La fille renard

Maria Grund · Chapitre 21 sur 40

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La fille renard

Chapitre 19

 

 

L e soir tombe, et l’obscurité descend sur le commissariat. Dans la salle d’enquête, c’est le chaos total : il y a des documents sur chaque chaise, des tasses de café, des verres d’eau et des assiettes pleines de

miettes gisent pêle-mêle sur la grande table et par terre. Sanna, Eir et

Bernard se battent avec les finances de Marie-Louise et de Frank Roos,

dans un océan d’extraits de compte, de dépenses et de virements.

Au petit matin, le portable d’Eir se met à vibrer jusqu’à tomber de sa

poche. Elle s’est assoupie, la tête posée sur la table. Elle se redresse sur sa

chaise et regarde autour d’elle, les yeux encore lourds de sommeil. La pièce

sent le renfermé et il n’y a plus personne, à part elle. Elle sort dans le

couloir. Quelqu’un fait le ménage un peu plus loin. Le bruit de la serpillière

qui balaie le sol lui rappelle le cri d’un oisillon qui tente de s’envoler.

Elle a reçu quelques SMS de Cecilia, qui lui demande où elle est. Eir

retourne dans la salle en s’étirant. Son corps est tout endolori. L’enquête

commence à faire partie intégrante d’elle-même, à s’incruster dans sa tête, à

pénétrer sous sa peau, dans chacun de ses pores. La chaise où Sanna est

restée assise toute la nuit n’a pas bougé d’un millimètre, alors que Bernard

et elle ont déplacé la leur des dizaines de fois dans leur fébrilité.

Elle fait défiler tous les moments passés en compagnie de Sanna. Le

comportement calme et décidé de sa collègue ; mais elle a aussi senti quelque chose poindre sous la surface, comme une bombe à retardement.

Elle en a déjà eu quelques avant-goûts. Quand elles ont trouvé Jack, par

exemple. C’est là qu’elle a entraperçu le côté sanguin de son acolyte,

protecteur, mais plein de rage également. Le reste du temps, cette violence

demeure enfouie en elle, à bouillonner sous la surface, à l’insu de tous. Et

elle se pose encore et toujours la même question : pourquoi a-t-on tué

Marie-Louise et Rebecca de la sorte. Qu’est-ce qui pousse un être humain à

vouloir en anéantir un autre ? C’est la question qui obsède Sanna.

 

Dans la salle de pause, Eir boit quelques longues gorgées à même le

robinet, puis se passe de l’eau froide sur le visage, avant de s’essuyer avec

la manche de son pull.

— Bonjour, beauté, lui lance Bernard en levant les yeux de son portable.

Elle le salue de la tête.

Il l’observe longuement.

— Alors, on m’a dit que tu ne voulais pas rester ici ?

— Qui t’a dit ça ? s’énerve-t-elle.

— Je connais des gens qui travaillent au Noa. Les rumeurs, tu sais.

— Oui, je sais. Les gens colportent un tas d’idioties.

— C’est pas vrai, alors ?

— Quoi donc ?

— Eh bien, que tout ce que tu attends, c’est qu’on te pardonne une vieille

bagarre, pour que tu puisses y retourner, récupérer ton ancien poste. Sanna

est au courant que tu vas te casser dès qu’ils t’appelleront ?

Eir n’a pas envie de répondre. Même s’il a raison, elle préfère ne pas y

penser. Elle ouvre la porte du frigo. Elle trouve le nouveau paquet de salami

que Bernard vient d’acheter et se sert sans rien demander. Il hausse les

sourcils et pousse un soupir.

— Ah oui, dit-il. Vas-y, je t’en prie.

