La fille renard
Chapitre 34
M ia Askar est assise sur le lit en fer aux draps roses. Des taches de son parsèment son visage, ses épaules sont penchées en avant et elle tripote le collier avec les trois cœurs autour de son cou.
— Je ne veux plus rester dans ce corps, déclare-t-elle. Je ne le supporte
plus. Tout ce qui m’arrive est tellement dingue.
Son regard se fait un peu méfiant.
— On ne s’est pas parlé depuis un moment. Tu m’as manqué. Le lycée, ça
peut être merdique, hein ? Si tu vois cette vidéo, c’est que tu as trouvé mon
ordinateur et les DVD. Je sais que tu vas dire que je complique toujours
tout, mais je veux que quelqu’un sache pourquoi j’ai fait ça une fois que je
ne serai plus là.
Elle baisse les yeux.
— Le loup… Le renard. (Elle sourit un peu.) Qu’est- ce qui nous est
arrivé ? Comment est-ce qu’on a pu en arriver là ?
Elle a l’air fatiguée.
— Tu te rappelles, la dernière fois qu’on s’est vus, ce que tu m’as
conseillé ? Je l’ai fait. Je suis allée chercher un de ces vieux couteaux de
chasse dont je t’avais parlé, dans le cabanon à côté de l’église, puis je l’ai
affronté.
Elle pleure, elle essuie une larme qui coule le long de son menton. Elle déglutit.
— Il a tout nié, encore une fois, et m’a ri au nez, comme si tout ça, c’était
juste un accident… puis il a recommencé. À la fin, j’ai vomi. Je voulais le
tuer. J’avais envie de lui trancher le cou. Mais je n’ai pas réussi… Je n’ai
pas pu.
Elle se passe une mèche de cheveux derrière l’oreille. Lorsqu’elle reprend
son récit, sa voix est monotone et ténue.
— Je suis entrée à l’hôpital pour qu’ils me l’enlèvent. Seulement, une des
personnes là-bas connaissait ma mère et lui a tout raconté. Elle est allée voir
la Roos, celle à qui on a dû écrire une lettre de remerciement pour avoir
financé le camp. Tu te rappelles ? Après, ils m’ont installée ici.
Elle tient le téléphone en l’air pour montrer le lit et le pack d’eau.
— Ils m’ont dit que je devais rester, qu’ils m’aideraient à aller mieux, à
l’aimer, à chasser toutes mes pensées négatives pour que j’aie envie de le
garder. Et ils ont encore fait venir Rebecca. Elle est arrivée avec des pilules
et un tas de trucs qu’elle a voulu que j’avale.
Mia hésite un instant, puis son regard se glace.
— Au début, elle était très gentille, alors la semaine dernière j’ai essayé de
lui parler. On nous avait laissées seules, mais elle n’a rien voulu savoir. Elle
est devenue toute rigide et bizarre. Et quand j’ai dit que j’allais tout te
raconter, et à la police aussi, elle s’est énervée, et elle a dit que ça ne
servirait qu’à te rendre malheureux. Et après ça, c’était pire. Ils ont
commencé à m’interdire de sortir et d’autres trucs aussi. Tu verras dans
l’autre vidéo. Maintenant, je vais m’échapper d’ici. Je mettrai tout ça dans
notre endroit secret. Je t’enverrai un message avant de détruire mon
portable, pour que tu trouves les DVD. Et ça, dit-elle en indiquant
l’ordinateur, je vais le mettre dans un sac, pour que tu puisses les regarder.
Elle touche à nouveau son collier.
— C’est le plus beau cadeau que l’on m’ait fait. Ça vient du film préféré
de papa. J’allais me blottir contre lui sur le canapé pour le regarder quand
maman n’était pas là… Je le mets avec les vidéos. Je te le donne, je n’en
aurai plus besoin. Je vais aller là où j’ai décidé de quitter mon corps.
Elle regarde droit dans l’objectif en souriant, mais son visage est
inexpressif.
— Je t’aime, lui dit-elle. On se reverra dans l’au-delà.
Ils se réunissent dans la salle d’enquête. Le Chêne ferme la porte en
regardant son équipe d’un air sombre. Le silence règne. Chacun attend que
quelqu’un prenne la parole.
Le témoignage de Mia les hantera jusqu’à la fin de leur vie. Sanna se
souvient de la vidéo, de chaque geste de la jeune fille avant son entrée dans
l’eau du lac de la carrière. Ils étaient lents et décidés, inexorables.
— Bon, lâche Le Chêne en soupirant. Au fait, où est Alice ?
Personne ne répond.
— OK, commençons sans elle. Je ne sais pas trop quoi dire. Sanna, tu
veux… ? demande-t-il d’un signe du menton.
— Eh bien, par où commencer, après ça ? murmure-t-elle avant d’élever la
voix. On sait que Holger Crantz a abusé de Mia, et qu’il la violait quand
elle était enfant. On ne sait pas exactement quand ça a commencé, mais ça a
eu lieu avant et pendant l’Aube. Mia avait sept ans quand elle a participé au
camp. Sept, vous vous rendez compte ! Lorsqu’elle est allée lui demander
des comptes, plusieurs années plus tard, il a recommencé et elle est tombée
enceinte. Mia Askar ne voulait pas mourir dans le silence, elle voulait que
quelqu’un connaisse les raisons de son suicide. Elle parle à quelqu’un de
son âge, elle mentionne le lycée et le camp. Et puis, elle l’appelle « le
loup ».
