La fille renard

Maria Grund · Chapitre 18 sur 40

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La fille renard

Chapitre 16

 

S anna reste assise un instant après avoir ouvert les yeux, contraints par le soleil. Quelques rouges-gorges pépient dans les vieux mûriers de l’autre côté de la rue. Il fait froid et humide dans sa voiture. Le pare-brise

est recouvert de buée, qui a gelé par endroits, et elle doit le frotter pour voir

à travers.

Tout est vide et immobile, si ce n’est qu’il y a un homme en train d’uriner

contre le mur de l’église. Elle sort de voiture. Quand elle passe devant lui

pour entrer par la porte gigantesque, il crache un tas de tabac à chiquer, rote,

remonte sa braguette, et tâtonne dans sa poche arrière pour mettre la main

sur sa boîte à cigarettes.

 

La salle d’accueil est spacieuse, meublée de grands canapés confortables

disposés autour d’une table basse. Un bureau luxueux et une chaise sculptée

ont été installés devant l’une des fenêtres. C’est là qu’est assis le père Isak

Bergman, un homme grand et mince d’une quarantaine d’années. Il fait

signe à Sanna de prendre place. Elle s’excuse d’être venue un samedi. Il

croise les doigts en lui souriant aimablement.

— Nous ne recevons pas la visite de la police très souvent.

— Nous avons une enquête en cours…

— La femme du quartier résidentiel sud ? l’interrompt Bergman.

Sanna hésite. Cela lui rappelle douloureusement que seul le meurtre de

Marie-Louise Roos fait l’objet de l’attention des médias. La population n’a

pas la moindre idée du lien entre cette affaire, le meurtre de Rebecca et le

suicide de Mia.

— On a retrouvé un masque de renard, dit-elle, et nous avons des raisons

de penser qu’il pourrait être lié à l’Église catholique.

Il continue à l’observer un instant.

— Vos collègues et vous ne perdez jamais de temps pour venir nous voir

quand quelque chose semble lié de près ou de loin à notre religion, déclare-

t-il froidement. Autrement, on ne vous voit jamais. Lorsqu’il y a eu une

effraction l’année dernière, vous ne nous avez pas accordé plus de dix

minutes.

Sanna sort une photo du masque de Mia.

— Ça vous rappelle quelque chose ?

Son regard reste indifférent.

— Non.

— Vous, ou quelqu’un d’autre, ne l’auriez pas utilisé dans le cadre, disons,

de jeux, ou encore pour l’éducation des enfants de la paroisse ?

Bergman retient un sourire amer.

— Je comprends que vous souhaitiez lier notre congrégation à des

pratiques violentes et sales, mais je ne peux malheureusement pas vous

aider. Je ne vois pas pourquoi cela aurait quelque chose à voir avec notre

foi, et encore moins avec des enfants. C’est un peu tiré par les cheveux,

vous ne croyez pas ? Même pour la police.

Elle cherche ensuite la deuxième photo dans son portable, celle du tableau

qui représente les sept enfants avec les masques d’animaux.

— Les sept péchés capitaux, dit-elle. N’est-il pas exact que les catholiques

utilisaient des représentations d’animaux pour aider les gens à se rappeler

les sept péchés capitaux ?

Bergman pose une main juste sous son nez, au-dessus de sa lèvre

supérieure, un court instant.

— Peut-être, mais je ne suis pas au courant.

— Un des enfants sur ce tableau, Mia Askar, s’est suicidé il y a quelques

jours, déclare Sanna. Avec ce masque de renard sur le visage.

Bergman déglutit.

— Je suis vraiment navré, répond-il.

— Ce tableau se trouve chez la victime du quartier résidentiel sud, Marie-

Louise Roos.

Il se gratte la tempe.

— Ces masques n’ont rien à voir ni avec moi ni avec ma congrégation.

Son ton indique qu’il souhaite mettre fin à la conversation, et Sanna lit

dans ses yeux un poids et une tristesse qui la convainquent de son

honnêteté. Elle le remercie, lui laisse son numéro de portable et se lève pour

partir. Avant d’atteindre la porte, elle se retourne à moitié.

— Connaissez-vous Frank Roos, au fait ?

Bergman secoue la tête.

