La fille renard

Maria Grund · Chapitre 15 sur 40

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La fille renard

Chapitre 13

 

 

L ’hôpital garde Lara Askar en observation pour la nuit. Au matin, on la laisse partir. Eir reçoit un appel de Bernard pendant qu’elle est en train de se promener avec Sixten. Il lui apprend que l’état de

Jack Abrahamsson s’est maintenant stabilisé et qu’il va pouvoir rencontrer

le psychiatre spécialisé dans les états de choc et les traumatismes un peu

plus tard dans la matinée.

Sixten se précipite à l’intérieur de l’appartement, puis s’ébroue, projetant

des feuilles mortes et de la terre humide partout sur le sol de l’entrée.

— Tu es sortie ? fait Cecilia en apparaissant. Quelle heure est-il ?

Ses yeux sont pleins de sommeil et le T-shirt trop grand dans lequel elle a

dormi est tout fripé.

— Oui. Tu dormais, pour une fois, alors j’ai décidé de sortir Sixten,

comme ça, tu n’as pas besoin de te presser.

— Merci.

— Bonjour, au fait.

— Pourquoi est-ce que cette journée serait bonne ?

Eir caresse Sixten, puis disparaît dans la cage d’escalier en esquissant un

bref au revoir de la tête destiné à Cecilia. Quand cette dernière entend les

pas de sa sœur s’éloigner, elle compose un numéro sur son portable.

— C’est moi, dit-elle, puis elle écoute un moment son interlocuteur. Je veux revenir, je dois partir d’ici. Tu peux m’aider ? S’il te plaît ? Je suis

prête à tout… D’accord. Appelle-moi.

Elle se jette ensuite sur le canapé et commence à jouer avec son portable.

 

Eir traverse l’effervescence de la ville qui s’éveille. Il fait froid, dehors.

La température ne dépasse pas un ou deux degrés. Elle s’arrête devant une

boulangerie, et entre acheter quelques roulés à la cannelle et petits pains. À

côté de la boulangerie, devant une boutique de quartier, un homme âgé vêtu

d’un blouson en peau de mouton est en train de remplacer les journaux

locaux de la veille par des neufs.

Les gros titres de l’édition du jour annoncent : « Meurtre au quartier

résidentiel sud », et en dessous : « La police lance un appel à la population

pour l’aider à retrouver un témoin essentiel. » Un petit article, un peu plus

bas sur la page, s’intitule sobrement : « Une femme a été retrouvée morte à

Mylingen. »

Eir serre son blouson autour d’elle et appelle Sudden en marchant. Il lui

confirme que les experts n’ont pas retrouvé non plus de matériel exploitable

sur les lieux du meurtre de Rebecca Abrahamsson. Pas d’empreintes

digitales et pas d’ADN. Ni chez Marie-Louise Roos, ni chez Rebecca

Abrahamsson. Elle demande s’ils ont inspecté la douche dans l’appartement

de Rebecca, au cas où le meurtrier aurait essayé de laver les traces de sang

sur lui. Même l’écoulement n’a rien donné. L’hémoglobine retrouvée sur le

couteau est celle de Rebecca. Il n’y a rien d’autre.

Le livre brûlé à côté du corps provient de la bibliothèque. C’est Rebecca

elle-même qui a emprunté Le Paradis perdu trois semaines auparavant. Elle

n’a rien pris d’autre ce jour-là, mais, auparavant, elle avait lu des ouvrages

en tout genre.

Eir essaie de joindre Sanna, mais ses coups de fil restent sans réponse.

— C’est moi, dit-elle sur son répondeur. Je voulais juste vérifier que tu

allais bien. Je vais voir Fabian. Appelle-moi.

 

L’entrée principale de l’hôpital est baignée de soleil. Il y a une longue queue devant la caisse, et la petite pharmacie à côté des portes automatiques

est encombrée de gens, munis de leurs ordonnances. Eir se dirige vers

l’ascenseur, pour descendre à l’étage de la police médico-légale. Ses

pensées se bousculent, et elle se demande ce qu’elle va dire à Fabian,

exactement. Ce sera la première fois qu’elle le rencontrera seule, et elle

ignore comment il va se comporter avec elle.

