La fille renard

Maria Grund · Chapitre 35 sur 40

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La fille renard

Chapitre 33

 

 

Q uand elles arrivent devant chez Lara Askar quinze minutes plus tard, Eir et Sanna sont accueillies par la lumière bleue silencieuse des gyrophares. La petite zone résidentielle, minimaliste, mais accueillante, est

composée d’immeubles à six étages tout en longueur. Les façades de brique

sont toutes plates, avec juste les balcons qui dépassent. Pendant que Sanna

se gare, Eir pense à toutes les fois où elle s’est rendue dans ce quartier.

— La première fois qu’on est venues, c’était pour apprendre à Lara la

mort de sa fille.

— C’est vrai, acquiesce Sanna.

Lorsqu’elles descendent de voiture, elles tombent sur Jon. Il se tient à côté

d’une camionnette blanche, et d’un homme en vêtements de travail. C’est

lui qui a trouvé le corps de Lara Askar. Il tremble de froid, ses habits ne

sont pas suffisamment chauds. Il donne des coups de pied dans le sol devant

lui, d’un air nerveux. Il leur apprend que Lara Askar l’avait contacté un peu

moins d’un mois auparavant, pour insonoriser ses locaux. Son entreprise de

nettoyage est installée au sous-sol. Depuis, plus de nouvelles. Comme il se

trouvait dans le quartier pour une autre mission, il en a profité pour aller

voir si Lara était là, afin de convenir d’une date.

— Une insonorisation ? fait Eir. Mais elle avait fermé son entreprise,

pourquoi est-ce qu’elle l’aurait isolée ?

Sanna est déjà en route pour l’immeuble, et Eir se dépêche de la suivre. En

voyant les cheveux emmêlés de sa collègue bouger devant elle, elle se dit

que toute sa personne dégage quelque chose d’insaisissable, de volatile

presque. Ensuite, elle se rappelle les mots de Bernard : Sanna se promène

avec l’adresse du pyromane, Mårten Unger, au fond de sa poche. C’est un

peu comme si elle se baladait en permanence avec un détonateur sur elle.

Sanna pose la main sur la poignée et la regarde.

— On y va ?

Quelques secondes plus tard, parées de gants et de protège-chaussures,

elles entrent dans les bureaux du sous-sol. Eir pose immédiatement une

main sur sa bouche, avant de sortir la tête pour demander à quelqu’un de

maintenir la porte ouverte. C’est un local sombre au plafond bas. La

première pièce comporte quelques petites fenêtres munies de barreaux, qui

laissent entrer un filet de lumière. Le sol est recouvert de carrelage. Tout est

en nuances de blanc et de gris foncé. La porte menant à la pièce suivante est

ouverte.

Il n’y a pas de fenêtres, juste un divan.

Lara Askar est recroquevillée à une des extrémités. Son corps a été mutilé,

comme celui des autres victimes. Les entailles sur sa gorge forment une

croix, les lacérations au niveau de son buste sont si nombreuses qu’on ne

peut même pas les compter. Au pied du meuble, elles découvrent une

cafetière à piston renversée. Peut-être Lara l’a-t-elle lâchée en tombant. Le

café qui reste à l’intérieur s’est écoulé il y a si longtemps de ça qu’il a eu le

temps de se solidifier ; on dirait presque de l’argile.

Le sol et les murs des toilettes sont recouverts du même linoléum, et

quelqu’un a installé une pomme de douche à côté de l’évier. Il règne une

odeur chimique de chlore et de Citrus.

Dans la première pièce, celle avec les fenêtres, se trouve un bureau.

Dessus est posé un portrait brisé de Lara et de Mia sur un sous-main en cuir.

La photo, impersonnelle, froide, a été prise dans un studio quelconque. Lara

sourit à l’appareil, elle est très belle et se tient droite. Mia, elle, est penchée,

les poings serrés.

Eir s’accroupit pour ouvrir précautionneusement le sac-poubelle à moitié

plein qui dépasse de sous le bureau. À l’intérieur, elle découvre des

chemises de nuit avec des motifs rétro, des vêtements en polaire et des

pulls, des livres de poche, et une trousse de toilette décorée de cristaux et

de pierres. On y a aussi jeté de grosses boules de papier, de la poussière et

une bouteille d’eau de Javel vide.

