La mère et l'assassin

Alexandra Echkenazi · Chapitre 6 sur 47

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La mère et l'assassin

Chapitre 4

 

Morgane roulait le long de la côte. Elle était étonnamment calme pour une femme qui s’apprêtait à assassiner un homme. Elle savait déjà qu’elle tirerait en pleine tête. Combien de fois avait-elle imaginé la scène ? Elle qui le hélerait à sa sortie de prison, lui qui la chercherait dans la foule venue le soutenir ou le conspuer, leurs regards qui se croiseraient, la terreur dans ses yeux à la vue de l’arme qu’elle pointerait sur lui, puis le bruit de la détente, et sa cervelle qui se répandrait sur le sol. Morgane n’avait pas peur, au contraire. Elle avait hâte d’y être, de se poster devant la porte du centre de détention et de compter les minutes jusqu’à ce que cette ordure apparaisse. Elle espérait juste qu’il n’y aurait pas trop de journalistes et qu’elle ne blesserait personne d’autre que Glenn Bennec. Cela faisait trois mois qu’elle attendait ce moment.

Avant le drame, lorsqu’elle lisait les faits divers dans la presse et qu’elle pensait encore que cela n’arrivait qu’aux autres, elle se disait que, si elle se trouvait un jour confrontée à la mort de l’une de ses filles, elle n’hésiterait pas un instant. Elle n’avait pas compris la logique de ce père qui avait défrayé la chronique pour avoir enlevé le bourreau de sa fille en Allemagne, où il s’était caché, et qui l’avait ramené en France pour le faire juger. Elle avait pensé qu’il s’était bien compliqué la vie. Pourquoi ne pas avoir éliminé purement et simplement le monstre ? Ce n’était pas par crainte des poursuites puisque, ironie de l’histoire, ce père avait été condamné pour enlèvement et effectué un an de prison. Elle avait alors supposé que sa foi l’en avait empêché. Tu ne tueras point. C’était le pilier de la Bible.

Contrairement à cet homme, elle n’était pas croyante et bien décidée à se faire vengeance elle-même. Elle avait cependant compris que, s’il paraissait facile dans les films ou les romans policiers de tuer quelqu’un, c’était un peu plus compliqué dans la vraie vie. Il fallait se procurer une arme, pour cela avoir de l’argent, un réseau, puis apprendre à s’en servir, bref toute une logistique très éloignée des compétences d’une simple directrice d’école primaire comme elle. Cela ne l’avait pas découragée. Elle s’était inscrite dans un club de tir, s’entraînait au moins deux fois par semaine et venait de s’acheter une arme quand elle avait appris la nouvelle de la libération de Bennec pour vice de procédure. Elle n’avait pas prévu de mettre son plan à exécution aussi tôt, elle avait misé sur la période du procès, mais elle se sentait prête. Il lui était, de toutes les manières, insupportable de savoir cet homme en liberté. Elle ne pourrait retrouver la paix avant de le voir six pieds sous terre.

Le vert de la mer se fondait avec le gris du ciel. Il allait pleuvoir dans quelques minutes, comme souvent à marée montante. Tant mieux, pensa-t-elle, cela ajouterait à la beauté de la scène. A priori, une fois qu’elle aurait tiré, les policiers en faction devant la prison se jetteraient sur elle. Elle avait conscience qu’elle terminerait sa vie dans une cellule. Elle vivait emmurée dans son chagrin depuis la mort d’Océane. Cela ne changerait pas. Au moins, cette fois, elle en serait responsable. Elle songea à Alizée. Elle savait qu’elle était sur le point d’abandonner sa cadette, comme elle le faisait malgré elle depuis trois mois. Ce serait en tout cas ce qu’Alizée penserait. Ce n’était pas totalement faux. Depuis la disparition d’Océane, Morgane n’arrivait plus à profiter et choyer comme elle aurait dû le faire la fille qui lui restait. Elle se disait paradoxalement que, une fois son devoir accompli, une fois le meurtrier d’Océane tué de ses propres mains, elle pourrait enfin redevenir une mère pour Alizée, même si c’était derrière les barreaux d’une prison.

Lorsqu’elle s’était inscrite au lendemain de la disparition d’Océane, au club de tir, personne ne s’était interrogé. Pas même son psy. Pour tous, elle avait besoin de reprendre sa vie en main et de se sentir de nouveau en sécurité après le drame, l’apprentissage du tir était un moyen comme un autre d’y arriver. Son psy l’y avait même encouragée. Évidemment, l’avait-il avertie, elle ne se servirait jamais d’une arme dans la vie, mais le simple fait de savoir qu’elle en était capable lui donnerait une réassurance bienvenue. Au stand de tir, tout le monde connaissait son histoire. Ils l’avaient tout de suite prise sous leur aile. Certains se doutaient peut-être que son assiduité avait pour but d’exploser le crâne de l’homme qui avait tué sa fille dès sa sortie de prison. Si c’était le cas, ils n’avaient rien dit, comme s’ils l’avaient soutenue dans son projet, c’était en tout cas ainsi qu’elle avait interprété les choses.

