La fille renard
Chapitre 6
U n portail en fer barre l’entrée du parc d’attractions. Une pancarte rouillée représentant deux enfants qui se tiennent par la main y a été suspendue pour cacher le cadenas gigantesque. Un haut
grillage tout aussi rouillé s’étend de chaque côté, avec des fils barbelés au
sommet. Derrière, une haie à l’abandon cache la vue.
— Et maintenant, on fait quoi ? questionne Eir.
Sanna attend que Jon, Bernard et les autres se garent derrière elle et les
rejoignent devant le vieux portail. Ils n’ont pas ramené d’outils, alors
Bernard appelle un responsable pour qu’il vienne leur ouvrir. Sanna secoue
la grille, mais elle est solide. En essuyant sa main sur son pantalon, elle y
laisse une tache brune et graisseuse de rouille et de saleté.
— Viens, dit-elle à Eir en retournant à la voiture tout en criant à Bernard
de se dépêcher de mettre la main sur quelqu’un qui les fasse entrer.
— Et si ça prend trop de temps, lance-t-elle encore en refermant la
portière, appelle Liljegren et demande-lui une autorisation pour pouvoir
forcer l’entrée.
Elles parcourent environ un kilomètre vers le sud, le long du grillage,
avant que Sanna ne s’arrête. Là, un énorme buisson d’églantiers dépasse de
la clôture. Elle sort de voiture et se bat un instant avec les branchages avant
de réussir à les écarter.
— Gagné.
Surprise, Eir constate qu’il y a un trou en dessous du grillage, comme un
tunnel qui mène à l’intérieur du parc.
— Il y avait de super concerts ici quand j’étais jeune, explique Sanna. Et
ils n’ont jamais changé la clôture.
Lorsqu’elles arrivent de l’autre côté, Eir ouvre de grands yeux : le paysage
est ravagé. Le sol est couvert de bouts de plastique et de métal avec, çà et
là, quelques taillis. Les carrousels et les stands sont abandonnés, avec leurs
pancartes GLACES et LIMONADES. Un peu plus loin, les toboggans sont
asséchés depuis longtemps.
— Ce n’est pas un peu tiré par les cheveux, quand même ? proteste-t-elle.
N’importe qui pourrait avoir laissé tomber cet emballage, tu ne crois pas ?
Il peut même être arrivé jusque chez les Roos avec le vent, ou de plein
d’autres façons, merde…
— Si t’as la trouille, retourne m’attendre dehors avec les garçons, réplique
Sanna sans se retourner.
— Tu te rappelles où se trouvait cette fameuse machine à bonbons ? On
commence par là ? réplique Eir d’un ton acide.
Elle suit Sanna et passe devant une attraction composée d’énormes tasses
de thé immobilisées en plein mouvement. Elles croisent un carrousel avec
des animaux du cirque puis un manège de gros chevaux de bois ricanants
qui incitent Eir à accélérer le pas. Il règne une atmosphère désagréable.
Sanna s’arrête au bord d’une estrade. Dans les coulisses, la peinture
s’écaille et un petit bouleau est en train de pousser au milieu des planches.
— Qu’est-ce qui se passe ? demande Eir quand Sanna attrape son arme et
lui fait signe de se taire.
On entend un son qui ressemble à celui d’une boîte à musique. C’est une
mélodie à peine audible qui semble provenir des alentours. Sanna indique
du menton un petit bâtiment avec une enseigne éteinte.
En entrant dans la boutique abandonnée, la première chose qu’Eir
aperçoit, c’est la machine à bonbons. Une petite pince est suspendue au-dessus d’une mer de sucreries emballées dans le fameux papier décoré d’un
visage de clown. La vitre a été cassée à un endroit, et un tas de papiers
vides gisent sur le sol. Un haut-parleur se trouve tout en haut de l’étagère
d’à côté, d’où s’échappe une musique. Eir suit les câbles jusqu’à ce qu’ils
disparaissent à l’intérieur du mur. Elle ne voit pas de porte et se dit que le
son doit venir d’ailleurs. C’est peut-être un ancien système audio, géré par
un minuteur, qui ne s’arrête jamais.
Sanna hume l’air de la pièce. Ça sent le renfermé. Il y a encore des
étiquettes de prix sur les étagères vides qui ont abrité des bouées en
plastique et des maillots de bain. Elle se souvient d’avoir acheté des
brassards gonflables dans cette boutique pour Erik, un été. Ils étaient
rouges, avec un dauphin dessus. Il les adorait, tout comme cette machine à
bonbons, même s’il ne réussissait pas à manipuler la pince correctement.