— On a essayé de forcer la serrure ? demande-t-elle.

— Pas à ce que j’ai pu voir, répond Sanna, puis en indiquant le sac-

poubelle du menton, elle ajoute : Qu’est-ce que tu as trouvé ?

— On dirait qu’on l’a surprise pendant qu’elle était en train de faire le

ménage. Peut-être que quelqu’un est venu la voir, quelqu’un qu’elle aurait

laissé entrer.

— Faire le ménage ?

— Oui. On dirait que ce sont les affaires de Mia. Elle avait peut-être un

box ici, qu’elle aurait voulu vider…

Sanna et Eir ouvrent les placards, qui contiennent des produits chimiques,

mais aucun autre équipement de ménage. Il y a des étiquettes écrites à la

main et à l’encre bleue.

Sanna retourne dans la seconde pièce et observe le divan. Elle est comme

fascinée. Elle reconnaît ce coin, ce mauvais éclairage et ces murs

irréguliers. Ou alors, ce sont les blessures du cadavre qui lui procurent cette

impression de déjà-vu.

— Mais dis donc, remarque Eir derrière elle, ce putain de canapé…

C’est bien le même, avec son tissu beige décoré d’un feuillage vert. Le

divan sur lequel Lara Askar gît recroquevillée est le même que celui où

Crantz a orchestré l’exorcisme de Mia. Elles se tiennent dans la pièce où on

s’en est pris à la jeune fille.

Et le téléphone de Mia, se dit Sanna, où était-il posé pour filmer ? Elle

aperçoit immédiatement la fausse cloison. Derrière, il y a un grand casier et

un lit avec un sommier en fer.

— C’est là que Lara devait faire sa sieste quand elle travaillait tard ? note

Eir.

L’air du local est humide et froid, il lui rappelle les parkings souterrains du

continent. L’atmosphère a de quoi rendre claustrophobe, se dit Eir. Elle a

l’impression que les murs, le sol et le toit ne cessent de se rapprocher de

plus en plus. L’espace d’un instant, elle s’imagine apercevoir Cecilia

accroupie dans l’ombre du mur, maigre et en plein trip.

Un épais matelas, avec des draps roses, est posé sur le lit. Un énorme ours

en peluche élimé gît sur le sol, à côté de la tête du lit. Il porte un nœud

papillon en velours rouge, et son gros nez noir est en train de pendre ; il ne

tient plus qu’à un fil. À côté, elles repèrent un pack de bouteilles d’eau

encore neuf.

Quelque chose cloche : les draps roses et l’ours en peluche miteux jurent

avec cet environnement brut et grossier. Quelqu’un a placé un bout de

carton sous un des pieds de l’armoire métallique, probablement parce

qu’elle est bancale. Sanna ouvre les portes du casier. Il est presque vide, si

ce n’est quelques couvertures en laine, deux coussins et des livres d’école.

Sur une étagère, il y a des boîtes de vitamines encore toutes neuves.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? demande Eir.

Pour toute réponse, Sanna jette les manuels et les boîtes sur le matelas

devant Eir. Ce sont des compléments en fer et en acide folique.

— Pourquoi ? fait Eir. C’est ce qu’on prend quand on attend un…

Les mots lui restent coincés dans la gorge :

— Ils gardaient Mia ici, pendant qu’elle était enceinte ?

Sanna acquiesce sans rien dire.

— Ici ? Mais putain…

Brusquement, elle comprend pourquoi Lara Askar s’est écriée : « Ça ne

peut pas être eux », en apprenant la mort de sa fille. Lara savait que Mia

attendait un enfant. Elle faisait référence à Mia et au bébé qu’elle attendait.

— Lara savait que Mia était enceinte.

— Oui, répond Sanna. Et maintenant, elle est morte.

Eir continue à regarder Lara un moment. La puanteur ambiante s’est un

peu dissipée depuis que la porte est ouverte en grand, mais elle est encore

tenace.

— Elle doit être là depuis plusieurs jours ?

Sanna hoche la tête.

Eir regarde encore le lit quelques secondes, en pensant à la fille qui s’est

suicidée dans la carrière de calcaire. Mia avait l’air d’une poupée en

porcelaine en flottant sur l’eau. C’était une enfant un peu fragile. Ce n’était

pas quelqu’un qu’on avait besoin de contrôler ou d’enfermer.