Quand elle l’a vu en compagnie de Sanna, elle a immédiatement compris

qu’il éprouve beaucoup de respect à l’égard de l’inspectrice. Ce qui n’est

pas le cas de la plupart des autres hommes. Parfois, ils sont loyaux, parfois

non. Ils lui obéissent, mais ils mordent, ils ont peur ou ils aboient. Pas

Fabian. Il y avait quelque chose d’implicite dans son comportement. Ce

n’était ni dans son regard, ni dans ses mots. C’était plutôt une sorte de

distance respectueuse, plus humble qu’affectueuse. Elle ne s’attend pas à ce

qu’il la traite de la même manière.

C’est alors que Mette sort de l’ascenseur. Eir sursaute, et celle-ci lui

adresse un sourire forcé, en marmonnant qu’ils vont peut-être bientôt laisser

sortir Jack, et qu’elle doit trouver le département de pédopsychiatrie pour

être là quand il aura fini.

— Déjà ? s’exclame Eir, interdite.

— Apparemment, il s’est réveillé tard hier soir. Il a regardé la télé, mangé

un sandwich et même bu un peu de chocolat chaud. Ce matin, il a voulu

sortir dehors. Il ne souhaite pas rester à l’hôpital. Après tout, il a déjà sa

chambre qui l’attend, alors ce n’est pas si surprenant. En tout cas, les

médecins ont fait un premier diagnostic, et ils disent qu’il se sentira peut-

être plus en sécurité chez moi. Et si le fameux spécialiste en matière de

chocs et de traumatismes est d’accord, il pourra rentrer avec moi, tout à

l’heure.

Eir hoche la tête, dubitative. Elle se rappelle ce qu’on lui disait quand on

laissait Cecilia quitter l’hôpital beaucoup trop tôt : « Le fait de se retrouver

chez soi peut faire des miracles. » Cet argument n’était motivé que par le

manque de ressources des services de santé, et par des calculs d’ordre

purement économique.

— On vous a assigné des agents pour vous protéger, vous êtes au courant,

non ? Jack pourrait être un témoin potentiel, alors…, dit-elle.

— Oui, c’est ce qu’on m’a expliqué, répond Mette. Il faut que j’y aille…

— Prévenez-moi quand il sera sorti, d’accord ? crie Eir dans son dos.

Mette se retourne.

— On a besoin de lui parler, ajoute Eir. S’il est prêt, ce serait bien de le

faire dès que possible.

Mette hoche la tête et continue son chemin à grands pas, tandis qu’Eir

entre dans l’ascenseur et appuie sur le bouton du sous-sol.

À l’entrée de la salle d’autopsie, elle tombe sur un des assistants de

Fabian, en train de sortir un corps recouvert d’un drap sur un lit à roulettes.

Les pieds qui en dépassent témoignent de l’âge de la victime : c’était

quelqu’un de jeune. Fabian se tient à l’intérieur de la salle, et il l’accueille

avec un sourire chaleureux.

— Bonjour ! lui lance-t-il, l’air ravi.

Deux autres corps sont allongés sur des lits, recouverts d’un drap.

— C’est pas les vôtres, commente-t-il, comme s’il avait lu dans ses

pensées. Mais si tu veux, on peut aller chercher celui de Rebecca ?

Eir fait non de la tête.

— Petit déj’ ? lui propose-t-elle en lui tendant le sac de la boulangerie.

— J’accepte volontiers. Mais, malheureusement, tu n’arriveras pas à me

soutirer davantage d’indices comme ça, ni pour Marie-Louise ni pour

Rebecca.

Elle essaie de cacher sa déception par un sourire, mais elle échoue.

— Ce que je peux quasiment t’affirmer, c’est que le couteau utilisé pour

tuer Rebecca provient probablement du même endroit que celui utilisé sur

Marie-Louise. J’ai retrouvé les mêmes fragments d’algues sur les deux

corps.

— Et c’était aussi un couteau de chasse ? fait Eir.

— Oui.

— La cause de la mort ? La même que pour Marie-Louise ?

— Oui. La carotide a été tranchée. L’entaille était encore plus profonde, cette fois. La mort s’est donc produite rapidement, encore plus que dans le

cas de Marie-Louise.

Il l’observe. Elle est obligée de lutter de toutes ses forces pour que ses

joues ne deviennent pas toutes rouges.