L’agent de l’accueil entre dans la pièce et chuchote quelque chose à
l’oreille du Chêne. Ce dernier marmonne des excuses et sort. Sanna le suit
des yeux, énervée, mais elle continue.
— Mia parle à ce loup, à ce garçon du camp. On a retrouvé deux des
vidéos qu’elle lui a laissées sur les scènes de crime. Les victimes étaient
positionnées de sorte qu’elles puissent les visionner.
Elle se dirige vers le tableau, où sont affichées les informations collectées,
et leur montre la photo de l’Aube.
— On a de bonnes raisons de penser que le coupable serait un adolescent.
Le Chêne revient. Sanna ne comprend pas ce qui a pu être suffisamment
pressant pour lui faire quitter la salle alors qu’elle récapitulait les éléments
de l’enquête. Surtout quand il s’agit de cette enquête.
— Continue, l’encourage-t-il.
— D’accord. Je viens de dire qu’il n’y a qu’une seule personne à qui Mia
pourrait s’adresser, c’est le garçon du camp.
Le Chêne acquiesce silencieusement.
— Est-ce qu’on pourrait utiliser les médias ? demande Sanna. S’appuyer
sur eux pour le retrouver ? Quelqu’un doit bien savoir qui c’est.
Avant qu’il ait eu le temps de répondre, Eir abat ses mains sur la table
avec force.
— On doit interroger à nouveau Ava Dorn et Ines Bodin, déclare-t-elle
avec colère. Elles savent qui c’est ! Elles le savent forcément, elles ont
participé à ce camp. Je veux bien m’en charger. J’y vais tout de suite.
Le Chêne se tortille un peu d’un air gêné, sans répondre.
— Ne me dites pas qu’on l’a laissée partir ? s’exclame Eir. On a relâché
Ava Dorn ?
Le Chêne acquiesce.
— Liljegren vient de me contacter. Ils ont pris la décision de la relâcher,
Ines Bodin s’est rétractée. Elle a retiré sa plainte pour agression.
— Mais comment, merde…, s’énerve Eir. On peut essayer de la garder
encore quelques minutes, elle n’est quand même pas déjà partie ? Quant à
Ines Bodin, on n’a qu’à…
Le Chêne l’interrompt d’un geste de la main.
— Ines Bodin a prévenu Liljegren qu’elle avait acheté un billet pour
l’autre côté du globe, elle a déjà dû quitter le pays. Quant à Ava Dorn, sa
fille vient juste de la récupérer.
— Sa fille ? s’exclame Eir. Ce monstre a des enfants ?
Sanna se tourne vers elle.
— Tu te rappelles ce qu’elle nous a dit quand on lui a demandé le nom du
garçon ?
Eir la regarde, d’un air interrogateur.
— Elle nous a dit qu’il avait l’air fort et qu’il avait du style.
— Et alors ? Elle se foutait de notre gueule.
— Peut-être, ou bien c’est sorti tout seul. Et si c’était la seule phrase
sincère au milieu d’un tissu de mensonges ?
Eir réfléchit.
— Tu crois qu’elle le connaît ?
— Je dirais même qu’elle essaie de le protéger.
— C’est qui, la fille d’Ava Dorn ? demande Sanna en regardant Le Chêne.
Et est-ce que Dorn a des petits- enfants ?
Le Chêne hoche la tête d’un air sombre, avant d’appeler quelqu’un de son
portable. Il demande aux agents qui s’occupent des gardes à vue l’identité
de la personne qui est venue chercher l’artiste.
À ce moment-là, Alice ouvre la porte et entre sans bruit.
— Pardon, leur fait-elle. J’étais au téléphone avec le Noa.
Elle est vraiment spéciale, cette Alice, se dit Sanna. Elle entre et sort sans
bruit, sans se faire remarquer. Et, en général, elle a une information à
partager. Cette fois-ci, cependant, ses bras sont vides, mais elle a l’air
impatiente de parler.
— Qu’est-ce qui se passe ? lui demande Sanna. Il est arrivé quelque
chose ?
— Vous vous rappelez qu’on a envoyé la photo de l’Aube au service
d’analyses ? demande Alice. Eh bien, ils ont découvert un élément.
— Quoi ? trépigne Sanna. Qu’est-ce qu’ils ont découvert ?
Alice ouvre la bouche pour répondre, mais les mots mettent une éternité à
sortir.
— Une énorme tache de naissance, lâche-t-elle finalement.
Le silence s’abat sur la pièce. Sanna la regarde fixement.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Alice avale sa salive.
— Elle recouvre l’œil droit et le front. Ils vont nous envoyer une image, mais un des agents l’a décrite comme une sorte de griffe qui enserrerait
l’œil droit du garçon.
— Attends, s’exclame Eir pendant que les mots d’Alice font leur effet. Tu
es sûre ?
Le Chêne raccroche et leur annonce :
— La fille de Dorn s’appelle Mette Lind.
OceanofPDF.com