— Mais pourquoi ? Pourquoi la cacher ici ?

La voix de Bernard retentit soudain dans la tête de Sanna. Le marqueur, se

dit-elle. Le nombre 26 avait été tracé sur la hanche de la jeune fille à l’aide

d’un marqueur bleu. Et les échantillons de produits chimiques dans les

armoires étaient annotés, eux aussi, à la main. En bleu.

Elle essaie de se souvenir plus en détail de la vidéo de l’exorcisme. Il y

avait une tache bleue sur le débardeur de Mia.

Quand sa collègue se met tout d’un coup à fouiller dans les tiroirs du

bureau, Eir ne comprend plus rien. Sanna en sort un marqueur, qu’elle

débouche. Elle attrape ensuite la main d’Eir, et lui trace le nombre 26 sur la

peau. Il brille à la lumière des néons. L’épaisseur et la nuance sont

semblables, c’est peut-être le même marqueur.

— Ils l’ont marquée, dit-elle.

Eir dégage sa main. Elle comprend que Sanna est en train de faire

référence à Crantz et à Frank, mais pour ce qui est du reste, elle est

complètement larguée.

— Comment ça, ils l’ont marquée ? Je ne comprends rien. De quoi tu

parles ? Pourquoi est-ce que Frank et l’autre enfoiré lui auraient écrit

dessus ?

— Réfléchis, lâche Sanna avec lassitude. Mia était enceinte, et le

personnel de la maternité a dit à Fabian qu’elle voulait avorter.

— Et ?

— Frank Roos et Holger Crantz lui ont fait subir un exorcisme.

— Oui ?

— Pourquoi, à ton avis ?

Eir la regarde fixement.

— Ils voulaient l’empêcher d’avorter ? C’est pour ça qu’ils la retenaient

prisonnière ? Et c’est pour ça qu’ils voulaient chasser l’idée du péché ?

Mais pourquoi voulaient-ils à tout prix le garder ?

Sanna lui saisit brusquement la main à nouveau. Elle écrit le chiffre 1

suivi de deux points. Elle contemple ensuite l’inscription.

— L’évangile de Luc 1 : 26, répond-elle. 1 : 26-38.

Eir essaie de donner l’impression qu’elle sait de quoi lui parle sa collègue,

mais elle n’en a pas la moindre idée.

Sanna fait un nouvel essai.

— C’est le passage où l’ange va voir Marie pour lui apprendre qu’elle

attend le fils de Dieu. C’est en référence à cet évangile que Rebecca parlait

de Lukas5.

— Je dois sortir prendre l’air, fait Eir.

— Attends.

Il y a quelque chose tout en haut du placard, à peu près à l’endroit où Mia

devait cacher son portable.

— Aide-moi, fait Sanna.

Eir lui fait la courte échelle, pendant qu’elle passe la main sur le haut du

placard. Là, un carton tombe par terre, éparpillant tout son contenu : des

boîtiers de DVD abîmés par l’usure s’étendent à leurs pieds. Ils portent tous

les étiquettes antivol de la bibliothèque.

— Alors, elle s’était vraiment préparée à rester enfermée longtemps ?

remarque Eir.

Sanna se laisse tomber à genoux au milieu de tous les boîtiers. L’un d’eux

s’est ouvert, elle en sort le disque, puis fait de même avec le suivant, et

encore le suivant. Ensuite, elle ramasse un petit manuel, plié à la page des

instructions pour graver les DVD.

— Ce n’étaient pas vraiment des films de divertissement, dit-elle en les

tendant à Eir.

C’est le même genre de disque que celui qu’elles ont retrouvé dans

l’ordinateur placé devant le cadavre de Frank, avec la vidéo de l’exorcisme.

— C’est Mia ?

Sanna se souvient des vols, à la bibliothèque. Quelqu’un avait jeté tous les

disques dans le parc, mais gardé les boîtiers. Elle les regarde. Mia les

aurait-elle subtilisés, avant qu’on la capture, en prévision ? Ils lui ont servi

de cachettes : si on avait découvert son carton au-dessus de l’armoire, on

aurait sans doute cru qu’il s’agissait de vieux documentaires.

