La fille renard
Chapitre 29
E ir regarde l’étiquette sur sa bouteille d’eau : c’est une sirène couronnée d’algues bleues, dont les cheveux ondulés encadrent le visage. Elle l’arrache, en fait un avion et l’envoie en direction des poubelles.
Quand Sanna entre dans la salle d’interrogatoire, Eir se redresse sur sa
chaise tout en se massant les paupières.
— Comment ça va, maintenant ? demande-t-elle. Ça t’a aidée, ce qu’ils
t’ont donné aux urgences ?
Eir acquiesce en clignant des yeux.
— J’arrive presque à voir normalement.
— Bien.
Des feuilles se sont collées au manteau de Sanna, et elle a l’air tout
ébouriffée.
— Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-elle quand Eir commence à rire.
— Tu devrais voir ta dégaine.
— Eh bien, quoi ?
— Tu as une sale mine.
— Merci bien.
— Rentre dormir quelques heures.
— Je vais bien. J’ai fait une promenade après avoir garé ma voiture.
Eir la regarde d’un air sceptique.
— Je sais que tu veux qu’on donne le maximum, mais ce qui s’est passé
vers les cabanons devrait peut-être te servir de signal d’alerte ?
— Où est Alice ? demande Sanna au lieu de répondre, en enlevant son
manteau.
— Je l’ai aperçue dehors, alors elle ne devrait pas tarder à arriver.
Le dessin de Jack est accroché au tableau blanc. Les yeux de son loup,
entourés de contours noirs, regardent droit devant. Sanna le décroche pour
l’observer à la lumière. Eir pense à Mylingen et à tout ce que Jack a vécu, et
elle se demande ce qu’il a vraiment vu. L’espace de quelques secondes, elle
croit que sa collègue va se mettre à pleurer, mais son visage se referme. Elle
remet le dessin à sa place, et son regard retrouve sa froideur habituelle.
— Comment va Jack ? lui demande Eir avec douceur.
— Il est toujours à l’hôpital, répond Sanna. Il ne va pas bien, mais son état
est stable. Benjamin l’a salement amoché.
Elle sort la photo de l’Aube et la place sur la table.
— Autant commencer. Alice nous rejoindra sûrement bientôt.
Eir saisit la photo, puis la repose. Elle ne sait pas comment faire part à
Sanna de ce qu’elle pense : Jack ne leur a pas tout dit. Elle sait que sa
coéquipière ne voudra pas l’interroger davantage.
— C’est quoi, comme photo ? demande-t-elle à la place.
— Ça doit être un tirage bon marché, ou quelque chose que quelqu’un
aura développé lui-même.
Eir la regarde.
— Dis, finit-elle par articuler, tu ne crois pas que Jack pourrait savoir
quelque chose à propos de l’Aube ? Sa mère travaillait pour Crantz, non ?
On devrait peut-être lui poser la question ?
— Il n’est pas en état, rétorque Sanna. Ce n’est pas possible.
— D’accord, répond Eir. Alors, qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?
— On passe en revue tout ce qu’on sait jusqu’ici. Pour voir ce que ça
donne.
Elle lui montre l’image.
— C’était Mia, il y a sept ans.
Eir pousse un soupir.
— On devrait rétablir la peine de mort pour ceux qui s’en prennent à des
enfants.
— Puis il y a ce prêtre, ajoute Sanna, Holger Crantz, qui voulait apprendre
la valeur de la vie aux enfants. Et puis, il y a ce qu’il a fait à Mia…
— Toutes les personnes sur cette photo ont dû être marquées à vie, et
traumatisées psychologiquement d’une façon ou d’une autre, commente Eir.
— On doit retrouver tous ceux dont on connaît l’identité, dit Sanna, en
désignant du doigt le garçon qui se tient à côté de Mia. On va parler à ceux
qui ont participé à ce camp. Quelqu’un saura bien qui c’est.
— Alice t’a fait un retour ?
— Non, je n’ai rien entendu depuis que je lui ai fourni les noms.
— Elle est où, putain ? commente Eir, en vidant sa bouteille d’eau.
Elle la jette ensuite en direction des poubelles et sort chercher sa collègue.
Alice est en train de venir à leur rencontre avec des mugs de café et un
grand verre d’eau dans les mains. Sous son bras, elle porte, toujours comme
à l’accoutumée, un tas de documents soigneusement pliés, comme des draps
repassés avec soin.
— Bienvenue dans le bunker, leur dit-elle avec un sourire. (Elle pousse un
des mugs brûlants vers Sanna.) Alors, on a coffré l’artiste ? demande-t-elle
ensuite.
— Elle a été arrêtée pour avoir agressé Ines Bodin, explique Sanna. Il y
aura probablement aussi des suites, puisqu’elle a attaqué Eir…
— Et son alibi pour ces derniers jours ? demande Eir.