Lorsque le procureur avait annoncé que Bennec allait être libéré pour vice de procédure, Titouan avait remué ciel et terre, intervenant même dans les médias, dans l’espoir de faire revenir le tribunal sur cette décision, alors qu’elle avait préféré garder le silence. Il lui en avait beaucoup voulu de ne pas monter au créneau avec lui. Il avait pensé qu’elle vivait un choc traumatique tellement important qu’elle n’arrivait plus à ressentir quoi que ce soit. Il n’avait pas compris qu’au contraire son cœur débordait d’émotion. Elle jubilait à l’idée de pouvoir faire la peau à Bennec plus tôt que prévu. Contrairement à Titouan, elle ne voulait pas qu’il retourne en prison. Elle voulait qu’il meure.

Elle regarda l’heure. C’était le moment de prévenir l’école de son absence. Elle composa le numéro de l’accueil sur son smartphone et le mit sur haut-parleur.

— Groupe scolaire de l’Émeraude, bonjour, entendit-elle résonner dans l’habitacle de sa voiture.

— Marie ? demanda Morgane.

— Salut, ma belle, je remplace Claude à l’accueil, il est malade.

— T’es vraiment multicarte, sourit Morgane.

— On pourra pas dire que je sers à rien, au moins ! rigola Marie.

Marie Pelletier était arrivée à la rentrée de septembre, elle faisait partie des contractuelles appelées en renfort en urgence par le rectorat face à la pénurie d’enseignants. Comme ses collègues, Morgane avait vu l’arrivée de cette petite brune à lunettes avec une grande méfiance. Elle avait certes un master en psychologie, son CV indiquait qu’elle avait travaillé de nombreuses années en tant que garde d’enfants à domicile, dans des crèches et auprès de jeunes en difficulté, mais elle n’avait jamais enseigné. Morgane avait été chargée de la coacher pour ses débuts, ce qui ne l’avait guère enchantée. Mais, très vite, elle avait constaté que Marie se donnait à fond, travaillait tous les soirs les programmes des classes qui lui étaient dévolues, et ne rechignait jamais à remplacer au pied levé une institutrice malade ou même, comme ce matin, le gardien. Surtout, les enfants l’adoraient et elle avait réussi à se faire respecter comme peu de débutantes. Morgane et ses collègues avaient fini par baisser les armes et accueillir Marie comme une des leurs. Morgane l’encourageait même à passer le concours de recrutement de professeurs des écoles pour être titularisée et lui avait proposé de l’aider. Marie avait vécu en direct le drame qui avait frappé Morgane quelques semaines à peine après son arrivée. Bizarrement, c’était de cette quasi-inconnue qui ne connaissait presque rien de sa vie que Morgane s’était rapprochée. Marie n’avait pas d’enfants, ne pouvait savoir la douleur, l’arrachement monstrueux, presque physique, jusqu’au fond de ses tripes, que l’on ressentait lorsqu’on perdait un enfant. C’était paradoxalement pour cela qu’elle préférait sa présence à celle de ses autres amies, mères de famille comme elle. Marie ne pleurait pas avec elle, elle se contentait de la rassurer et de la soutenir. Elle était devenue l’une des rares personnes dont elle supportait encore la compagnie. En tout cas, pensa Morgane, si elle terminait sa vie en prison, Marie ferait partie des personnes qu’elle regretterait.

— Tout va bien ? demanda celle-ci.

— Non, je ne me sens pas en forme, je ne viendrai pas ce matin.

— On s’en doutait un peu, ne t’inquiète pas. J’espère que tu ne passes pas cette journée seule, au moins ?

Morgane marqua un silence.

— Je peux venir au bateau après le boulot, si tu veux.

— C’est gentil, mais non.

— Tu me promets que tu m’appelles, si ça va pas ?

— Promis… Marie ?

— Oui ?

— Merci.

— De rien, ma belle.

Morgane raccrocha. La prochaine fois qu’elle reverrait Marie, ce serait au mieux dans un parloir, songea-t-elle. Alors qu’elle se voyait dans sa future cellule miteuse de la prison de Rennes, elle aperçut au loin des gyrophares allumés. Un accident. La circulation ralentit, jusqu’à ce qu’elle se retrouve à l’arrêt. Elle vit un camion couché en travers de la route au loin. Elle comprit qu’elle n’était pas sortie de l’auberge. Elle commença à craindre de ne pouvoir arriver à temps pour la sortie de Bennec. Jusqu’à quand les éléments allaient-ils se liguer contre elle ? Lui enlever sa fille n’avait-il pas suffi ? Qu’est-ce qu’elle avait fait pour mériter ça ? N’avait-elle pas assez souffert ? Elle poussa un hurlement de rage et se mit à pleurer.

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