— Est-ce qu’il a aussi maintenu Rebecca immobile ?

— Je n’ai pas découvert d’éléments qui permettent de l’affirmer.

Elle revoit devant elle le corps allongé sur le lit, dans la chambre de Jack.

Tout ce sang. Toute cette violence. Eir sait qu’elle doit poser encore une

question, mais elle n’en a pas envie : elle a peur d’entendre la réponse.

Fabian la regarde. Elle sait qu’il a deviné son hésitation.

— Les pilules qu’on a retrouvées et ce machin à ultrasons…, finit-elle par

dire. Est-ce qu’elle était… ?

Fabian secoue la tête.

— Je ne sais pas pourquoi elle était en possession de tout ça, mais non,

Rebecca n’était pas enceinte.

Eir expire d’un coup, vidant tout l’air de ses poumons.

— Soulagée ?

Elle opine du chef. Et pourtant, elle sait qu’elle n’a fait que repousser

l’échéance : à qui étaient ces pilules, si ce n’étaient pas celles de Rebecca ?

Fabian lui sourit encore gentiment.

— Et où est Sanna, aujourd’hui ?

— Je ne sais pas. Elle s’est barrée hier.

— Elle s’est barrée ?

— Oui, Bernard dit que c’est « cette fameuse période de l’année ».

Fabian a l’air d’être au courant.

— On s’est disputées, continue Eir. Elle veut qu’on demande de l’aide au

Noa.

— Et tu n’es pas d’accord ?

— Je ne sais pas. Je pense qu’elle suranalyse tout.

Il la regarde en levant un sourcil.

— C’est peut-être justement grâce à ça qu’elle est si douée.

Eir lui rend son sourire avec hésitation.

— Peu de choses m’échappent en matière de médecine légale, déclare

Fabian. Certains diront même que je suis l’un des meilleurs, dans ce pays.

Mais Sanna, elle a l’habitude d’arriver sur les lieux d’un crime et de sentir

ce qui s’est passé. On en discute parfois longtemps après mon travail, quand

mes résultats semblent pointer dans une autre direction. À chaque fois,

immanquablement, c’est elle qui a raison.

— Peut-être, oui, rétorque Eir. Mais elle est sacrément chiante. Et je suis

sûre que je ne suis pas la seule à le penser : c’est sûrement pour ça qu’il n’y

avait pas de candidat pour remplacer Bernard. Elle a la réputation d’être

bizarre. Elle n’a pas d’amis. Et tout le monde a l’air d’en avoir ras le bol :

Bernard, Jon et Le Chêne.

— Tu as peut-être raison, mais elle a quelque chose qu’ils n’ont pas,

intervient-il avant de marquer une courte pause. De l’intuition. Pour les

pires choses qui peuvent arriver.

— Je ne saisis pas.

— Je veux dire qu’elle n’est pas très populaire dans les cocktail-parties,

répond-il avec un sourire.

Eir se sent prise au dépourvu. Elle n’a plus rien à ajouter. Sans y penser,

elle a saisi un des scalpels qui se trouvaient là, et elle joue avec, le faisant

passer d’un doigt à l’autre.

— Je dois retourner au commissariat, fait-elle, d’un ton stressé. On espère

pouvoir interroger le fils de Rebecca. Il est en train de s’entretenir avec un

psychiatre en ce moment, un spécialiste en matière de chocs et de

traumatismes. Si c’est possible, on va essayer de lui poser des questions. On

a un super enquêteur pour mineurs prêt à intervenir, dès que tout le reste

sera OK…

— Il peut vraiment supporter ça maintenant ? demande Fabian.

Eir hausse les épaules.

— C’est notre seul témoin potentiel. À part le mari de Marie-Louise, mais

il semble avoir disparu de la surface de la Terre.

Fabian ouvre le sac de la boulangerie, en sort un roulé et en prend une grande bouchée. Il mange avec délectation, sans se préoccuper des cadavres

dans la salle. Eir lève les sourcils.

— Quoi ? lui demande-t-il en lui faisant un sourire charmeur. Je mange

souvent ici. Aucun d’entre eux ne s’est jamais plaint de mes manières à

table.