— Le vérifier n’est pas notre priorité, fait Sanna, d’un ton indifférent. Ce
n’est pas un suspect, pour les meurtres.
— On doit quand même s’en assurer, non ? rétorque Eir d’un ton mordant.
Alice s’éclaircit la voix.
— Bernard a essayé de contacter le marchand d’art pour confirmer ses
dires.
— Mais ? demande Eir.
— On attend qu’il revienne vers nous.
— Bien, dit Sanna. Et la mère de Mia Askar, Lara, on a pu la joindre ?
— Son portable est éteint, et les amis auxquels elle devait rendre visite ne
rappellent pas non plus. Je leur ai laissé des messages, et j’ai contacté la
police locale. Si on leur demande, ils se rendront sur place, un peu plus tard
dans la journée.
— D’accord, oui, c’est bien. Quoi d’autre ?
— Quelqu’un va s’occuper des chiens de Dorn, comme tu l’as réclamé,
ajoute Alice en regardant Eir. J’ai même appelé un des voisins, il va aller
les voir.
— Merci, répond Eir.
— Quant aux enfants du camp, poursuit Alice, on a contacté leurs parents.
On devrait pouvoir leur parler, je pense, mais ça risque de prendre un peu
de temps. Surtout en ce qui concerne une des filles, Elena Johansson. Elle
est partie en tournée de volley-ball.
Eir montre une des filles sur la photo, celle avec le masque de chien.
— C’est elle ? Dorn l’a identifiée en tant que telle.
Alice hausse les épaules.
— Je n’ai pas vu d’autre photo d’eux pour l’instant, j’ai seulement parlé à
leurs parents.
La fille avec le masque de chien est plus petite que les autres enfants, et sa
carrure est plus athlétique. Son masque est de travers. Il lui recouvre
presque entièrement les yeux. Les tendons sur son cou ressortent, prêts à se
rompre, un signe qu’elle est en train de pleurer d’hystérie derrière son
masque.
— Putain de religion, marmonne Eir.
— On va se concentrer sur lui, dit Sanna en désignant du doigt le garçon à
côté de Mia. Il se pourrait bien que tout tourne autour de cet enfant.
— Je pense toujours que tu te trompes, remarque Eir d’un ton sec.
— Et toi, qu’est-ce que tu crois ? demande Sanna en se tournant vers
Alice.
— Je ne sais pas, répond cette dernière avec hésitation. Je trouve étrange que ni Ines Bodin ni Ava Dorn n’aient voulu nous dire qui c’était, alors
qu’on a insisté sur la question. Elles le savent sûrement.
— OK, dit Eir. Je suis d’accord que notre seul témoin potentiel a dessiné
un loup. Et Bergman nous a dit que le garçon au masque de loup était
devenu furieux, qu’il s’était battu pour aider Mia au camp. Loup, loup, et
encore loup, je vois où vous voulez en venir, mais…
— Et à l’école ? la coupe Sanna. Tu as vu les professeurs de Mia et ses
camarades qui auraient pu savoir quelque chose ?
Alice secoue la tête.
— Bernard et Jon y sont allés, ils se sont entretenus avec tous ceux qui
sont entrés en contact avec Mia, des profs jusqu’aux aides-cuisiniers. Les
parents d’élèves les ont même autorisés à parler à certains enfants. Personne
n’a pu leur dire qui Mia fréquentait. Il semblerait qu’elle ait toujours été
seule. Elle ne participait jamais à aucune activité périscolaire et rentrait
chez elle dès la fin des cours.
— Rien, alors ? demande Sanna, frustrée. Personne ne l’a jamais vue en
compagnie de quelqu’un ?
— Non, rien.
— Et les abus ? Personne n’a déposé de plainte ces dernières années, que
l’on pourrait regarder de plus près ?
Alice fait encore non de la tête.
— On n’a rien trouvé.
Bernard ouvre brusquement la porte. Son crâne chauve réfléchit la lumière
des néons quand il sourit à Sanna.
— Ava Dorn n’a pas voulu d’avocat. Vous allez pouvoir aller l’interroger.
— Est-ce que le procureur ne devrait pas…, proteste Eir.
— Leif n’est pas là, rétorque Bernard. Il est trop occupé ailleurs, et il veut
juste… vous savez, comme d’habitude…
Sanna fait oui de la tête.
— Quoi d’autre ?
— L’alibi de Dorn ne tient pas. Le marchand d’art était à un salon sur le
continent.
Sanna ouvre la porte du bureau du Chêne à peu près à l’instant exact où on
emmène Ava Dorn dans une salle d’interrogatoire. Le visage de son
supérieur s’éclaire d’un sourire en la voyant. Il se passe une main dans les
cheveux, et ses lunettes noires lui glissent un peu le long du nez.
