La mère et l'assassin

Alexandra Echkenazi · Chapitre 9 sur 47

Pages du PDF

La mère et l'assassin

Une semaine avant le bateau - 7

Une semaine avant le bateau

7

 

L’accident de camion n’avait pas compromis le plan de Morgane. Elle connaissait toutes les petites routes et les contournements entre Saint-Malo et Rennes et était arrivée pile à l’heure où Bennec devait sortir de prison. N’ayant pas réussi à trouver une place plus près, elle s’était garée à une centaine de mètres de la porte du centre pénitentiaire. Elle réalisa que si elle descendait de la voiture et traversait la foule avec son arme pour lui tirer dessus à bout portant, on l’arrêterait avant qu’elle ne s’exécute. Si elle voulait réussir son coup, elle allait devoir rester éloignée pour le tuer. C’était difficile, mais pas impossible.

Au stand de tir, elle s’était entraînée depuis différentes distances, afin d’être prête à faire face à toutes les circonstances. Elle avait ainsi appris à tirer aussi bien de près que de loin avec son Sig P210. La différence résidait dans l’inclinaison de l’arme par rapport à la cible. Pour un projectile 9 mm de 124 grains, à cent mètres, il fallait viser grosso modo trente centimètres en dessous de la cible pour l’atteindre.

Elle sortit son arme de son sac, vérifia qu’elle était chargé et la posa sur ses genoux. Afin d’être surélevée et d’avoir la meilleure visibilité possible, elle avait pris pour l’occasion le vieux combi Volkswagen de son père qui attendait d’être mis à la casse dans son garage près du port. Elle observa l’attroupement devant la prison : plusieurs personnes brandissaient des pancartes contre Bennec, le traitant d’assassin, ou réclamant, pour certains, des peines plus sévères pour les meurtriers d’enfants. Aucun ne le défendait ou clamait son innocence.

Il méritait ce qui lui arrivait. Et ce qu’il allait subir à présent.

En attendant qu’il sorte, elle se rappela tous ces moments volés à son mari, à ses filles, à sa famille, pour le retrouver après les cours. La première fois, il lui avait proposé de l’accompagner au cinéma à la séance de 17 heures. Cette proposition, pour le moins incongrue pour un rendez-vous galant entre deux adultes, lui avait paru bien plus compromettante que s’il lui avait donné rendez-vous dans un hôtel. Pourtant, à cette heure, personne n’en aurait jamais rien su et, si quelqu’un les avait croisés, elle aurait pu dire qu’elle avait rencontré son collègue par hasard dans la file d’attente. Mais Bennec n’avait pas eu cette idée de rendez-vous par hasard, il avait senti ce qui manquait à Morgane alors qu’elle-même n’en avait pas conscience. Il avait deviné qu’elle n’avait pas besoin d’un amant, mais d’un amoureux, d’un homme qui fasse de nouveau battre son cœur, qui la réveille de son train-train quotidien. Qui la fasse se sentir femme, et pas seulement mère. Morgane avait fini par accepter le rendez-vous et ils s’étaient retrouvés, en fin d’après-midi, devant le Vauban pour voir un film coréen dont elle ne se souvenait déjà plus. Elle avait passé deux heures, le cœur palpitant, à vibrer au moindre mouvement de Bennec, à ses frôlements de jambe, son souffle. Il n’avait même pas tenté de l’embrasser. À peine lui avait-il pris la main à la fin de la séance pour savoir si le film lui avait plu. Cela avait été pour Morgane la séance de cinéma la plus érotique qu’elle avait vécue depuis son adolescence. Il ne s’était rien passé, et pourtant elle était rentrée chez elle avec la sensation d’avoir trompé Titouan, la culpabilité en moins. Cela lui avait alors semblé le scénario idéal et, rien que pour cela, elle avait eu une envie irrépressible de renouveler l’expérience.