Après des dizaines d’années passées à fumer, sa bouche est entourée de

rides. Les néons donnent un air bossu et terne à son crâne chauve et on

dirait que sa tête pèse des tonnes. Malgré tout, il est chaleureux et sympathique. Il ne semble pas traîner de casseroles, il est juste grognon le

matin. Eir se demande comment il a pu supporter Sanna pendant toutes ces

années ; mais il la connaissait sûrement avant que l’incendie ne détruise sa

vie.

Ses collègues lui en ont déjà parlé quelquefois, pour lui rappeler qu’elle a

un passé difficile. Sur Internet, elle a lu que son mari l’a poussée par la

fenêtre pour la sauver, mais qu’il n’a pas réussi à faire sortir leur fils, ni à

s’échapper lui-même.

— Ça va ? s’enquiert Bernard.

À la réflexion, Eir se dit qu’elle va bien, par rapport à Sanna. Peut-être

cette dernière s’interroge-t-elle autant sur le motif du meurtre à cause de ce

fameux incendie. Parce que le pyromane qui a anéanti sa famille n’a jamais

été puni, et ne lui a jamais fourni de réponses.

Elle croise les bras sur sa poitrine.

— Dis-moi, qu’est-ce que tu sais exactement de cet incendie ?

— De quel incendie tu parles ? demande-t-il avec un raclement de gorge

prudent.

— Tu le sais très bien. Il n’y en a qu’un seul dont on pourrait parler, toi et

moi, non ?

— Je n’en sais pas plus que n’importe qui.

Il hausse les épaules et part se chercher une tasse de café.

Elle refuse de laisser tomber et fixe sa nuque avec intensité jusqu’à ce

qu’il se retourne et soit contraint de croiser son regard.

— Qu’est-ce qui est arrivé au mec qui a mis le feu, au fait ?

Bernard soupire.

— Il a été considéré que c’était un accident, un court-circuit quelque part

dans l’installation électrique de la vieille maison.

— Mais personne n’y croit, non ?

Il élude la question en jetant un coup d’œil à l’horloge.

— Oh zut, il est déjà si tard ?

Elle le suit quand il quitte la salle de pause. Elle ne l’a jamais vu essayer

de se défiler comme ça avant.

— Il s’appelle Mårten Unger, n’est-ce pas ? Celui qui a fait ça.

— Oui, c’est bien son nom.

Il hausse ses larges épaules, mais son dos est tellement raide que son

mouvement a l’air faux.

— Tu sais où il est passé ? Il est toujours sur l’île ? Je demande au cas où

on le croiserait un jour, que je sache si je dois m’inquiéter pour elle, ou ce

qu’elle serait capable de faire.

— Comment pourrais-je savoir où il se trouve ? rétorque sèchement

Bernard.

— Pourquoi ça te dérange que je parle de lui ?

— Ça ne me dérange pas. Je ne comprends juste pas pourquoi tu poses

toutes ces questions. C’était il y a tellement longtemps, maintenant.

— Je suis curieuse, c’est tout. Franchement, si c’était moi, je l’aurais

sûrement tué…

Il s’arrête brusquement.

— Ça, ne le dis jamais à Sanna, lâche-t-il avec dureté, tu m’entends ?

Il la regarde dans les yeux avec rage.

— Entendre ce genre de conneries, c’est vraiment la dernière chose qu’il

lui faut. Et je pèse mes mots. Compris ?

Il continue à avancer dans le couloir. Eir ne sait pas quoi faire.

— Allez, quoi ! crie-t-elle derrière lui.

Il ne s’arrête pas, alors elle le rattrape et saisit son bras.

— Tu sais probablement où il se trouve, je vous ai entendus. Est-ce qu’il

est toujours ici ? Qu’est-ce que tu caches à son sujet ?

Il se dégage, mais elle insiste.

— Dis-moi. Je dois travailler en binôme avec elle, alors tu peux bien

montrer un peu de…

Soudain, Bernard l’attrape fermement par le poignet, la pousse dans la

salle d’interrogatoire la plus proche et la colle contre le mur. Il fait preuve

d’une force et d’une rapidité étonnantes.

