La fille renard
Chapitre 11
I nes Bodin ne proteste pas quand on vient la chercher pour l’interroger au commissariat. Sanna et Eir se présentent en entrant dans la pièce, exiguë et sans fenêtre.
Elle est assise sur une chaise et lève la tête vers elles avec un regard absent.
— Je sais pourquoi vous m’avez convoquée, déclare-t-elle.
Elle est immoblile. Ses traits sont discrets, tout comme ses vêtements. Ses
cheveux sont coiffés en un carré sans prétention. Elle a des yeux intelligents
et sensibles.
— On nous a rapporté que vous étiez à proximité de…, commence Sanna.
— Oui, répond Ines, je vous ai dit que je savais pourquoi j’étais là.
— D’accord. Racontez-nous tout.
Ines se renverse en arrière sur sa chaise. Elle prend une profonde
inspiration.
— J’ai rencontré Jack et Rebecca pour la première fois quand le petit avait
trois ans environ. C’était surtout pour aider Rebecca, qui avait du mal à s’en
tirer toute seule, et pour que Jack puisse passer les week-ends ailleurs de
temps en temps. Ça leur permettait de souffler, à tous les deux. Et puis, un
jour, il y a quatre ou cinq ans de ça, la police m’a appelée. Ils avaient trouvé
une femme sur le toit d’un immeuble. Elle était montée sur le toit de l’école
de son fils. Elle croyait qu’elle était l’oiseau dans Alice au pays des merveilles, comment s’appelait-il déjà ? Elle était debout tout au bord, et
elle s’apprêtait à sauter en marmonnant « Tout le monde a gagné, tout le
monde aura un prix », ou quelque chose du genre. C’était Rebecca. Elle
avait pété les plombs.
Eir s’éclaircit la gorge impatiemment.
— Racontez-nous ce qui s’est passé hier, lui dit Sanna. Vous étiez chez
Rebecca et Jack Abrahamsson hier soir ?
Ines bouge un peu sur sa chaise.
— Rebecca était dépressive et elle avait des hallucinations par moments,
répond-elle. Elle était mère célibataire et se tuait au travail. Elle avait pour
habitude de me passer un coup de fil quand elle sentait qu’elle risquait de se
faire du mal.
— Et elle vous a appelée, hier ?
— Oui.
— Et vous êtes alors allée les voir ?
— Jack n’était pas là.
— Mais Rebecca, oui ?
Ines opine du chef.
— Elle m’a ouvert la porte, toute nue. Elle m’a expliqué qu’elle voulait
mourir, et qu’elle espérait qu’elle allait beaucoup souffrir. Elle disait plein
de choses sans queue ni tête.
— À propos de quoi ?
— Je ne sais plus… Quelque chose à propos du Petit Chaperon rouge, je
crois.
— Le Petit Chaperon rouge, vous êtes sûre ? demande Sanna.
— Oui.
— Vous pensez qu’elle faisait référence à quoi, excatement ?
— Aucune idée. Elle a parlé du Petit Chaperon rouge et, ensuite, d’un
certain Lukas.
— Lukas ? Qui c’est ?
Ines commence à prendre un air agacé. Elle se penche sur la table avec un
sourire goguenard.
— Un parent du Petit Chaperon rouge ou d’Alice, peut-être ?
Eir pousse un soupir de frustration.
— En d’autres termes, résume Ines, elle était paumée, difficile à
comprendre et déboussolée.
— Déboussolée ? Pourquoi ?
Ines a l’air de ne pas vouloir coopérer.
— Ce n’est pas moi qui l’ai tuée, si c’est là où vous voulez en venir.
— Quelqu’un vous a vue quitter l’appartement de Rebecca Abrahamsson,
avec du sang sur vous.
— OK, écoutez-moi. Rebecca n’était pas bien dans sa tête quand je suis
arrivée. Je ne pouvais pas la raisonner. J’ai essayé de lui faire enfiler un
peignoir, mais elle a pété les plombs et commencé à me frapper. Je lui ai
griffé le visage sans faire exprès, en essayant de me défendre. Elle a
commencé à saigner, et j’ai eu du sang sur la main, après.
Sanna repense à la profonde déchirure sur une des joues de Rebecca. Elle
ressemblait à une griffure. Elle regarde les ongles pointus d’Ines.
— J’avais plusieurs visites à faire hier soir, continue Ines. Elle m’a
appelée avant la dernière, dans la soirée. Vous pouvez vérifier, vous verrez
que je ne suis restée chez elle que dix à quinze minutes maximum. Elle était
encore en vie quand je l’ai quittée.
— Vous n’avez pas essayé d’appeler quelqu’un ? Si son état était aussi
inquiétant ?
Ines Bodin hausse les épaules.