En s’expliquant, il esquisse un geste empreint de respect pour désigner les

morts autour de lui. Ce qui frappe Eir, c’est qu’il emploie pratiquement le

même langage corporel avec eux qu’avec Sanna.

Elle lui répète qu’elle doit retourner au commissariat. Devant la porte, elle

sent le regard de Fabian dans son dos. Quand elle pose la main sur la

poignée, elle a chaud et froid à la fois. Elle sort, et ce n’est qu’au milieu du

couloir qu’elle se rend compte qu’elle tient encore le scalpel dans sa main.

 

Arrivée dehors, elle manque de percuter une dame âgée avec des

vêtements très colorés et un visage beaucoup trop maquillé. Ses cheveux

décolorés ont été montés en chignon, et un sac à main qui ressemble à une

boule de bowling est suspendu à son déambulateur.

— Il s’est empêtré, dit-elle en saisissant le bras d’Eir.

— Pardon ?

La dame fait des moulinets avec toute la longueur de son bras.

— Le garçon, il est resté coincé !

Elle désigne du doigt un terrain de jeux situé un peu plus loin. Il est désert,

mis à part un corps qui pend au sommet d’un gros dôme d’escalade. On

dirait une personne avec la tête coincée dans les cordes du filet. Le corps,

revêtu d’un imperméable jaune vif, bouge avec le vent. La tête pendouille

d’un côté. C’est comme si la corde lui avait brisé la nuque. De loin, elle

ressemble à un filin usé.

— Merde ! s’écrie Eir.

En se précipitant vers le terrain de jeux, elle remarque que le corps n’a ni

mains ni pieds, que sa tête a l’air trop petite et étrangement pointue. La

façon dont il pend lui rappelle un jouet de plage qui voletterait au vent. Ce n’est pas un être humain : quelqu’un a rembourré un imperméable et l’a

suspendu là-haut pour faire illusion.

Rageuse, elle escalade le dôme et en arrache l’imperméable, qui y a été

accroché à l’aide de lacets. Un gros pull tombe de la capuche. On en a

fourré d’autres, ainsi que des joggings, des chaussettes de sport et une

écharpe dans le reste du vêtement. Elle a déjà vu cet imperméable quelque

part. Eir se souvient que le fils de Mette portait exactement le même, le jour

où ils se sont rencontrés à la cafétéria de l’hôpital.

Il ne lui faut pas plus de quelques secondes pour découvrir Benjamin. Il

est assis dans la voiture de Mette, en train de la regarder. Brusquement, elle

entend une voix derrière elle.

— Oh, tu as retrouvé son blouson ?

C’est Mette, qui se dirige vers elle, en compagnie de Jack.

— Il n’arrête pas de le perdre, dit Mette en prenant l’imperméable des

mains d’Eir.

Eir a envie de répliquer quelque chose, mais lorsqu’elle aperçoit Jack, elle

oublie ce qu’elle voulait dire. Il est tout maigre, et sa peau est grisâtre. Ses

paupières sont baissées, et tout son corps pend : sa tête, ses épaules et ses

mains. Mette se dirige vers la voiture, ouvre la portière du côté passager et

l’aide à s’asseoir. Elle jette ensuite le blouson de Benjamin dans le coffre,

lui lance un regard courroucé, puis retourne voir Eir.

— Comment ça s’est passé, avec Jack ? demande cette dernière.

— Comme ci, comme ça. Mais mon avis n’a aucune importance.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Il veut tout raconter. Il veut vous parler.

Eir retient sa respiration.

— C’est super. Je vais demander à notre enquêteur de commencer à…

— Non, la coupe Mette. Il ne veut parler à personne d’autre que votre

collègue. La blonde. C’est bien elle qui l’a trouvé, non ?

— Sanna ?

— Oui.

— D’accord, mais elle n’est pas disponible actuellement. Et on a des règles très strictes lorsqu’il s’agit d’interroger des mineurs…

— Il ne veut rencontrer personne d’autre.

— OK. Je ne peux pas imaginer comme ça doit être difficile pour lui, ni

l’état dans lequel il doit être, mais c’est une affaire sérieuse. En acceptant

de passer ne serait-ce qu’un petit moment avec notre enquêteur pour

mineurs, Jack pourrait énormément nous aider.

— Arrangez-vous pour qu’elle puisse le voir, alors.