— Tu veux entendre la triste vérité ? crache-t-il, en s’humectant les lèvres.

Tu crois vraiment que ta cervelle de moineau va pouvoir encaisser ça ?

Son haleine empeste le café. Eir ferme les yeux d’un air de dégoût et il

lâche prise.

— Pardon, je…, bégaie-t-il.

Elle le regarde droit dans les yeux avec colère.

— Pourquoi c’est un sujet aussi sensible pour toi ?

— On n’a jamais pu prouver qu’il l’avait fait. L’affaire a été classée

comme un accident.

— Oui, mais tout le monde sait que c’est lui, n’est-ce pas ?

— Sanna n’a cessé de répéter que les portes avaient été verrouillées de

l’extérieur et qu’elle avait vu quelqu’un s’enfuir des lieux.

— Mårten Unger ? Elle l’a vu ?

Il acquiesce.

— Elle en est sûre à cent pour cent. Peu de temps avant l’incendie, elle

menait l’enquête sur le fameux « pyromane de minuit ». Un malade mental

qui mettait le feu à des maisons occupées par des familles avec des enfants.

Il jetait toujours une sorte de petite poupée à l’intérieur pour allumer

l’incendie, une sorte de sculpture entourée de rubans en coton ou un truc

dans le genre, qu’il avait plongée dans de l’essence. Comme une momie.

— C’était Mårten Unger ?

— Oui. Mais son avocat a réussi à convaincre le procureur que les preuves

étaient insuffisantes et a prétendu que nous avions fabriqué les pièces à

conviction. On a dû clore l’enquête.

— Et peu de temps après, sa propriété est partie en fumée ?

Il acquiesce.

— On a officiellement conclu qu’il y avait eu un problème électrique, que

c’était un accident. Ça l’a détruite. Je ne sais pas comment elle a réussi à

survivre à ça.

— Et qu’est devenu Mårten Unger ? Il est passé où ?

— On lui a donné une nouvelle identité. Il y avait trop de menaces qui

pesaient sur lui, puisque beaucoup de monde était persuadé qu’il était le

pyromane…

— Autrement dit, l’homme qui a tué toute sa famille se promène quelque part en liberté ?

Bernard acquiesce de nouveau avant de continuer :

— Et la raison pour laquelle je ne veux pas parler de ça, c’est ce qui s’est

passé après. (Il hésite.) Elle a réussi à découvrir sa nouvelle identité et son

adresse, un trou perdu du côté de Svartuna dans le Norrland. Elle doit

connaître quelqu’un qui travaille au Skatteverket, le service des impôts, qui

aura fait fuiter les informations. Après ça, elle a commencé à utiliser mon

accréditation pour se connecter et regarder s’il habite toujours au même

endroit.

— Qu’est-ce que tu dis ? Merde. Et tu l’as laissée faire ?

— Oui, malheureusement. Et maintenant, elle se promène avec ces infos

dans la poche de son manteau, telle une bombe à retardement. Si elle devait

faire une bêtise, on finirait probablement tous les deux en prison,

puisqu’elle utilise mes identifiants.

— Putain de merde.

— On peut dire ça, oui. Heureusement, j’ai un copain flic là-bas qui garde

le mec à l’œil. Il s’assure qu’il reste en vie. Il me fait un petit topo de temps

en temps, ajoute Bernard.

À cet instant précis, Sanna passe sa tête à l’intérieur.

— Dis, tu veux un truc pour le petit déjeuner ? demande-t-elle avec

douceur, avant d’apercevoir Eir et Bernard. Qu’est-ce que vous faites là ?

C’est alors qu’Eir le voit.

Jack est recroquevillé derrière la porte. Il était là depuis tout ce temps.

Avec ses épaules baissées et sa tête penchée, il est à peine visible. Elle a

envie de pleurer. Il a tout entendu de leur conversation.

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