— Ce n’était pas la première fois. Neuf fois sur dix, elle finit par se
calmer et s’endormir, et quand elle se réveille, tout va bien.
Eir quitte la pièce pour passer quelques coups de fil afin de confirmer
l’alibi d’Ines. Sanna pense aux pilules retrouvées chez Rebecca. Si elle était
enceinte, cela signifie qu’il y a un homme quelque part, qu’il faudrait
interroger.
— Est-ce que Rebecca avait quelqu’un ?
Ines ricane.
— Non.
— Des amants ?
— Non, elle n’avait personne que je sache. À part Jack.
— Et Jack a souvent été placé en famille d’accueil ?
— Vous pourrez le constater dans son dossier. Si vous vous donnez la
peine de l’obtenir.
— Est-ce qu’il a été dans d’autres familles d’accueil que celle de Mette
Lind ?
— Non. C’est là qu’on l’envoyait d’habitude, répond Ines alors que ses
traits se durcissent en prononçant ces mots.
— Vous l’envoyiez ? Vous voulez dire qu’il n’en avait pas envie ?
Ines prend un air gêné.
— Il a eu des problèmes chez Mette Lind ? demande Sanna.
— Jack et Benjamin, le fils de Mette, ne s’entendent pas.
— Et le père de Jack, que savez-vous de lui ?
— Pas un mot depuis de nombreuses années.
— Vous savez pourquoi ?
— C’était une sorte de mercenaire, un soldat qui loue ses services dans le
privé. Il faisait le tour du monde pour son travail. La dernière fois qu’il est
parti, il n’est plus revenu.
Sanna lève les sourcils.
— Il est sûrement mort maintenant, ajoute Ines froidement. Je crois que
Jack avait cinq ou six ans la dernière fois qu’il l’a vu.
— Et Jack, demande encore Sanna, que pensez-vous de lui ?
Eir passe la tête dans l’entrebâillement de la porte et fait signe à Sanna de
la rejoindre. Dans le couloir, elle lui apprend que le supérieur d’Ines a
confirmé ses dires. Il est resté en contact avec elle toute la soirée pendant
qu’elle faisait ses visites à domicile.
— Je peux partir ? demande Ines dès qu’elles reviennent.
Sanna acquiesce.
— Oui, mais il y a de grandes chances qu’on vous rappelle pour vous
poser d’autres questions.
Ines enfile son manteau.
— Je suis atteinte de dysmélie, dit-elle en souriant froidement à Eir. Je
suis née avec cette malformation congénitale. Alors vous pouvez arrêter
d’imaginer tous les accidents horribles qui auraient bien pu m’arriver.
Sanna réfléchit un instant.
— Et Rebecca ? dit-elle. Ses problèmes étaient de naissance, eux aussi ?
Ines secoue la tête.
— Aucune idée. Mais les hallucinations et le comportement
autodestructeur ont dû apparaître quand la police est allée la chercher sur le
toit. C’était il y a quatre ou cinq ans de ça.
— Est-ce qu’il s’est passé quelque chose de particulier pour provoquer ces
incidents ?
Ines incline doucement la tête.
— Qui sait. Mais comme disait ma grand-mère : « Toute violence est née
dans la honte. Même la violence que nous dirigeons contre nous-mêmes »,
répond-elle mystérieusement.
Le matin suivant, Ernst « Le Chêne » Eriksson, le chef d’Eir et de Sanna,
est de retour au commissariat. Elles sont assises en face de lui, de l’autre
côté de son grand bureau majestueux. Bien que la pièce déborde de livres,
de documents et de classeurs, elle reste relativement ordonnée. Il porte des
lunettes de soleil et ses cheveux châtains sont coiffés avec une raie sur le
côté. Il est bronzé et il a l’air en forme. Son arthrose semble oubliée, et s’il
n’avait pas les poings aussi serrés, on ne devinerait jamais qu’il est stressé.
Sanna récapitule les événements des derniers jours, même s’ils ont déjà
parlé de l’essentiel au téléphone. Elle mentionne l’argent découvert chez
Marie-Louise, qui les a menées à Rebecca. En décrivant les deux scènes de
crime, elle fait la liste de tous les détails qui semblent indiquer que les deux
femmes pourraient avoir eu affaire au même meurtrier. Elle décrit les
entailles au niveau de la gorge et les coups dans la poitrine et le cœur.
Le Chêne écoute en silence. Il tord ses mains puissantes jusqu’à ce
qu’elles blanchissent, mais son visage rond, hâlé par le soleil, ne laisse
transparaître aucune émotion. Quand elle a fini, il prend une profonde inspiration. Il parle le dialecte si particulier de l’île, riche en voyelles et
mélodieux, mais son ton est autoritaire.
