La mère et l'assassin
Chapitre 26
Jules n’avait pas fermé l’œil. Il était rentré du port au milieu de la nuit, avait regagné sa chambre en grimpant au mur et avait attendu les yeux grands ouverts que son réveil sonne. Puis, alors que sa mère préparait le petit déjeuner dans la cuisine, il avait pris sa douche comme il le faisait tous les matins avant d’aller au lycée. Le programme quotidien habituel. C’était en tout cas ce qu’il voulait faire croire à ses parents. Ils ne devaient pas savoir qu’il avait frotté comme un forcené pour faire disparaître sous l’eau les traces de sang qu’il avait rapportées de son escapade nocturne. Il s’était changé et faisait à présent les cent pas dans sa chambre tout en marmonnant pour lui-même des propos inintelligibles. Il dodelinait de la tête de bas en haut comme s’il récitait une prière ou une formule magique. Ce mouvement était le seul qui le calmait lorsqu’il vivait un stress intense. La psy qu’il voyait une fois par semaine depuis dix ans lui avait expliqué qu’il reproduisait le bercement maternel, celui qui était censé l’avoir apaisé lorsqu’il n’était encore qu’un nourrisson. Ce besoin inhabituel d’être bercé du haut de ses dix-sept ans s’expliquait, d’après elle, par son passé douloureux, durant lequel, selon toute vraisemblance, il n’avait justement pas été assez bercé. Toujours était-il que ce mouvement lui apportait d’ordinaire un certain soulagement. Mais, cette fois, rien n’y faisait, la tension ne redescendait pas. Il se sentait fait comme un rat. Il en était sûr, ses empreintes devaient être partout, tôt ou tard, les flics allaient remonter jusqu’à lui.
— Jules, petit déjeuner ! cria sa mère au rez- de-chaussée.
Il imagina la réaction de ses parents. Il ne pouvait pas leur faire ça. Eux qui s’étaient battus pour qu’on ne le catalogue pas comme un enfant à problèmes malgré ses accès de violence et son passé psychiatrique. Son père et sa mère, qui avaient tout fait pour lui, qui s’étaient saignés aux quatre veines pendant toutes ces années pour lui offrir la meilleure vie possible. Qui l’avaient aimé comme jamais personne ne l’avait aimé. S’ils savaient dans quoi il s’était fourré, ils seraient totalement anéantis. Peut-être même le renieraient-ils ? Son sang se glaça à l’idée d’être abandonné une nouvelle fois. Alors que son souffle devenait de plus en plus court sous l’effet de la panique, il tenta de se rassurer. Non, jamais son père et sa mère ne l’abandonneraient, même s’ils apprenaient qu’il était un meurtrier.
Ce monstre avait brisé sa vie dix ans plus tôt, et malgré tous ses efforts pour l’oublier, le ranger dans le tréfonds de sa mémoire, il le hantait encore. Depuis qu’il avait retrouvé sa trace, il le revoyait quasiment toutes les nuits dans ses cauchemars. C’était toujours le même scénario. Il était dans une salle de classe, seul, alors que les autres enfants jouaient dans la cour de récréation. Il était déjà ado, pourtant il était dans une classe de primaire. Il était assis à l’un des minuscules bureaux, une étiquette blanche était posée devant lui. Il avait beau écrire son prénom, Jules, une main gantée de noir l’effaçait chaque fois. Effrayé par la situation, il se levait et courait vers la porte pour s’enfuir. Comme elle était fermée, il la crochetait en un temps record à l’aide d’un couteau de pêche qu’il maniait avec une agilité qu’il ne se connaissait pas. Mais, alors qu’il se voyait libre et soulagé, ce démon était planté devant lui. Immense, le regard mauvais, prêt à l’étrangler. Les mains tendues vers lui, comme dans un film d’horreur, la bête maléfique s’avançait. Tétanisé, il essayait de crier, mais rien ne sortait de sa bouche. C’était en général le moment où il se réveillait. En sueur dans son lit, en train de hurler et de gratter sa cicatrice autour du cou tel un forcené. Un peu comme il était en train de le faire maintenant.
— Jules, tu veux bien descendre ? Tu vas être en retard au lycée.
Il se prit la tête entre les mains. Il avait voulu mettre cette ordure hors d’état de nuire, l’empêcher définitivement de réapparaître dans ses cauchemars. Il devait se rendre à l’évidence, il avait totalement échoué. Elle ne l’avait jamais autant hanté. En ouvrant la porte de sa chambre pour rejoindre ses parents, sa silhouette effrayante et ses bras tendus lui apparurent. Il ferma les yeux quelques secondes et soupira de soulagement en les rouvrant et constatant que la vision avait disparu. Il eut alors la conviction qu’il n’avait plus le choix. Il avait retardé le moment au maximum. Puisque aucun bercement ne pourrait lui faire trouver la paix, il fallait passer à l’étape suivante et terminer le travail. Cette idée l’apaisa instantanément. Il retrouva ses parents à table, un grand sourire sur le visage.
— Ça va, mon chéri ? Installe-toi.
Il s’assit en face de son père et commença à manger. Et puis sa mère le fixa en fronçant les sourcils.
— C’est quoi, cette trace ?
— Quelle trace ?
— Cette tache rouge, là, sur ton cou.
Il tourna la tête et croisa son reflet dans le miroir accroché au mur et découvrit avec stupeur qu’il avait du sang juste au niveau de la cicatrice qui faisait le tour de son cou. Il s’était pourtant nettoyé de la tête aux pieds. Il attrapa sa serviette, la trempa dans son verre d’eau et se mit à frotter pour faire disparaître la tache.
— C’est bon, c’est parti, arrête de frotter aussi fort, lui souffla son père. Ta cicatrice est peut-être ancienne, mais elle reste fragile.
Non, vraiment, il n’avait pas le choix. Après Océane, puis le prof de sport, il devait mettre hors d’état de nuire tous les fantômes du passé, le plus vite possible.
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