, se hâte de répondre Mette en

secouant la tête. Je peux retourner auprès de lui, maintenant ?

Sanna acquiesce.

— Quelqu’un viendra vous voir dès que possible.

Mette hoche la tête en évitant son regard.

— Vous m’avez demandé ce que je pensais de Rebecca, dit-elle.

— Oui ?

— Je viens de me rappeler qu’un jour où elle m’avait laissé Jack, elle a

oublié quelque chose dans l’entrée. Je suis allée le lui rapporter. Elle était

déjà assise dans sa voiture, et elle avait l’air de parler à quelqu’un, mais il

n’y avait personne.

Sanna hoche la tête.

— Elle n’allait pas bien.

— C’était autre chose, cette fois-là : ce n’était pas une hallucination. Elle

était normale quand elle était venue déposer Jack. J’en suis sûre. Elle se

parlait à elle-même comme quelqu’un qui a peur de quelque chose.

— Que voulez-vous dire ?

— C’était comme si elle avait peur d’un homme.

— Qui donc ?

— Je ne suis pas sûre, mais je crois qu’elle a prononcé le nom de Lukas.

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