— C’est le mari de Marie-Louise Roos, lui explique Sanna. Les rumeurs

disent qu’elle avait sollicité un de vos collègues quand Frank était hanté par

une vision. Apparemment, il était comme possédé. Il pensait avoir vu la

Vierge Marie avec une queue, sur une falaise au bord de la mer. Un homme

d’Église est venu procéder à un exorcisme sur lui…

Le regard de Bergman se durcit.

— J’ai entendu son nom. C’est lui que vous recherchez, non ? Il y a eu des

battues, et tout ça ?

— Effectivement. Vous êtes sûr de ne pas le connaître ?

Bergman secoue la tête, mais Sanna ignore la signification de son geste.

— Mais vous savez qu’il y a eu un exorcisme, continue- t-elle. Vous

pouvez m’indiquer le nom du prêtre qui l’a pratiqué ? Si j’ai besoin de lui

parler…

— Malheureusement, je ne peux pas. Personne ici ne fait ce genre de

chose.

Sanna réfléchit un instant avant de poursuivre :

— Et une certaine Rebecca Abrahamsson ? Ça ne vous évoque rien ?

Il ne répond pas, il continue seulement à la regarder.

— C’est une infirmière, insiste Sanna. Avec un fils de treize ans, qui est

maintenant orphelin.

— Je ne comprends pas, réplique-t-il. Je croyais que la police enquêtait

sur le meurtre d’une femme âgée dans le quartier résidentiel sud. Mais vous

déboulez ici, vous me parlez d’autres personnes, et vous accusez ma

congrégation.

Ses yeux s’égarent brièvement vers un coffre-fort qui se trouve dans la

pièce, puis il croise les mains devant lui en un geste qui la congédie et se

renverse en arrière dans son fauteuil.

Elle pousse un soupir et désigne du doigt le papier avec son numéro de

portable.

— Si vous vous rappelez quoi que ce soit, vous pourrez me joindre à tout

moment.

Il esquisse un sourire.

— Vous avez entendu parler de la Mare ? demande-t-il doucement.

— Pardon ?

— La Mare. Grande, avec des ailes toutes noires et des mains immenses

comme… (Il s’interrompt.) Elle visite les maisons la nuit, en entrant par le

trou de la serrure, rampe jusqu’à la poitrine des gens et les enserre avec

force. La victime se réveille alors en sueur, avec l’impression d’avoir été

lentement étouffée…

— Que…

Il croise les bras sur sa poitrine.

— Vous savez ce que je réponds à ceux qui me demandent de chasser la

Mare, de venir répandre des graines sur le sol, de déposer un oiseau de

proie mort dans leur maison, ou encore de tracer des étoiles à six branches

dans leur étable ?

— Non…

— Je leur réponds ceci : pour vous aider, il faudrait retourner au Moyen

Âge.

Sanna attend la suite, debout dans l’encadrement de la porte.

— Aucun de ceux qui travaillent ou prient ici, sous ma supervision, ne vit dans le passé, déclare-t-il d’une voix dure, le regard glacial. Nous ne faisons

preuve d’aucune tolérance envers la haine ou la violence.

— On a besoin de toute l’aide possible, alors appelez-moi si vous vous

souvenez de quelque chose, répète-t-elle, aussi aimablement que possible.

— Tout ceci n’est que spéculation. Seul le Seigneur sait tout.

 

Eir a déposé plainte pour les dégradations sur sa voiture et cela a fait des

remous, au commissariat. Certains de ses collègues lui jettent des regards en

coin, d’autres l’évitent.

L’écriture enfantine et les grosses lettres rose fluo ne laissent aucun doute

sur l’identité des auteurs du délit. Les filles avec lesquelles elle s’est battue

le premier soir ont dû la voir passer, la suivre jusqu’à l’hôpital et attendre

qu’elle ressorte. Il vaut mieux ne pas expliquer ça à son chef.

Dans la salle d’enquête, Le Chêne remercie l’équipe, avec une certaine

retenue, d’être venue un week-end. Il leur confirme avec calme et méthode

qu’il existe un lien entre les trois décès, établi grâce au masque de renard,

au collier aux trois cœurs, et à l’argent que Marie-Louise destinait à

Rebecca. Il souligne également que le motif pourrait être d’ordre religieux,

car on a retrouvé les restes, à moitié calcinés, d’un exemplaire du Paradis

perdu chez Rebecca Abrahamsson.

À côté de lui, sur la table, trône son mug en mélamine, incassable, malgré

d’innombrables chutes dues à ses mains abîmées par l’arthrose. Il est

orange, de la même couleur que les gilets de sauvetage, et des vapeurs

d’écorces et de poudre de cynorrhodon s’en échappent : c’est une décoction

pour apaiser ses douleurs.