Eir remarque que l’un des ongles de Mette est cassé et que, sous le bord

irrégulier, la peau s’est ouverte. Elle porte également une blessure qui

ressemble à une trace de dents sur un côté de la main.

— Tout va bien ? lui demande Eir avec hésitation.

Mette plonge rapidement les mains dans ses poches.

— Oui.

— Il est arrivé quelque chose ?

— J’attends toujours que les services sociaux trouvent une autre famille

pour Jack. Jusque-là, je devrai faire face de mon mieux.

— Je comprends que ça doit être dur. Mais si vous pouviez parler avec

Jack pour qu’il accepte de rencontrer quelqu’un d’autre que Sanna… On a

vraiment besoin…

— Je sais de quoi vous avez besoin, l’interrompt Mette, mais si la seule

famille qui puisse l’accueillir réside sur le continent, il partira

immédiatement.

Elle ferme les yeux en prenant une profonde inspiration. Ses longs cils

noirs sont brillants et pointus. Quand elle rouvre les yeux, on dirait une

autre personne. Elle est douce et souriante.

— Je dois y aller maintenant, annonce-t-elle. Mais si vous devez

convaincre votre collègue, il vaudrait mieux le faire rapidement, avant que

Jack ne quitte l’île.

 

Quand Eir attrape son téléphone, elle est très énervée après sa discussion

avec Mette. Elle compose le numéro de Sanna. Toujours pas de réponse :

elle tombe sur le répondeur.

— C’est moi. Appelle-moi. On a un problème. Il faut que tu reviennes.

Jack Abrahamsson veut parler, mais il refuse d’avoir affaire à quelqu’un

d’autre que toi. Est-ce que tu pourrais me rappeler ? Il faut qu’on en

discute.

Elle se maudit de ne pas avoir demandé des comptes à Mette après

l’incident avec l’imperméable sur le dôme d’escalade. Ça la dérange de

savoir que Benjamin a dû faire ça pour effrayer quelqu’un, sa mère

probablement. Pour attirer son attention. Satané gamin, se dit-elle. Sans

doute n’a-t-il pas une relation très saine avec sa mère. Ce n’est peut-être pas

si étonnant qu’il se soit autant énervé quand on a provoqué Mette, mais

Benjamin n’était pas seulement en colère, il était pétri de haine. Il avait l’air

de vouloir réduire Robban en bouillie.

Eir est gelée, de sorte qu’elle accélère le pas. En s’éloignant de l’hôpital,

elle se dit qu’elle doit reprendre les choses depuis le début. Le seul lien,

entre au moins deux des trois macchabées, c’est ce masque de renard. Et la

personne qui en est à l’origine, c’est l’artiste Ava Dorn.

 

Le petit restaurant de poisson est très bruyant. Eir tambourine des doigts

sur sa table tout en regardant l’horloge avec impatience. Les aiguilles

semblent ralentir à chaque trait du cadran, avant de rejoindre le suivant.

Une jeune fille en uniforme de police passe devant sa table pour gagner

la sortie, suivie de près par Jon et deux autres agents. Jon la colle d’un peu

trop près, et la jeune fille essaie de hâter le pas, mais il ne se laisse pas

distancer. Dégoûtée, Eir commence à se ronger un ongle.

Enfin, elle voit Bernard entrer. Il s’approche de sa table et s’installe sur la

chaise en face d’elle.

— Tu as commandé ? lui demande-t-il.

Eir enfourne une tranche de pain couverte d’une bonne couche de beurre

dans sa bouche.

— Ils n’ont que du poisson, ici ?

— Non, ils ont des crevettes aussi, ricane Bernard. Mais leur hareng grillé

au beurre de rocambole est magistral.

Le serveur arrive et ils commandent. Il remplit le verre d’Eir avec de

l’eau, et elle le boit d’un trait, avant de lui demander de la resservir.

— Alors, ça n’avance pas, avec Jack ? lui demande Bernard.

Par la fenêtre, elle voit la jeune policière se pencher en avant pour essuyer

son siège de voiture. Derrière elle, Jon fait un mouvement de va-et-vient

avec ses hanches, et les autres agents ricanent.

— Pourquoi on pouvait pas en discuter au commissariat, plutôt ? demande

Eir.