— Oui, deux femmes ont été assassinées, et leurs blessures semblent
identiques, mais…
— Il y a un lien, l’interrompt Sanna.
Il soupire.
— Et le mari de Marie-Louise ?
— Frank Roos. Il n’a toujours pas été retrouvé.
Il s’éclaircit la gorge, mais Sanna ajoute, avant qu’il ait le temps de
parler :
— Sa mobilité est réduite, et il avait certainement de l’affection pour sa
femme. On le recherche, mais pas en tant que suspect.
Le Chêne se passe une main sur le front en réfléchissant, pendant que
Sanna poursuit :
— Notre suspect connaissait Marie-Louise et Rebecca. On ignore juste
comment. Et s’il va y avoir d’autres victimes avant qu’on ne le découvre.
— Alors c’est un tueur en série, d’après toi ? demande Le Chêne.
— Je suis persuadée qu’il y a encore beaucoup de choses qui nous
échappent, dans cette affaire.
— Il y a autre chose que tu voudrais ajouter ?
Sanna essaie de jauger la situation. Elle cherche le regard d’Eir, mais cette
dernière l’évite.
— À côté du corps de Rebecca, on a retrouvé les restes d’un livre que
quelqu’un a essayé de brûler.
— Lequel ?
— Le Paradis perdu, de Milton.
Le Chêne se penche sur ses avant-bras, l’air de plus en plus stressé.
— Ça parle du Diable, non ?
— Il y a autre chose d’étonnant.
— Quoi ?
— La fille de quatorze ans retrouvée dans la carrière de calcaire. Elle portait un masque de renard quand elle s’est suicidée. Cette même fille et ce
même masque se retrouvent sur un tableau chez les Roos.
Le Chêne s’éclaircit de nouveau la gorge.
— Donc, tu crois qu’on a des rituels occultes sur les bras ? Et un tueur en
série ?
Sanna sait que cela paraît tiré par les cheveux. Cependant, il se pourrait
fort qu’elle ait raison. Les décès de Mia, Marie-Louise et Rebecca
pourraient vraiment avoir un lien.
En se renversant en arrière dans son fauteuil, Le Chêne ne la lâche pas des
yeux.
— Ce n’est qu’une question de temps avant que les médias aient vent de
cette affaire. L’île va être envahie par les journalistes.
— On a besoin de renforts, dit Sanna.
— On ne peut pas, répond Le Chêne. Plus on déploiera des effectifs, plus
cela attirera l’attention.
— Tu ne penses quand même pas qu’on va s’en tirer tout seuls, avec le
peu de moyens que l’on a ici, sur l’île ?
— On devrait essayer.
— Tu veux dire qu’on va passer sous silence certains détails ? demande
Sanna.
Le Chêne hoche la tête. Eir s’affale sur son siège et croise les bras,
anxieuse et oppressée.
— Avec tout le respect que je te dois, je pense que ces meurtres ne sont
qu’un début, rétorque Sanna. Tout porte à croire…
— Je veux qu’on concentre nos efforts sur l’assassinat qui va faire la une
des médias, répond Le Chêne. L’autre devra attendre. Le principal suspect
du crime dans la villa, c’est le mari. Où en sont les recherches ? Où en est-
on aujourd’hui même ?
— Ce n’est pas lui, souffle Sanna, d’un ton découragé.
— On n’exclut aucune possibilité avant de l’avoir interrogé, répond Le
Chêne. Si j’ai bien compris, le porte-à-porte, les battues et les avis de recherche n’ont rien donné. Il faut mettre les bouchées doubles. Faites
preuve d’imagination, et retrouvez-le.
— Mais si on ne considère pas que ces affaires sont liées, on va peut-être
rater quelque chose. Il risque d’y avoir d’autres victimes si on ne tient pas
compte de…
— Considère tout ce que tu veux, mais retrouve-moi ce Frank,
l’interrompt Le Chêne avec brusquerie. On ne peut pas se permettre de
déclencher une tempête de spéculations au sujet d’une histoire de fantômes.
Les camés et les pickpockets qui vivent autour de la muraille, on peut s’en
occuper, mais pas d’un tueur en série. C’est tout.
— C’est pas vrai, réplique Sanna en secouant la tête.
Le Chêne se penche en avant pour la regarder dans les yeux.
— On m’a dit que tu avais envoyé des plongeurs rechercher le masque de
cette jeune fille dans la carrière. On arrête ça. Toutes les ressources doivent
être mobilisées pour résoudre le meurtre de Marie-Louise Roos.
— Tu veux que je ferme les yeux alors qu’on a peut-être affaire à un tueur
en série ? crache-t-elle. Pour que les journaux ne parlent pas d’histoires qui
pourraient faire peur aux touristes ?