À la suite de ce premier rendez-vous, ils avaient communiqué par SMS, des dizaines de messages échangés par jour, parfois même en plein cours, et, là encore, rien de compromettant. Il lui demandait simplement quels étaient ses goûts en matière de musique, de lecture, de films, il lui envoyait des liens de vidéo de clips, elle faisait de même. Depuis combien d’années n’avait-elle pas ainsi échangé avec Titouan ? Ils ne s’envoyaient plus que la liste des courses et les dates des rendez-vous médicaux des filles. Elle ne le lui reprochait pas, elle se mettait dans le même sac. Lorsqu’on a chacun un boulot prenant, deux enfants et toute une logistique à gérer, on ne pense plus à s’envoyer des messages futiles, pourtant essentiels pour entretenir la flamme. À travers son histoire avec Bennec, elle en avait pris conscience. Elle avait eu l’impression, fausse, elle le savait désormais, que Glenn la connaissait mieux que son mari, qu’il était à l’écoute de ses besoins et de ses émotions, comme Titouan ne l’était plus depuis longtemps. Plus grave, elle avait eu le sentiment qu’ils étaient condamnés à n’être plus que mari et femme, ou, pire, seulement des parents.

Alors qu’elle sortait discrètement son pistolet de son sac, elle mesura combien elle s’était illusionnée. Elle qui avait toujours eu la tête sur les épaules, comment avait-elle pu être aussi naïve ? Pire, sans s’en rendre compte, elle avait jeté sa fille dans la gueule du loup, lui vantant les mérites de son prof de sport, aveuglée par son coup de cœur, ne devinant pas en lui le prédateur. Elle ignorait évidemment tout de son passé et de son goût pour les jeunes filles. Après coup, elle s’était dit que le comportement totalement immature de Glenn, sa façon de la courtiser comme s’ils étaient encore tous deux lycéens auraient dû éveiller sa suspicion.

Elle remarqua un mouvement dans la foule. La porte de la prison venait de s’ouvrir. Son pouls s’accéléra. Une jeune femme brune avec un brassard de police sortit la première. Puis Bennec apparut. Le visage hagard, très pâle, il avait l’air effrayé par toutes ces personnes qui scandaient son nom avec haine. Morgane attrapa son arme, abaissa sa vitre et le pointa sur lui. Elle avait les mains moites. Il était juste dans sa ligne de mire. Elle s’apprêtait à appuyer sur la gâchette quand elle crut croiser son regard. C’était impossible. Elle savait qu’il était myope et, à cette distance, il ne pouvait pas la voir. Pourtant son doigt restait bloqué, elle n’arrivait pas à l’abaisser. Elle avait tellement eu envie de tuer ce type, et voilà que maintenant elle hésitait. Elle le revit hurler son innocence quand les flics étaient venus l’arrêter. Elle ferma les yeux pour effacer la scène de son esprit, respira un grand coup. Il fallait qu’elle se reprenne. Bennec était un monstre. Il méritait la mort, comme le scandait la foule. Elle rouvrit les yeux et découvrit que la fliquette s’était postée juste devant lui. Elle était en train de faire monter Bennec à l’intérieur du véhicule garé devant l’entrée. Il s’y engouffra si vite que Morgane n’eut pas le temps de comprendre que c’était terminé, et qu’elle venait de louper sa fenêtre de tir. La brune au brassard monta côté passager et ordonna à son collègue au volant de démarrer.

Morgane ne savait pas quoi faire. Si elle essayait d’atteindre Bennec, elle risquait de blesser les policiers. La voiture commença à se frayer un chemin avec difficulté parmi la foule qui frappait sur le capot. Une fois le rassemblement dépassé, le véhicule de police prit de la vitesse et s’éloigna rapidement. Morgane jeta son semi-automatique sur le siège d’à côté et démarra à son tour. Il fallait suivre les flics pour savoir où ils l’emmenaient. Elle n’avait pas réussi à le tuer devant la prison, mais ce n’était que partie remise. Elle ne s’était pas entraînée au club de tir pour rien.

OceanofPDF.com