— Que voulais-tu ? lui demande Sanna. Ava Dorn nous attend.
— Moi aussi, tu m’as manqué, répond-il, pour plaisanter. Entre, ne reste
pas plantée là. Assieds-toi, j’ai besoin de te parler.
Son bureau est plus désordonné que d’habitude. Des journaux avec des
gros titres sur les meurtres, des classeurs et des documents de toutes sortes
gisent pêle-mêle. Il attrape son mug orange pour boire une gorgée de jus de
cynorrhodon.
— Ils débarquent de partout maintenant, les journalistes, commente-t-il.
— Ah oui, fait Sanna en s’appuyant contre le mur. Elle jette un coup d’œil
à l’horloge qui trône au-dessus des étagères pleines à craquer, tout en
tambourinant des doigts sur sa cuisse.
— Je viens de parler à Sudden, il m’a dit quelque chose à propos d’une
photo que tu lui as confiée.
— Oui, qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— Qu’ils ne peuvent pas l’analyser. Trop d’humidité et de saleté.
Sanna soupire.
— Bernard m’a appris que l’alibi d’Ava Dorn ne tient pas ? dit Le Chêne.
— Oui ?
— C’est intéressant.
— Ah bon ?
— Oui. Où est Eir ?
— Elle est partie passer un coup de fil.
Le Chêne se lève, puis inspire profondément.
— Qu’est-ce que tu penses de la fameuse Ava Dorn, alors ?
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Sur une échelle de un à dix, quel est son niveau de psychopathie ?
— Elle va peut-être pouvoir nous donner des éléments utiles. Elle devrait, par exemple, pouvoir identifier le coupable si on me laisse un peu de temps
avec elle. Il est tout à fait possible que ce soit l’un des enfants du camp. Je
t’ai déjà fait part de ma théorie, n’est-ce pas ?
Le Chêne se caresse le menton avant de s’exclamer :
— Il se trouve qu’elle n’a pas d’alibi !
Sanna le regarde fixement.
— Tu n’es pas sérieux ?
— Si. Pourquoi pas ? Elle ne voulait peut-être pas qu’on apprenne le rôle
qu’elle a joué à l’Aube ? Elle avait beaucoup à perdre, et Ines Bodin avait
commencé à la faire chanter. On a vu à quel point elle pouvait se montrer
violente.
— Bien sûr, mais pourquoi tuer Marie-Louise et Frank, alors ? Et Rebecca
Abrahamsson ? Pour que personne ne sache qu’elle était impliquée dans des
abus sur des enfants ? Même toi, tu ne peux pas l’envisager sérieusement.
— Sanna, entre toi et moi, tu as vu ses tableaux, non ? Ils respirent la
mort. La fin du monde, le Diable… Elle a peut-être cherché des thèmes
pour ses peintures, puis décidé de les mettre en scène dans la vie réelle ?
— C’est un peu trop tiré par les cheveux. Elle est dérangée, ça, c’est un
fait, mais pas à ce point-là.
— Et pourquoi pas ? Elle était morte aux yeux de tous, alors elle pouvait
tout se permettre, non ?
Sanna le regarde avec découragement.
— Tu es vraiment sérieux ?
Le Chêne acquiesce.
— C’est juste une théorie, mais il ne faut exclure aucune possibilité. Alors
quand tu vas l’interroger, ne lui pose pas davantage de questions sur les
enfants. Demande-lui où elle se trouvait, au moment où les crimes ont été
commis.
Sanna secoue la tête.
— On n’a pas de temps à perdre, dit-elle. On ne peut vraiment pas se
permettre d’arrêter la mauvaise personne. Ce n’est pas fini. Il court
toujours, et on ignore qui sera sa prochaine victime…
Le Chêne lève une main pour l’arrêter.
— Ne me prends pas la tête, lui dit-il. Pas aujourd’hui.
Arrivée devant la porte de la salle d’interrogatoire, Sanna envoie un SMS
à Eir pour lui demander où elle est. Elle ajoute qu’elle va commencer sans
elle.
Elle ouvre ensuite la porte. Il y a quelque chose chez Ava Dorn qui lui fait
peur. Et la théorie du Chêne n’aide pas. Elle a l’impression que ses pensées
sont devenues chaotiques et qu’elle ne peut même plus se fier à son
intuition. Elle pense à Mia. Ava Dorn l’a trahie, elle aussi. Elle imagine ce
camp, la folie malsaine de Dorn, les mises en scène, le personnage du
renard.
Elle se force à faire le vide dans sa tête, puis entre et referme la porte
derrière elle.
