La mère et l'assassin

Alexandra Echkenazi · Chapitre 4 sur 47

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La mère et l'assassin

Chapitre 2

 

Titouan buvait son café tout en fixant son smartphone. Une photo de tous les quatre, Morgane, Océane, Alizée et lui. Malgré le drame et leur séparation avec Morgane, il l’avait gardée comme fond d’écran. Tant que cette photo était sur son téléphone, croyait-il, le miracle d’un retour à leur vie d’avant était encore possible. Océane n’étant plus parmi eux, plus jamais rien ne serait comme autrefois, mais il ne pouvait pas s’y résigner. Il lui restait Alizée, sa courageuse et belle cadette âgée de quinze ans, qui était devenue son soutien, celle sur laquelle il se reposait, alors que c’était lui qui aurait dû, dans une famille normale, l’épauler. Morgane, elle, n’avait plus personne. Comment faisait- elle pour survivre à autant de solitude ? Comment pouvait-elle, même un jour comme celui-ci, refuser d’échanger ne serait-ce que quelques mots avec lui sur ce qu’elle avait dans le cœur ?

Il revoyait leur coup de foudre vingt ans plus tôt sur une aire d’autoroute bretonne, alors qu’il n’arrivait pas à changer le pneu de son combi Volkswagen qui venait de crever. Elle était institutrice dans une école primaire, mais avait grandi dans le garage à bateaux de son père. Elle s’y connaissait parfaitement en mécanique, son père avait la même camionnette, et elle lui avait porté secours. Jamais il n’avait trouvé une femme aussi sexy. Il se souvenait de la vitesse à laquelle les choses étaient allées ensuite. Leur installation ensemble, leur envie de se marier, d’avoir un enfant, Océane, puis un second, Alizée, deux prénoms symbolisant leur amour commun de la mer et de cette terre bretonne. Il repensait aux plans de leur maison, qu’ils avaient dessinés eux-mêmes, à toutes ces années de bonheur facile et inconscient de la catastrophe à venir. Il se demandait pour la énième fois s’il avait bien tout fait pour sauver leur couple. C’était en tout cas ce dont il se persuadait, mais, les mauvais jours comme celui-ci, il lui arrivait de penser qu’il n’avait pas été à la hauteur. Que Morgane aurait sans doute eu besoin d’un homme plus fort face à cette épreuve. Il s’était pourtant battu pour l’aider à maintenir la tête hors de l’eau, mais elle avait finalement quitté la maison, lui expliquant qu’elle n’y arrivait plus, habiter avec lui comme si de rien n’était lui était devenu tout bonnement impossible. Elle s’était installée sur le voilier qu’elle avait hérité de son père, amarré dans le port de Saint-Malo. Ils vivaient ainsi séparés, depuis trois longs mois, lui avec l’espoir qu’elle revienne, elle dans un repli sur soi de plus en plus fort. Titouan tentait parfois de lui tendre une perche en lui parlant des jours heureux, en lui faisant comprendre qu’il l’aimait toujours, malgré tout. Mais c’était comme si le cœur de Morgane s’était asséché.

Il était le dernier à essayer. Plus personne n’osait lui proposer une sortie, un café ou juste lui demander des nouvelles, tant elle était devenue froide et distante. Même Alizée, leur propre fille, avait baissé les bras et refusait à présent de passer ses week-ends avec sa mère sur le bateau. Il avait pensé que Morgane se serait battue pour la faire changer d’avis, mais elle avait admis que, malgré la tristesse que lui causait la décision de leur fille, elle la comprenait : elle n’arrivait plus à être une bonne mère. C’était comme si son chagrin pour son aînée était plus fort que son amour pour sa cadette. Comment aimer encore quand son enfant n’est plus ? Combien de fois avait-elle posé cette question à Titouan, comme un reproche de le voir retrouver un semblant de vie sociale, de tout simplement continuer à vivre.

Il terminait son café quand Alizée apparut sur le seuil. Il la contempla quelques instants. Elle leur ressemblait tellement. À Morgane. À Océane. Les trois femmes de sa vie.

— J’y vais, lui dit l’adolescente en souriant un peu trop.

Titouan comprit qu’elle ne désirait pas parler des événements. Bien que ses relations avec sa mère se soient distendues, elle commençait à avoir le même caractère.

— Tu ne veux pas manger quelque chose avant de filer ?

— Merci, je suis en retard, je vais m’acheter un truc à la boulangerie sur la route.

— OK…

Elle lui lança un baiser à distance et prit la direction de la sortie.

— Alizée !

Elle se retourna.

— Tu es sûre que ça va aller ?

— Pourquoi ça n’irait pas ?

— Tu le sais très bien…

— Je m’en fous, de ce type. Qu’ils l’enferment maintenant ou plus tard, qu’est-ce que ça change ? Ça ne me rendra pas ma sœur.

— Si tu veux, tu peux sécher les cours, aujourd’hui.

— Au contraire, s’il y a un jour où j’ai envie d’y aller, c’est aujourd’hui.

— Tu viens toujours déjeuner au resto ce midi ? Fish and chips maison au menu ! J’ai proposé à maman, mais…

— Quelle surprise ! Tant mieux, je préfère quand on est que tous les deux. Allez, bye !

Elle ouvrit la porte, puis se ravisa.

— Si tu veux, je peux sécher pour te tenir compagnie, lui suggéra-t-elle alors.

Le cœur de Titouan se serra. Ce n’était pas aux filles de protéger leurs pères, mais aux pères de protéger leurs filles. Depuis qu’Océane avait disparu et que Morgane était partie, les choses s’étaient inversées entre eux. Il se sentit en dessous de tout.

— Ça va aller, ma chérie. Va rejoindre tes copains.

Elle lui sourit et ferma la porte derrière elle.

Une fois dehors, Alizée entendit une notification sur son téléphone. Elle scruta l’écran. Un message de sa mère. Elle hésita puis tapa avec son index sur le petit carré vert qui ouvrit le SMS. « Je t’aime. Maman. » Elle n’aurait pas pu faire plus court. Elle fut soudain très en colère contre sa mère. Elle la détestait. Les larmes lui montèrent aux yeux. Elle les retint avant qu’elles ne bousillent son maquillage. C’était un jour comme un autre, se répéta-t-elle mentalement alors que son bus scolaire venait d’arriver et qu’elle grimpait à l’intérieur, l’air triomphant de la fille populaire. Elle refusait d’être la sœur de la morte, même si elle savait que c’était ainsi que tout le monde l’appelait au lycée.

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