— Mais pourquoi les cacher de cette façon ? demande- t-elle. Pourquoi se

donner autant de mal ? Et pourquoi est-ce qu’ils l’ont laissée garder son

portable ?

Eir sort son téléphone : il n’y a pas de réseau. Celui de Sanna ne capte pas

non plus.

— Ils savaient sans doute qu’il ne lui servirait à rien, ici.

— Mais elle se doutait qu’ils allaient fouiller dedans. Ce n’était pas une

cachette sûre, l’ordinateur non plus.

Eir regarde les boîtiers. Il y en a au moins une quarantaine, peut-être

même plus.

— Qu’est-ce qu’il y a sur ces DVD, et pourquoi s’est-elle sentie obligée

de les cacher ?

 

Le silence règne dans la pièce lorsqu’elles déposent les livres scolaires et

les boîtes de vitamines sur la grande table de la salle d’enquête. La lumière

blafarde les éclaire.

— Je n’arrive pas à comprendre, fait Eir. Ce satané sous-sol… Ils

n’auraient pas pu l’y garder pendant des mois ? Même s’ils avaient réussi à

la tenir éloignée de la maternité et de l’école, l’enfant allait bien finir par

naître.

Elle s’interrompt pour se tourner vers Sanna.

— Ils devaient penser qu’elle allait « retrouver la raison » et vouloir

s’occuper du bébé, une fois lavée de tout péché.

— Comment ça va, vous ? demande Alice, depuis la porte.

Elle entre et la referme derrière elle.

— Vous avez repéré quelque chose d’intéressant sur les DVD ? demande

Sanna, sans répondre à sa question.

Alice fait non de la tête.

— C’est un journal intime en vidéo, répond-elle. Mia a dû vraiment

souffrir, mais, pour l’instant, il n’y a rien de concret, rien sur l’identité du

meurtrier.

— Et Bernard, il tient, il ne s’est pas endormi ?

Alice prend un air amusé.

— Ah ça, oui. Il vient de finir Albert Engström en Islande, et il va bientôt

commencer à regarder soit Ah, tout le monde disparaît, soit À la

combattante en bras de fer d’Ensamheten, au choix.

Sanna essaie de comprendre ce qu’Alice vient de dire. Puis c’est le déclic :

le documentaire chez les Roos s’appelait Alice et moi.

— Où sont les affaires trouvées dans la villa des Roos ?

Sans attendre la réponse, elle sort de la salle d’enquête et emprunte le

couloir jusqu’aux bureaux du commissariat.

 

Sanna attend qu’on aille chercher le DVD retrouvé à la villa. Elle ne sait

pas encore si elle a raison, mais tous les titres, sur les boîtiers qu’ils ont

retrouvés, commencent par un A. ABBA – Le Film, Aku-Aku, Algeria, etc.

Et celui qui se trouvait sur la table basse, devant Marie-Louise Roos,

s’appelait Alice et moi.

— Explique-moi, lui dit Bernard quand il se retrouve un instant seul avec

Sanna. Qu’est-ce qui se passe ?

Elle ne répond pas et se contente de regarder Jon, qui relie le lecteur DVD

à l’écran télé de la salle. Le processus est un peu long : il appuie sur

plusieurs boutons de la télécommande, puis déplace un câble USB d’une

prise à l’autre.

— Sanna ? insiste Bernard, avec frustration.

— Fabian nous a dit que le coupable avait tenu Marie-Louise immobile un

moment, prononce-t-elle lentement. Qu’il lui était tombé dessus par-

derrière, puis qu’il l’avait maintenue un certain temps avant de lui trancher

la gorge.

— Et ?

— Je pense qu’il a fait ça pour l’obliger à regarder quelque chose, tout

comme il l’a fait avec Frank.

— Tu penses que ce qu’il l’a forcée à regarder se trouve toujours dans ce

lecteur DVD ?

— Si j’ai tort, on va voir un documentaire sur une chanteuse de jazz. Si

j’ai raison, ce sera une des vidéos que Mia a tournées, que le meurtrier a

montrée à Marie-Louise, et qui l’aura poussé à tuer trois autres personnes.

 

5. Note de la traductrice : en suédois, « Luc » se dit « Lukas ».

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