Têtu, il pouvait y passer des heures.
Eir renverse un présentoir à journaux par inadvertance. L’objet s’écrase
sur le sol avec fracas, et, brusquement, il règne un silence de mort. La
musique s’est arrêtée. Elles inspectent chaque rayon du magasin, l’un après
l’autre, jusqu’à se retrouver face à face dans celui du milieu. Rien. Eir se
glisse au-dehors, arme à la main, pour voir si elles ont raté une porte en
entrant.
À côté de la machine à bonbons, Sanna laisse glisser son regard sur les
murs défraîchis, lorsqu’elle entend un son étouffé : comme un bras ou une
jambe qui aurait heurté du plastique épais. Elle se rappelle le vieux
congélateur à glaces, situé dans la première allée qu’elle a inspectée. C’est
de là que vient le bruit.
Elle s’approche lentement.
Elle entend quelqu’un respirer.
Elle a tout juste le temps de se dire qu’on croirait la respiration d’un
animal paniqué avant d’être poussée dans le dos avec force. Elle tente de se
retenir au congélateur, mais ne discerne aucune prise. Des pas se précipitent
vers la porte. Quelque chose reflète la lumière : un petit objet tombe
par terre en étincelant avant de disparaître de sa vue. Elle se retrouve la tête dans le congélateur, puis s’affale au sol, étourdie. Elle essaie de se relever,
mais son corps ne lui obéit plus.
C’est une sonnerie de portable qui la réveille. Elle entend des voix. Avant
de pouvoir voir de qui il s’agit, elle s’entend leur demander s’ils ont pris le
fugitif.
Peu à peu, elle recouvre la vue pendant qu’Eir l’aide à se remettre debout.
— Tu avais raison, lui annonce cette dernière.
Elle lui tend un vieux carnet de quittances sur lequel quelqu’un a griffonné
l’adresse des Roos. L’arrière du papier est mouillé et, bientôt, il sera
inutilisable pour les experts.
— Où est-il ? Et où diable étiez-vous tous ? crache Sanna à Jon, Bernard,
et à la jeune policière qui se tient derrière Eir, tout en essuyant les traces de
poussière sur ses vêtements.
— Personne ne l’a vu, lui répond Bernard.
Il y a des gyrophares dehors, ils ont appelé les renforts.
— C’est pas si sorcier que ça d’appeler quelqu’un pour ouvrir ce portail,
non ? ajoute Sanna. Si vous aviez été là, on l’aurait peut-être déjà coffré, à
l’heure qu’il est. Au lieu de ça, on n’a rien. Rien du tout.
— Et toi, t’étais où ? demande-t-elle à Eir, dont le regard devient
immédiatement agressif.
— C’est quand même pas de ma faute si tu ne peux pas tenir sur tes
jambes ?
Bernard commence à lui expliquer que les lieux sont bouclés et qu’on a
lancé les recherches, mais Sanna n’écoute plus. Elle sait que c’est foutu et
qu’il s’est déjà volatilisé. Elle lance un regard noir à Bernard, qui recule de
quelques pas vers la porte.
Elle a mal à la tête. Soudain, quelque chose lui revient : l’objet qui est
tombé par terre !
Elle se jette à quatre pattes et commence à chercher, en passant les mains
dans la poussière et les gravillons.
— Tu fais quoi, merde ? demande Eir.
— Il a laissé tomber quelque chose. Quelque chose qui étincelait.
Elle s’écorche les mains sur le vieux plancher en bois. Les cailloux et les
saletés lui rentrent dans la peau. Quand elle atteint la porte sans rien trouver,
elle se dit qu’elle s’est peut-être trompée. Elle est sur le point de se relever
lorsqu’elle aperçoit quelques vieux journaux qui dépassent de sous une
étagère. Leurs pages volettent avec le courant d’air en provenance de la
porte.
— Gants, ordonne-t-elle d’un ton pressé.
Elle attrape l’objet à côté de l’étagère, le serre dans sa main, puis le tend
vers la lumière.
C’est un collier, avec trois petits cœurs dorés sur une chaîne en or. Ils ont
été travaillés avec soin et reflètent doucement la lumière. L’objet dégage
quelque chose d’innocent, et quand Sanna laisse le collier pendre entre ses
doigts, elle voit qu’il est très court.
— C’est un bijou pour enfant, constate-t-elle.
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