— Non, je veux que tu te rappelles à quel point j’ai toujours fait preuve de
patience envers ton esprit rebelle. Ne me tiens pas tête encore une fois. Tout
ne doit pas toujours être un combat.
Les poings du Chêne blanchissent de nouveau. Eir remarque que Sanna a
l’air sur le point d’exploser. C’est la première fois qu’elle la voit réagir
comme ça.
— Toi et moi, on sait très bien que la violence est monnaie courante sur
cette île, répond Sanna sans lâcher le regard du Chêne. On fait face aux
conséquences du déchirement du tissu social de notre île tous les jours. On
accueille les exclus les bras ouverts. On patauge dans la boue depuis que
des hommes politiques incompétents ont fait leurs petites expériences chez
nous. On rattrape ceux qui dégringolent à droite et ceux qui perdent pied à
gauche. Mais cette fois-ci, c’est différent. On a affaire à quelqu’un qui
ne voit pas le monde à travers le même prisme déformé que nous…
— Mais merde, Sanna ! l’interrompt Le Chêne avant de se tourner vers
Eir. Et toi, alors ? Tu n’as pas appris à parler ? Tu attends juste que le temps
passe jusqu’à ce que tu puisses retourner aux Opérations nationales, ou
quoi ?
— Fais venir des renforts du continent, réplique Sanna. On n’y arrivera
pas tout seuls.
Eir se lève d’un coup.
— Quoi ? Tu n’as vraiment pas de couilles ?
— Cette affaire nous dépasse tous, rétorque Sanna, d’un ton glacial.
— Je ne veux pas qu’on crée de remous avec toute cette histoire, riposte
Le Chêne. On ne fait pas encore appel à Noa.
— Tant mieux, affirme Eir en lançant un regard énervé à Sanna.
— On devrait pouvoir éviter que les médias ne s’intéressent au meurtre à
Mylingen sans trop de problèmes. Des camés y meurent tous les jours,
ajoute Le Chêne.
Le regard de Sanna devient noir.
— Une mère a été assassinée sous les yeux de son fils, et ça ne te dérange
pas de ne pas enquêter correctement sur son meurtre ?
Le Chêne pousse un soupir.
— Comment va-t-il, d’ailleurs, ce petit ?
— J’ai parlé au personnel de l’hôpital, et il devait rencontrer le psychiatre
ce matin, mais le rendez-vous a été repoussé. D’après les médecins, il n’est
pas encore en état.
— Tu as essayé de lui trouver un enquêteur pour mineurs ?
— Oui. Tu ne vas pas m’en empêcher, quand même ?
Il secoue la tête.
— Non, mais concentre-toi sur le mari de Marie-Louise.
Sanna soupire, découragée.
— On a besoin de l’aide des Opérations nationales, insiste-t-elle.
Eir lui lance un regard agressif. Sanna se souvient alors de ce que lui a dit
Jon sur les graffeuses – les filles ont déclaré qu’une femme avec un blouson
en cuir les avait attaquées. Il avait suggéré que cela soit Eir. Quelque chose ne va pas chez sa coéquipière, mais elle ne réussit pas à mettre le doigt
dessus.
— Où tu vas ? lui demande Le Chêne quand elle se lève pour partir.
Rassieds-toi.
— Je ne peux pas travailler dans ces conditions.
— Sanna…
— Je dois faire une pause.
Eir se lève, elle aussi.
— Laisse-la partir, je continuerai toute seule, dit-elle au Chêne.
— Non, répond ce dernier d’un ton décidé. Rassieds-toi, Sanna.
— Je n’ai pas la force de continuer comme ça, rétorque Sanna en quittant
la pièce.
Les autres restent un moment stupéfaits.
— Elle est sérieuse, là ? demande ensuite Eir. Elle prend des vacances,
comme ça, au beau milieu de tout ce merdier ?
Le Chêne acquiesce.
— Elle est sérieuse, oui.
— OK, alors laisse-moi continuer l’enquête sans elle. Bernard peut me
donner un coup de main.
Le Chêne lui jette un regard inquiet.
— Si ça fait des histoires…
— Si tout se passe bien, je pourrai retourner au Noa.
Le Chêne l’étudie avec attention.
— Tu n’as vraiment pas envie d’être ici, n’est-ce pas ?
— Tout ce que je demande, si je m’occupe bien de cette enquête, c’est que
tu dises tout le bien que tu penses de moi à mon ancien chef. Ça le
convaincra de me reprendre.
— Pourquoi pas, répond Le Chêne, alors qu’au même moment, quelqu’un
frappe à la porte.
C’est Bernard.
— Où est Sanna ? s’exclame-t-il.
— Qu’est-ce qui se passe ? demande Le Chêne.
— Les plongeurs ont trouvé quelque chose dans la carrière.
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