La mère et l'assassin

Alexandra Echkenazi · Chapitre 2 sur 47

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La mère et l'assassin

Le bateau

 

Son arme à la main, Morgane réfléchissait à toute allure. Elle avait trop bu. L’alcool mêlé à la houle de la marée montante qui faisait tanguer le bateau lui donnait envie de vomir. Ou bien était-ce la vision du corps affalé et l’odeur âcre du sang ? Elle avait tant souhaité la mort de cet homme, et maintenant qu’elle l’avait devant elle en train de se vider de son sang, elle aurait tout donné pour qu’il revienne à la vie. Dans un geste absurde et désespéré, elle se mit à genoux et commença à lui prodiguer un massage cardiaque. Trente compressions sur la cage thoracique avec les talons des mains, une pause, deux insufflations, et ainsi de suite durant plus d’une minute. Elle qui n’avait jamais cru en Dieu se surprit à le supplier pour que le cœur de l’homme qu’elle avait tant haï redémarre. La seule fois où elle s’était adressée ainsi au Ciel pour quémander sa grâce, c’était trois mois plus tôt, à la disparition d’Océane. Quelle ironie de se retrouver aujourd’hui à prier pour que le responsable du drame revienne à la vie.

Épuisée, encore embrumée par les vapeurs d’alcool, elle finit par abandonner, obligée d’accepter que c’était terminé. Le miracle n’aurait pas lieu, Glenn Bennec ne respirait plus. Dans un accès de rage, les larmes aux yeux, elle se mit à frapper de toutes ses forces la poitrine de celui qu’elle essayait un instant plus tôt de ranimer. À l’extérieur, la tempête grondait de plus en plus fort. Les prévisionnistes avaient annoncé un très fort coefficient dans toute la baie de Saint-Malo. Ils ne s’étaient pas trompés, les éléments se déchaînaient. Morgane observa ses mains couvertes de sang, comme si elles ne lui appartenaient pas, puis les blessures du mort. Deux petits trous dans la poitrine et un dans la tête, desquels coulait un liquide chaud et rougeâtre. Elle ouvrit le chargeur de son pistolet semi-automatique, trois balles manquaient. La preuve de sa culpabilité pour la police. Commet allait-elle se sortir de là ? Elle réalisa que, pour tuer quelqu’un, il ne suffisait pas de trouver une arme et de viser sa victime entre les deux yeux. Il fallait aussi savoir comment effacer ses traces et sauver sa peau. Quand elle avait pris la décision d’assassiner Glenn Bennec, elle avait négligé ce dernier aspect. Elle avait pensé que, une fois sa vengeance accomplie, elle n’aurait plus rien eu à attendre de la vie. Sa fille décédée, sa famille détruite, peu lui importait alors d’être arrêtée par la police.

Mais rien ne s’était passé comme prévu.

À présent, elle refusait d’aller en prison. Pas tant qu’elle n’avait pas retrouvé le corps d’Océane. Elle s’en voulait. Cet homme aurait dû la conduire à sa fille, au lieu de quoi il gisait, mort, trois balles de son arme dans le corps. Elle fixait le cadavre de Bennec, cherchant une solution. Elle reprit alors espoir. Tout n’était pas perdu. Sa mort ne scellait pas la fin de sa quête. Bien au contraire, une nouvelle piste s’ouvrait pour elle. Les craintes de Morgane se dissipèrent aussitôt. Un sourire étrange apparut sur son visage. Elle se releva, attrapa une serviette-éponge et s’essuya grossièrement les mains. D’abord, se débarrasser du cadavre. Elle regarda sa montre. Il restait six heures avant que le jour ne se lève et que la marée ne redescende. Elle monta sur le pont et, son sang-froid retrouvé, comme s’il n’y avait aucun macchabée dans la cabine, elle alluma le moteur du bateau. Une fois sortie du port, elle hisserait la voile de tempête. Son père lui avait appris qu’un bateau pouvait résister à tout, avec un bon capitaine. Les vents étaient violents mais ils la pousseraient dans le bon sens. Elle connaissait le moindre rocher de la baie. Elle savait exactement où jeter le corps. Elle ne le ferait pas disparaître, elle ne se leurrait pas, pour cela il aurait fallu le dissoudre dans un bain de chaux ou le démembrer comme dans les films, elle s’en savait incapable. Elle voulait juste retarder le moment où la police repêcherait Bennec et remonterait jusqu’à elle. Il restait trois balles dans son arme. Son cœur avait retrouvé un rythme régulier. L’air marin avait effacé les effets de l’alcool. Elle ne s’était jamais sentie aussi forte. Elle était prête à tout pour retrouver sa fille. Même si elle était déjà morte.

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