Bernard lève la corbeille à pain d’un geste large, puis commence à la

secouer pour attirer l’attention du serveur. Il fait ensuite un signe à Eir pour

lui indiquer qu’une miette est collée au coin de sa bouche. Elle l’essuie

rapidement.

— Alors ? insiste-t-elle. Pourquoi ?

Bernard boit une large gorgée de bière.

— Tu voulais qu’on parle d’Ava Dorn.

— Oui.

— Moi aussi, j’ai envie d’en parler.

— D’accord…

— Le propriétaire de cet établissement n’est pas seulement restaurateur. Il

est aussi collectionneur. Et il affectionne tout particulièrement le grotesque.

Bernard lui indique un des murs du menton. En voyant les visages

déformés d’un groupe de faunes peints à l’huile, en train de hurler à la mort,

avec du sang qui gicle de leurs gueules ouvertes, Eir est prise de nausée. Ils

ont été peints avec des coups de pinceau vifs et désordonnés. Le résultat

ressemble un peu à un tas de fils de fer barbelés bruns, violets et noirs, tout

emmêlés.

— Ce tableau s’est vendu à bon prix à des enchères organisées sur le

continent, avant la mort de Dorn.

Bernard lui montre le montant en question sur son portable.

— Et alors ? répond-elle.

— Hier soir, quand on a vu que c’était Ava Dorn qui avait fait le masque

de la fille et peint le tableau chez Marie-Louise, je suis venu dîner ici pour discuter un peu avec le propriétaire. J’espérais qu’il m’apprenne quelque

chose sur elle, puisqu’on m’avait dit qu’ils se fréquentaient.

— Tu veux dire qu’il la connaissait ?

Bernard opine du chef.

— Oui, mais il n’a fait que répéter ce que tout le monde sait déjà : elle a

pris le ferry pour le continent avec sa voiture il y a quelques années, mais

elle n’en est jamais descendue. Je lui ai montré la photo du tableau de

Marie-Louise, mais il n’avait jamais vu celui-ci auparavant. Ensuite, je lui

ai montré le masque de Mia, mais ça ne lui évoquait rien non plus.

— OK. Alors pourquoi on est là ?

— À cause de ça, dit Bernard en montrant du doigt le mur derrière Eir.

Un tableau carré dans les mêmes teintes que le précédent y est accroché. Il

est entouré de vieux filets et de flotteurs, et n’attire pas particulièrement

l’attention.

— J’ai l’habitude de venir manger ici plusieurs fois par semaine et je

connais bien leur déco. Et ça… c’est un nouveau tableau.

— Et alors ? Il peut l’avoir acheté récemment.

Eir étudie de nouveau le tableau. Une étiquette immaculée dépasse de sous

le cadre.

— Oui, tu as bien vu, confirme Bernard. Le cadre est tout neuf. Ce matin,

je suis allé faire un tour au magasin qui l’a vendu. Ils m’ont dit qu’ils

reçoivent parfois des peintures d’Ava Dorn, qui ont l’air récentes, et qu’ils

n’ont jamais vues sur le marché avant. Elle est célèbre, Dorn. Le vendeur

connaît bien ses œuvres, et il m’a dit qu’il s’était posé des questions.

— Attends un peu, ne me dis pas que tu crois qu’elle…

— Je ne crois rien du tout. Mais il semblerait que certains amateurs d’art

aient encadré de nouvelles œuvres d’Ava Dorn.

Eir se retourne pour contempler à nouveau le tableau. Les faunes ont des

jambes de chèvre. Elles sont poilues et musclées. L’horizon derrière eux

semble briller d’une lumière jaune, métallique et sulfureuse. C’est la même

lumière que celle du tableau avec les enfants masqués : elle est brûlante,

enivrante et pénétrante.

Eir essaie de comprendre ce qu’on a vraiment voulu figurer. Ce n’est pas

comme si les personnages étaient éclairés par cette lumière jaune, ça donne

plutôt l’impression qu’ils se dissolvent dedans. Les œuvres d’Ava Dorn ne

représentent pas vraiment les enfants ou les personnages à moitié humains

qu’elles mettent en scène, mais plutôt cette lumière menaçante en arrière-

plan.

— Qu’est-ce qui se passe ? demande Bernard. On dirait que tu as vu le

diable.

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