La fille renard

Maria Grund · Chapitre 17 sur 40

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La fille renard

Chapitre 15

 

S anna frappe deux coups brefs, et elle entend quelqu’un bouger derrière la porte. Une femme lui ouvre, sans enlever la chaîne de sécurité. — Oui ? demande-t-elle, sur ses gardes.

Sanna devine que c’est la sœur de sa coéquipière. Sa beauté la surprend. À

la différence d’Eir, on dirait un petit oiseau fragile.

— Eh bien… Je cherche Eir.

— Elle n’est pas là.

Sanna sort son badge de police.

— Vous devez être sa sœur. Je m’appelle Sanna Berling et je suis sa

collègue. J’ai essayé de l’appeler, mais elle ne répond pas.

— Je crois qu’elle est partie à la bibliothèque.

Sanna la regarde avec gratitude.

— Alors, je vais aller voir si je peux l’y trouver.

Elle tourne les talons pour partir.

Cecilia enlève alors la chaîne de sécurité et ouvre la porte.

— Entrez, vos cheveux sont tout mouillés. Je dois avoir une serviette, si

vous…

Elle emmène Sanna à la cuisine, où elle lui tend un torchon propre pour

sécher ses cheveux. Sixten vient la renifler un peu. Sanna lui grattouille

l’oreille et il part s’installer à côté du canapé.

Cecilia la regarde, l’air d’hésiter.

— Vous allez à la bibliothèque, maintenant ?

— Oui ?

— Est-ce que vous pourriez me déposer au passage ?

Elle porte déjà ses chaussures d’extérieur, comme si elle était en route

pour quelque part. Il y a un sac de sport posé sur le sol de la cuisine. Sanna

se souvient que Le Chêne lui a raconté le parcours de la jeune femme en

centres de désintoxication. Elle peut lire le manque dans le regard vide de

Cecilia.

— Est-ce que ta sœur sait que tu t’en vas ?

Cecilia secoue la tête.

— Ce n’est pas un souci, je l’appellerai.

— Je suis désolée, mais je ne te conduis nulle part, répond Sanna avec

autant de gentillesse qu’elle le peut. Je dois y aller.

 

Eir se gare devant l’hôpital, où se trouve le département de médecine

légale. Le parking est désert, si ce n’est la poignée de voitures éparpillées

qui ont l’air de s’y trouver depuis plusieurs jours, à en juger par les feuilles

rouge orangé tombées sur leur pare-brise.

Elle se passe les mains dans les cheveux et jette encore un coup d’œil au

rétroviseur, avant de sortir du mascara de la poche intérieure de son

blouson. Elle commence à en appliquer avec soin. Elle prend ensuite le

livre qu’elle a posé sur le siège à côté d’elle et sort de sa voiture, sous la

pluie.

La salle d’autopsie est vide. Elle y pénètre juste au moment où Fabian est

en train de suspendre sa blouse de travail à un crochet derrière la porte. Il ne

l’a pas remarquée et commence à se laver énergiquement les mains dans le

lavabo. Elle s’arrête un instant pour l’observer.

Ses gestes sont pleins d’assurance. Et pourtant, elle ne peut s’empêcher de

se demander quel genre d’homme il est, même s’il a l’air normal et sûr de

lui, pour avoir choisi de passer sa vie à découper des cadavres. Son sac est suspendu également, à côté d’une parka vert foncé. C’est un sac de cuir

brun joliment patiné.

Subitement, elle l’entend.

— Tu es entrée seulement pour te mettre à l’abri, ou bien il y avait autre

chose ?

Elle lui sourit, un peu gênée, avant de baisser la capuche de son sweat-

shirt.

— Tu travailles tard, constate-t-elle.

— Tu en as de la chance. On dirait.

— On dirait.

Il se retourne vers elle et lui sourit, mais il a l’air épuisé.

— Ils ont fermé le dernier foyer de nuit la semaine dernière. Et la semaine

d’avant, quelqu’un a mis le feu au foyer pour mineurs à côté du port.

— J’en ai entendu parler.

— J’ai l’impression d’avoir eu plus de travail au cours de ces dernières

semaines que pendant toute l’année.

Il s’essuie les mains avant de lui lancer sa serviette. Elle la passe

rapidement sur ses cheveux avant de la déposer dans une corbeille à linge

sale à côté d’eux.

— Il est arrivé quelque chose ? lui demande-t-il.

— Oui, répond Eir en lui tendant le livre.

De l’eau sale s’en échappe, goutte à goutte : elle l’a fait tomber dans une

flaque d’eau en sortant de la bibliothèque.

— Pardon, reprend-elle en tentant de repérer quelque chose pour nettoyer.

Merde alors. C’était leur seul exemplaire, je dois le lire et essayer de

comprendre de quoi il s’agit. C’est le bouquin qu’on a retrouvé à moitié

cramé chez Rebecca. Et Sanna reste injoignable. Je voulais juste te

demander si tu l’avais lu. Je ne connais encore personne sur cette putain

d’île, et lire des résumés sur Internet, c’est pas mon truc.