Elle distingue à peine son visage, à contre-jour, alors elle déroule les
persiennes avant de s’asseoir. La pièce est plus sombre, maintenant, cela lui
donne un air plus petit. Dorn reste assise sans bouger. Ses grosses paluches
tatouées sont posées sur la table. Quand elle lève les yeux vers Sanna, son
regard est glacial.
— Où est passée ta collègue ? demande Dorn. Comment vont ses yeux ?
— Vous voulez quelque chose ? réplique Sanna au lieu de répondre. Un
verre d’eau ?
Dorn s’étire les bras en faisant craquer ses doigts. L’atmosphère qui règne
rappelle à Sanna que Le Chêne a peut-être raison, finalement : est-elle
suffisamment folle et a-t-elle suffisamment de sang-froid pour assassiner ?
— Je voudrais une cigarette, répond Dorn. Et mon portable.
— Dans ce cas, je ne peux malheureusement pas vous aider, rétorque
Sanna. Mais on peut parler de vos contacts avec le monde extérieur.
Dorn reste assise, sans bouger d’un poil. Sanna se redresse et croise les
bras.
— Vous nous avez déclaré avoir un alibi, mais ce n’était pas le cas, ajoute-
t-elle. Dites-nous ce que vous avez fait ces derniers jours ?
Dorn s’étire et se gratte le nez, avant de poser ses mains sur ses genoux.
Ses mouvements sont lents, presque menaçants.
— Comment ça s’est passé, vous avez trouvé le gamin de la photo ?
demande-t-elle. Il avait l’air de beaucoup vous intéresser.
Une seconde a suffi pour faire perdre tout bon sens à Sanna. Elle se
demande ce que Dorn sait vraiment. Elle n’ignore pas qu’elle devrait
s’abstenir, mais elle ne peut pas s’empêcher de demander :
— Qui est-ce ?
Le visage de l’artiste se fend d’un sourire, et elle se penche vers elle.
Sanna jette un coup d’œil à la porte et calcule la distance qui l’en sépare,
comme si Dorn risquait de se jeter sur elle.
On frappe, et Eir entre dans la salle.
— Je peux te parler un instant ? demande-t-elle en désignant le couloir
d’un geste du menton.
Quand Sanna la rejoint, elle referme la porte derrière elles. Elle se tortille
sur place, stressée.
— J’ai fait une bêtise, putain.
Sans laisser le temps à Sanna de dire quoi que ce soit, elle sort un portable
de sa poche.
— J’ai pris ça, dit-elle à voix basse, tout en regardant autour d’elle pour
vérifier que personne ne peut les entendre.
Sanna se souvient d’avoir déjà vu Eir faire quelque chose de similaire, le
jour où elle a fièrement dérobé le portefeuille du garçon aux cheveux bleus.
La voilà maintenant avec le téléphone de quelqu’un d’autre.
— C’est à qui ? demande Sanna.
Eir se mord la lèvre.
— C’est à elle, dit-elle. Je l’ai pris quand je l’ai attrapée par le col. C’est
le putain de portable de Dorn.
Sanna la regarde fixement. Eir essaie de lui donner l’objet, mais elle
l’écarte du revers de la main.
— Qu’est-ce qui t’a pris ? demande-t-elle. Tu es folle ?
— Je ne sais pas ce que je me suis dit, à part que tout cloche, chez cette femme. Tu comprends ? Je me suis dit que j’allais regarder ce qu’il y avait
dedans. Je n’ai pas réfléchi… Prends-le, maintenant.
Sanna lève une main.
— Va voir Le Chêne. Je n’ai pas le temps de m’en occuper. Tu ne peux
plus faire partie de l’équipe, je ne veux pas travailler avec quelqu’un qui…
Eir lui attrape le bras et la regarde droit dans les yeux.
— Non, lui dit-elle, tu n’as pas compris. Tu dois le prendre et voir ce qu’il
y a là-dedans. Tout de suite.
Sanna ne bouge toujours pas, alors Eir lui lâche le bras pour ouvrir la
galerie de photos sur le portable. Elle fait défiler des images, marque une
pause, les fait encore défiler, puis s’arrête à nouveau. Finalement, elle met
brusquement le téléphone sous le nez de Sanna.
— Regarde, merde, crache-t-elle.
L’image sur le portable de Dorn montre un bras sans vie qui pend d’un
canapé. Le cliché a été pris en gros plan.
— Fais défiler vers l’avant.
Sanna affiche la photo suivante, puis encore la suivante. Ce sont des
clichés d’un corps de femme. On voit ses mains, ses pieds, ses oreilles, puis
un front plissé, encadré de cheveux gris.
— Et là, dit Eir, tu vois ce que je vois ?
C’est un tissu bleu brodé de jolies fleurs, qui épouse les formes d’un torse
lacéré de coups de couteau.
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