La fille renard

Maria Grund · Chapitre 20 sur 40

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La fille renard

Chapitre 18

 

L orsque Sanna retourne à la salle d’interrogatoire, elle constate qu’elle est vide. Elle se précipite vers l’ascenseur, l’accueil est submergé de monde, mais Jack ne s’y trouve pas.

— Excusez-moi ?

C’est le psy des services pédopsychiatriques. Il lui tend le papier qu’il

tient à la main.

— Je ne crois pas que ce soit ce que vous espériez, mais c’est ce qu’il a

dessiné après votre départ.

Sanna contemple la feuille. Un visage y a été tracé avec un nombre

incroyable de nuances de gris. Elle ne connaît aucun adulte capable de

dessiner avec autant de précision. Puis elle prend conscience de ce qu’elle

est en train de regarder : des oreilles pointues, un museau étroit, de

puissantes mâchoires, mais une gueule fermée. Les dents ne sont pas

visibles. Les yeux d’un loup, très lumineux, l’observent. Ils sont entourés de

contours noirs bien marqués.

— Ça veut dire quoi à votre avis ? articule-t-elle avec difficulté. C’est

symbolique ?

Le psychologue secoue la tête.

— C’est peut-être une façon pour lui de représenter ce qu’il a vu, parce

qu’il n’arrive pas à l’accepter.

— Mais ce n’est pas forcément le cas ?

— Non. Il pourrait avoir dessiné un loup parce qu’il en avait envie.

— Merci, dit-elle.

— Il ne va pas bien, intervient le psy, avant d’hésiter, comme s’il voulait

ajouter quelque chose.

— Nous n’aurons pas besoin de le déranger à nouveau, le rassure Sanna.

Nous avons progressé un peu sans son aide. (Elle regarde ensuite le psy

dans les yeux.) J’espère qu’il recevra tout le soutien dont il a besoin.

Le psy hésite.

— Il a envie de revenir. Peut-être demain, si c’est possible ? finit-il par

dire.

— Ce n’est pas nécessaire, car…

— Il veut vous revoir, l’interrompt-il. Si vous avez un quart d’heure à lui

accorder, cela pourra peut-être l’aider. Il aura l’impression d’avoir été utile

à l’enquête.

— Mais on va bientôt…

— Il le souhaite sincèrement, la coupe le psy.

— D’accord, dit-elle. Mais le procureur Leif Liljegren et vous-même

devrez être présents dans la pièce d’à côté, comme aujourd’hui.

Il acquiesce, puis il prend un air dubitatif.

— Oui ? demande Sanna.

— Vous avez créé un lien tous les deux, il se sent en sécurité avec vous…

— Mais je dois y aller doucement, je sais, affirme Sanna en jetant un coup

d’œil à l’horloge.

— Il n’y a pas que ça. N’abusez pas de sa confiance. Soyez honnête avec

lui. N’employez pas de techniques policières. Et ne lui mentez sous aucun

prétexte.

— Non. Pourquoi le ferais-je ? Je n’ai aucune raison de lui mettre la

pression ou d’utiliser des techniques. C’est vous qui me demandez de le

rencontrer, ajoute-t-elle finalement, pour échapper au regard accusateur que

lui lance le psy.

— Oui, je sais. C’est lui qui souhaite vous rencontrer. Mais avancez prudemment tout de même.

Le psychologue se tient raide devant elle, sans faire mine de vouloir partir.

Sanna se racle la gorge avec irritation.

— Je pense que vous surestimez ma capacité à m’introduire dans son

esprit.

— Peut-être. Mais n’espérez pas une seconde qu’il ne se rende pas compte

de ce que vous êtes en train de faire.

 

Dans la salle de pause, Sanna attend patiemment que le café ait fini de

couler. Par la fenêtre, elle aperçoit un bus de couleur jaune qui s’arrête. Les

portes s’ouvrent, et Benjamin en sort. La dernière fois qu’elle l’a vu, c’était

à l’hôpital devant la chambre de Jack. Elle a presque oublié à quel point il

est gigantesque pour son âge. Son énorme corps semble avoir été rattaché à

un squelette d’adolescent. Il ajuste son sac à dos, puis il sort son portable. Il

penche la tête de côté en regardant l’écran. Malgré la distance, elle peut voir

la tache de naissance sur son visage. On dirait une marque de brûlure.

Quand il traverse le parking du commissariat à pas lourds, elle ne parvient

pas à le lâcher des yeux. Il est en train de se diriger vers Mette et Jack qui

l’attendent, adossés à la voiture. Il jette son sac à dos dans le coffre. Jack

ouvre la portière arrière pour aller s’asseoir, mais Benjamin lui saute

brusquement dessus, le saisit par le col de son pull et le tire de côté. D’un

puissant coup de coude, il le fait tomber au sol.

Sanna essaie d’ouvrir la fenêtre, mais n’y arrive pas. Elle frappe la vitre

avec colère, pour tenter d’attirer l’attention de Mette, sans résultat.

— Laisse-les régler ça tout seuls, entend-elle alors derrière elle.

Mette aide Jack à se remettre debout avant de faire la leçon à Benjamin.

Le gamin se glisse sur le siège arrière, et elle claque violemment la portière

derrière lui.

— Il n’est pas tout à fait normal, le fils de Mette, ajoute Eir. J’ai

l’impression qu’il y a quelque chose qui ne va pas avec sa mère. Il a

quelques durites qui ont pété, apparemment…

La voiture de Mette sort du parking, change de file, puis accélère. Sanna s’appuie sur la fenêtre pour les regarder partir. Personne ne les a pris en

filature. Elle observe les voitures garées en rang.