Fabian ouvre le livre. Les pages se décollent de la couverture et Le

Paradis perdu de Milton tombe à leurs pieds.

— Mais non, merde ! s’écrie Eir en levant les mains au ciel en signe de désespoir.

Fabian rit en ramassant quelques pages.

— Ça fait longtemps que je n’avais pas vu ce bouquin.

— Tu l’as donc lu ?

— J’ai écrit une dissertation dessus quand j’étais au lycée.

— Quelle aubaine, soupire Eir, soulagée. De quoi ça parle ?

— Je ne m’en souviens pas trop, ça fait pas mal d’années…

— Tout m’est utile, au point où j’en suis.

— Tu as du temps ?

— Malheureusement, pas trop. Tu me donnes la version courte ?

— Je crains que ça ne soit pas possible. Tu promets de ne pas m’en tenir

rigueur si j’ai mal interprété ? répond-il avec un sourire.

— Vas-y.

— Tu connais la Création et la Chute ?

— Tu veux dire Adam et Ève, et tout ça ?

— Oui. Ce livre les décrit et tente de concilier un bon Dieu tout-puissant

avec un monde plein de noirceur.

— C’est une sorte de plaidoyer pour Dieu, alors ?

— Oui, on pourrait dire ça comme ça.

— Mais je ne comprends pas, quelle est la différence avec la Bible ?

— Je ne sais pas quelle version de la Bible tu as lue, mais dans ce récit,

c’est Satan le personnage principal.

— D’accord.

— C’est sans doute une façon erronée de le résumer, mais, d’après moi,

Le Paradis perdu traite du combat tragique que mène Satan pour gagner son

autonomie, ou sa liberté, en d’autres termes.

Eir réfléchit un instant.

— OK. Donc, si le coupable nous a ramené ce livre, puis y a mis le feu,

que crois-tu qu’il essayait de nous dire ?

Fabian frotte son pouce contre ses dents, comme si elles le démangeaient.

Eir frissonne. Il lève ensuite les yeux vers elle, et déclare :

— Que le Diable ne dépend plus de Dieu ?

Eir garde les yeux fixés droit devant elle, mais Fabian continue à la

regarder. Elle met un moment avant de s’autoriser à croiser son regard.

— Que Satan s’est libéré ? demande-t-elle à voix basse.

Elle observe Fabian. Elle ne veut pas partir. D’un autre côté, elle se dit

qu’elle ne devrait pas. Personne ne devrait être attiré par un homme qui

passe sa vie sous terre, entouré de morts.

Elle doit reprendre le contrôle et sortir de la pièce. Elle tente d’invoquer

une image de lui en train de pratiquer une autopsie sur un corps, mais elle

échoue. Au lieu de cela, c’est comme si toutes les sonnettes d’alarme

s’éteignaient brusquement pour ne laisser que ses yeux bleu foncé sans

fond, ses mains puissantes, et l’assurance de ses gestes. Et entre eux, il y a

cette brutale révélation que le Diable est peut-être en train d’errer là-dehors,

tel un chien sans maître. Libre.

Elle hésite, puis s’approche lentement de lui. Avant qu’il ait eu le temps

de réagir, elle est déjà beaucoup trop près. Lorsque ses lèvres touchent les

siennes, il lui saisit les poignets. Il recule la tête pour l’obliger à rencontrer

son regard, il attend une confirmation. Elle hoche la tête, ferme les yeux, et

il la serre fermement, l’enveloppant de ses bras.

 

Devant la bibliothèque, Sanna descend de voiture. Elle ignore exactement

pourquoi elle est venue jusqu’ici, alors qu’elle sait que l’établissement est

déjà fermé. Peut-être était-ce pour retrouver Eir, ou peut-être essaie-t-elle

seulement de trouver un prétexte pour ne pas rentrer chez elle. Elle voit que

quelqu’un a collé une annonce à côté de la porte d’entrée. C’est le

personnel qui demande aux usagers s’ils ont vu quelque chose : des DVD

ont été volés. Toute piste est la bienvenue.

Une bibliothécaire sort du bâtiment plongé dans la pénombre, clés à la

main.

— Revenez demain, lance-t-elle joyeusement, tout en verrouillant la porte.

En voyant Sanna lire l’annonce au sujet des DVD, elle émet un petit

raclement de gorge gêné.

— Quelle blague, cette affaire. On pense que c’est une bande d’ados qui a fait ça. Ils ont volé toute une caisse de DVD et puis ils ont jeté les disques

dans le parc, là devant, et ont gardé les emballages. Ils doivent penser que

c’est marrant, que plus personne ne regarde de DVD maintenant qu’on

trouve tout sur Internet. Ils croient qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent,

comme si on avait des fonds illimités, nous !