— Voilà donc où nous en sommes, maintenant, déclare- t-il en montrant le

tableau blanc. Eir ? Des indices ? Quel programme pour aujourd’hui ?

Tout en haut, quelqu’un a épinglé les photos de Marie-Louise et de

Rebecca. Il n’y a pas grand-chose d’écrit en dessous. La photo de Frank est

toujours là, avec ses yeux verts braqués sur la pièce. Sous les informations

concernant Rebecca, on a collé une photo de classe de Jack. Il fixe

l’appareil, sans sourire. À côté, quelqu’un a écrit : TÉMOIN POTENTIEL.

— Il y a encore des zones d’ombre, commence Eir. Par exemple, quel est

le lien entre Mia Askar, Marie-Louise Roos et Rebecca Abrahamsson ? Et

aussi, le rapport entre les enfants du tableau, Marie-Louise et Rebecca ?

Quelqu’un a tracé le nombre 26 sur la hanche de Mia Askar : qu’est-ce que

cela signifie ? Sudden pense que les couteaux utilisés pour les deux crimes

proviennent du même endroit, mais ignore tout de leur provenance. Est-ce

que l’on prend contact avec le club de chasse de l’île, pour leur demander si

on peut jeter un coup d’œil à leur matériel, afin de vérifier si quelque chose

a été dérobé ? Rebecca Abrahamsson avait des pilules contre les nausées

dues à la grossesse, ainsi qu’un doppler, or elle n’attendait pas d’enfant. À

qui étaient-ils donc destinés ?

— Jon, occupez-vous du club de chasse, ordonne Le Chêne. Bernard,

charge-toi d’en découvrir davantage sur le tableau d’Ava Dorn, et surtout

sur la raison pour laquelle elle a peint ces enfants. Peut-être que d’autres

tableaux peuvent nous fournir des indices. Et vérifie si c’est Marie-Louise

Ross qui l’a commandé. Ensuite, il y a la question de l’argent. Est-ce qu’on

a accès aux informations bancaires de Marie-Louise et de Rebecca pour

vérifier s’il y a des recoupements quelconques ?

Bernard hoche la tête.

— On a tout, mais je n’ai pas eu le temps de les éplucher…

— Donne-moi les documents, lui dit Le Chêne. Je vais trouver quelqu’un

pour le faire. Contacte à nouveau l’association, pour les recherches. Je veux

qu’on tente un nouvel essai pour retrouver Frank Roos. OK ?

Bernard acquiesce. Jon s’éclaircit la gorge.

— Où est Sanna ? demande-t-il. Elle ne devrait pas être là ?

— On a cherché à la joindre, affirme Le Chêne.

Eir souffle en son for intérieur. Elle est encore en colère contre sa

collègue.

— Je vous préviendrai s’il y a du nouveau, ajoute Le Chêne. C’est tout.

Allez-y, et on fera un point en cours de journée.

Une fois la réunion finie, Jon se glisse à côté d’Eir sans faire de bruit.

— Alors, la médecine légale à cette heure-là ? C’est à ce moment qu’on s’en est pris à ta voiture ?

Elle cherche Le Chêne du regard, mais il est en train de s’entretenir avec

Bernard.

— Oui, répond-elle, en tournant les talons pour partir.

— C’est quand même incroyable de travailler aussi tard, ajoute-t-il avec

un sourire plein de sous-entendus.

Le Chêne s’extirpe de sa conversation suffisamment longtemps pour

attraper le bras d’Eir au passage.

— Où tu vas ? lui demande-t-il.

— Je pensais…

— J’ai le dossier médical de Rebecca Abrahamsson, et je voudrais que tu

y jettes un coup d’œil.

— Comment ça ?

— Le dossier de son psychiatre.

— Ah bon ?

— J’ai demandé à quelqu’un de haut placé de me rendre un petit service.

Va voir à l’accueil, il doit s’y trouver. Et donne-toi la peine de sourire, la

personne de l’accueil fait aussi des heures sup’ ce week-end.

Elle acquiesce.

— Encore une chose, ajoute Le Chêne.

— Oui ?

— C’est le même psychiatre qui a vu Jack Abrahamsson avant qu’on le

laisse sortir de l’hôpital.