Dès que Le Chêne décroche, elle lui demande au téléphone :

— Qu’est-ce qui s’est passé ? Jack Abrahamsson devait bénéficier d’une

protection vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Silence. Elle entend des feuilles de papier qu’on déplace, puis des doigts

qui pianotent sur un clavier.

— Je m’en occupe, dit-il.

— Tu veux dire qu’il n’y a personne en ce moment, pour les suivre jusque

chez Mette ?

— Je m’en occupe.

— Fais-le maintenant, réplique-t-elle, avant de raccrocher.

 

Quand Eir et Sanna entrent dans la salle d’enquête où se trouve encore le

dessin de loup, Eir lève les yeux au ciel.

— C’est cet animal que Jack a dessiné, tu disais ? demande-t-elle.

Sanna hoche la tête. Eir sort un hamburger emballé dans du papier de la

poche de son blouson.

— Tu en veux ? propose-t-elle, en l’agitant sous le nez de Sanna. C’est au

cheddar, avec un supplément de bacon local…

Sanna refuse poliment. Pendant que sa collègue s’empiffre, elle regarde le

loup de plus près, puis la photo du tableau avec les enfants masqués. Il y a

des ressemblances entre le dessin de Jack et le masque de loup du tableau,

mais elles ne sont pas frappantes, pas comme avec celui de Mia.

Elle prend le dessin et l’accroche à côté de la photo de Frank Roos.

— Tu crois qu’il est toujours sur l’île ? demande Eir. Il ne pourrait pas

s’être réfugié sur le continent, plutôt ?

Sanna s’interroge : quelle avance Frank a-t-il prise sur eux ?

— Tu penses qu’il n’en a pas encore terminé, n’est-ce pas ?

— Cette violence, répond-elle, pensive, était si extrême. Et le lien avec

Rebecca est encore tellement diffus…

— Tu ne crois pas à la théorie du Chêne, à Dieu et aux textes sacrés ? Tu penses qu’il a un autre mobile ?

— Peut-être bien. Pas toi ?

Eir hausse les épaules.

— Il est peut-être juste fou à lier. Tu n’as pas pensé à cette éventualité ?

— Je suis impressionnée que tu n’aies pas craqué après ce qui est arrivé à

ta voiture, commente Sanna.

Eir prend un air gêné et Sanna se rend compte qu’elle n’a pas l’habitude

de recevoir des compliments.

— Ça ne te fait pas peur ?

— Ça me servirait à quoi ?

— Tant mieux, rétorque Sanna, c’est le genre d’émotions qui peuvent

détruire quelqu’un.

C’est à ce moment-là que Fabian appelle. Sanna met sur haut-parleur, et

lui demande s’il a découvert quelque chose de nouveau sur les victimes.

— Non, répond-il, mais, en revanche, je viens de terminer l’autopsie du

corps de Mia Askar. Tu m’as demandé de t’appeler quand ce serait fait.

— Oui ?

— D’après moi, c’est un suicide. Je sais que vous étiez déjà au courant,

mais je voulais vous le confirmer. Elle n’avait ni substances dans le sang ni

de blessures autres que celles des poignets.

— D’accord.

— Mais il y a quelque chose…

— Quoi ?

— Elle était enceinte.

— Enceinte ? s’exclame Eir. Tu es sûr ?

— De douze à treize semaines. J’ai parlé avec une sage-femme,

officieusement, bien sûr, ajoute-t-il. Vous allez devoir utiliser les voies

légales pour obtenir cette information si vous voulez pouvoir la mettre dans

un rapport, évidemment, mais Mia Askar avait sollicité l’aide de la clinique

pour avorter.

— Rebecca Abrahamsson, dit Eir quand Sanna a raccroché. Sudden a

trouvé des trucs chez elle. Et Mia était enceinte. Tu crois que c’est ça, le lien entre elles ? Est-ce que Rebecca l’aidait ou quelque chose du genre ?

De toute évidence, Mia ne désirait pas le garder.

Sanna songe aux pilules contre les nausées et au doppler qu’ils ont

retrouvés chez Rebecca Abrahamsson. Elle craint que, plus ils creusent,

plus le lien entre la mort de Mia Askar et les meurtres de Marie-Louise et

de Rebecca ne devienne évident.

— Je ne sais pas, répond-elle, au moment où Bernard débarque dans la

salle, les bras chargés de dossiers et de documents dans des pochettes en

plastique.

Il laisse le tout tomber sur la table devant elles.

— C’est quoi, tout ça ? demande Eir avec irritation.

— Le Chêne veut qu’on passe les finances de Marie-Louise et de Frank au

peigne fin. Tout a été imprimé.

— Pourquoi ? demande Eir d’un ton rebelle. On sait déjà qui on

recherche.

— Il pense qu’on pourrait découvrir des indices. Quelque chose qui nous

mette sur la trace de Frank.

— Mais il ne devait pas nous trouver des renforts, quelqu’un qui puisse

passer en revue les chiffres ?

Bernard hausse les épaules avec résignation. Il répartit le tout en trois tas,

puis en pousse un en direction de Sanna et un autre vers Eir.

Cette dernière se lève pour aller jeter l’emballage de son hamburger à la

poubelle.

— Tu es folle, entend-elle Bernard chuchoter à Sanna derrière son dos.

Qu’est-ce que tu crois que tu es en train de faire ?

— Je ne sais pas de quoi tu parles, rétorque cette dernière, en chuchotant,

elle aussi.

— Tu as utilisé mes identifiants pour accéder aux infos classées

confidentielles. Tu as encore recherché son adresse. Hier soir.

— Non. C’est toi qui t’es connecté.

— Ne me prends pas pour un con, Sanna.

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