Sanna a envie de lui dire que quelques DVD volés ce n’est pas aussi grave

que les deux meurtres sur lesquels elle est en train d’enquêter, mais elle

n’en a pas la force. Au lieu de cela, elle retourne à sa voiture, se laisse

tomber sur le siège du conducteur et tente à nouveau d’appeler Eir. Toujours

pas de réponse. Un peu plus loin, un poivrot hurle quelque chose. Elle

hésite, puis démarre, en direction du quartier où se dresse l’église

catholique.

 

Le gros bâtiment est moderne et a été dessiné par un architecte. Par

rapport aux maisons médiévales et aux ruelles pavées des alentours, il a

presque l’air futuriste.

Elle sort de voiture pour aller voir si la porte de l’église ou l’accueil sont

ouverts, contre toute attente. Tout est verrouillé et les lumières sont éteintes.

De retour à son véhicule, elle se demande à nouveau si elle doit rentrer chez

elle, mais elle a l’impression que ce serait une perte de temps. Elle laisse

son regard courir sur les pavés luisants des rues. Une sensation de calme

règne sur les lieux. Elle se renverse dans son siège et avale une pilule, puis

une autre. Elle entraperçoit la muraille au loin, dans le noir. Derrière elle, la

mer brille sous la lumière de la lune. Elle est d’un bleu changeant et presque

électrique.

 

Eir renfile son jean et son pull sans même prendre la peine d’en faire sortir

ses cheveux, qui restent coincés en dessous. Fabian la regarde avec ses yeux

rieurs.

— Tout va bien ? s’enquiert-il.

— Tu vas rentrer, maintenant ? lui répond-elle abruptement.

— Oui. Tu veux que je te dépose ?

Eir désigne du menton les pages du livre, qui gisent par terre.

— Non merci. Mais tu pourrais me rendre un service et rendre ce livre à la

bibliothèque pour moi ?

Quand elle se dirige vers sa voiture, le bitume brille d’humidité. En

songeant à ce qui vient de se produire, elle dissimule un sourire. Fabian lui

rappelle quelqu’un. Elle l’a peut-être déjà rencontré ailleurs, ou dans une

autre vie. Ou bien c’est quelque chose dans ses yeux. Les choses peuvent-

elles vraiment être aussi simples ? Elle prend une profonde inspiration et

décide de ne plus y penser.

Elle entend des pas rapides derrière elle. Quand elle se retourne, elle ne

voit personne. Elle se dit qu’elle est épuisée et qu’elle s’imagine des choses.

Puis elle entend à nouveau le bruit, il produit un écho contre les murs de

l’hôpital. C’est un son qui ressemble à peine à des pas humains. Cela fait

plutôt penser à un animal à quatre pattes, qui bougerait de façon

désordonnée.

— Y a quelqu’un ? lance-t-elle dans l’obscurité.

Tout redevient silencieux.

Elle secoue la tête en se disant qu’elle doit rentrer dormir, lorsqu’elle voit

une ombre passer rapidement devant elle. Il y a une ou deux créatures

accroupies à l’endroit le plus sombre du parking. Elle se rend compte que

c’est là que sa voiture est garée, et que l’éclairage est cassé juste à cet

endroit.

Elle se répète plusieurs fois que personne ne lui veut du mal, et que

l’absence de lumière est une simple coïncidence. La personne qui se tient là

est peut-être un sans-abri à la recherche d’un endroit où se réfugier.

Elle se retourne vers l’hôpital. L’une après l’autre, les lumières de la cage

d’escalier sont en train de s’éteindre automatiquement. Fabian devrait

bientôt sortir sur le parking du sous-sol pour aller chercher sa voiture ; mais

tout est sombre. Peut-être a-t-il déjà quitté le bâtiment par une autre porte.

Elle fait un pas en avant. Un bruit de verre brisé fend l’air, suivi d’un son

chuintant. Elle se précipite vers sa voiture.

La vitre côté conducteur a été brisée, et ses roues ont été lacérées de coups de couteau. Elle se jette sur le sol pour regarder sous le véhicule. Elle

aperçoit deux paires de pieds de l’autre côté. Elle ne réussit pas à deviner

s’ils se dirigent vers elle, ou s’ils sont en train de s’éloigner, mais elle sait

une chose : le couteau qui a fait ça à ses pneus était bien aiguisé. Elle retient

sa respiration, dégaine son arme et se remet debout. Une ombre se précipite

sur elle. Elle aperçoit un visage, des épaules, et ensuite un bras, qui la

pousse de toutes ses forces sur le côté. Elle s’affale sur le bitume.

— Bande de lâches ! hurle-t-elle aux deux ombres qui détalent sur la

pelouse, en direction de la muraille.

Quand elle réussit à se remettre debout, elle regarde la vitre de sa voiture

avec désespoir. Quelqu’un a tagué son siège. On y a écrit CRÈVE, en

grosses lettres rose fluo.

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