— D’accord…

— C’est juste une info. N’aie pas l’air autant sur la défensive.

— Tu ne serais pas en train de suggérer que je lui demande de persuader

Jack de parler à quelqu’un d’autre qu’à Sanna ?

— Je ne suggère rien du tout.

Eir ricane nerveusement.

— Tu sais bien que le gosse refuse de parler avec nous. Il ne veut voir

personne d’autre que Sanna, et elle s’est barrée. Donc c’est foutu. Alors

quand tu me précises que ce bonhomme a vu Jack, on dirait que tu…

— On se calme.

— On n’a pas le droit de forcer un enfant à nous parler, ni de l’embobiner.

Je ne peux même pas m’approcher de lui sans son consentement. Je peux

me retrouver dans une putain de…

— Tu m’as demandé de te charger de l’enquête, non ? l’interrompt Le

Chêne.

— Oui, mais…

— Alors, ressaisis-toi et fais ce qu’il faut.

 

Le dossier de Rebecca sort tout droit de l’imprimante et les feuilles sont

encores chaudes quand la femme de l’accueil les tend à Eir. En retournant à

la salle d’enquête pour les lire, elle sent son agacement croître.

Elle les parcourt et en dresse rapidement le portrait d’une femme

profondément déprimée, ravagée sur le plan psychologique. Il transparaît

que Rebecca a commencé à avoir des hallucinations il y a environ cinq ans

de cela. Elle avait des visions et même des épisodes de paranoïa. Tout est

décrit en détail. Eir a la sensation que le psychiatre, Gunnar Billstam, se

met parfois dans la peau de Rebecca Abrahamsson, jusqu’à ne faire plus

qu’un avec elle, tant il est précis. Comme quelqu’un qui ne pourrait pas se

retenir de gratter la croûte d’une plaie pour regarder dessous.

C’est impensable qu’on ne lui ait pas retiré Jack. Eir se souvient que la

secrétaire des services sociaux Ines Bodin leur a raconté l’épisode sur le toit

de l’école, de sorte qu’elle retourne en arrière pour chercher ce passage.

Rebecca s’était prise pour un oiseau. Quand les enfants étaient sortis de

leur pause-déjeuner, elle avait commencé à sautiller sur place en citant le

dodo dans Alice au pays des merveilles. Elle avait ensuite été conduite au

département de psychiatrie, où elle avait été soignée pour psychose

temporaire. On avait demandé l’avis de Billstam sur la garde de Jack, s’il

pouvait continuer à vivre chez elle.

Quelqu’un aurait dû réagir à ce moment-là et s’occuper de l’enfant. Eir lit

les paragraphes où Billstam décrit son premier rendez-vous avec Rebecca.

Elle croit encore parfois être un oiseau. Elle est complètement perdue, et appelle quelquefois sa mère. Après la deuxième ou la troisième séance, les

notes deviennent de plus en plus détaillées et il trace une image de plus en

plus nette de Rebecca et de ses problèmes. Il semble évident que sa

psychose n’était pas passagère. Eir prend soudain conscience que ce qu’elle

lit est peut-être confidentiel. Peut-être les services sociaux n’étaient-ils

même pas au courant.

Elle commence à chercher frénétiquement le diagnostic que Gunnar

Billstam a posé officiellement. Quand elle tombe dessus, à la fin du dossier,

sa lecture lui donne presque la nausée. Son rapport est très nuancé par

rapport à l’ensemble de ses notes. L’image que Gunnar brosse de Rebecca

n’est plus celle d’une femme dérangée, au contraire, mais plutôt celle d’un

individu sain, qui a la situation sous contrôle, d’une femme apte à prendre

soin de son fils si une famille d’accueil l’aide occasionnellement le week-

end.

Pourquoi Gunnar Billstam a-t-il caché la gravité de son état aux services

sociaux ? Doutait-il de son analyse et de ses théories ? Eir s’imagine une

personne en pleine incertitude, qui n’ose pas trancher afin de préserver

Jack. A-t-il essayé de gagner du temps pour se faire une image plus juste de

l’état de sa patiente ? A-t-il eu peur des conséquences si on lui retirait la

garde de son fils ?

Elle pense à nouveau à Jack. Elle revoit devant elle cette créature fragile,

cachée à quelques mètres à peine du corps sans vie de sa mère ; puis au jour

où il est parti en voiture avec Mette : il était timide et renfermé sur lui-

même, dans sa propre bulle.

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