La mère et l'assassin
Quelques heures après le bateau - 35
Quelques heures après le bateau
35
L’îlot du fort de la Conchée était à découvert depuis deux heures. Sur le bateau, Morgane s’attendait à ce que la police débarque d’une minute à l’autre. Elle était prête, mais elle avait une dernière chose à faire : découvrir où Jules Fournier avait caché le corps de sa fille. Elle savait que tôt ou tard les flics remonteraient jusqu’à lui, mais elle ne les pensait pas capables, avec leurs méthodes, de lui faire cracher le morceau. Elle avait peut-être hésité à tuer Glenn, mais elle n’hésiterait pas, maintenant qu’elle était persuadée que Jules était à l’origine de la disparition d’Océane, de le faire parler par tous les moyens.
Elle attrapa son arme et regarda sa montre. Elle avait rendez-vous dans dix minutes. Jules l’avait contactée via Instagram au moment même où elle était tombée en arrêt devant sa photo parmi tous les clichés qu’elle avait récupérés de ses années à Surcouf. Il avait refusé de venir chez elle ou de lui parler par téléphone. Il voulait la rencontrer à l’abri des regards, sans témoin. Il lui avait ordonné de ne pas appeler la police, sinon elle ne saurait jamais ce qui était arrivé à sa fille.
Elle se remémorait cet épisode douloureux de sa carrière d’enseignante qu’elle avait essayé d’occulter ces dix dernières années et qui remontait à la surface de la manière la plus atroce, puisque Océane, puis Glenn en avaient payé le prix fort.
Jamais en dix ans elle n’avait cherché à savoir ce qu’il était devenu. La cheffe de la brigade des mineurs qu’elle était allée voir, faute de renseignements au niveau de l’institution scolaire, lui avait conseillé de tourner la page. Elle lui avait martelé qu’elle avait bien agi en signalant la mère, qu’elle ne devait pas culpabiliser ni ressasser les événements. Ils avaient l’habitude de ce genre de situation, souvent le sauveur endossait le rôle du bourreau. Elle ne devait pas regretter son geste, la séparation de la mère et de l’enfant était ce qui pouvait arriver de mieux à ce dernier. Le bourreau, c’était la mère, pas elle. Dix ans plus tard, il semblait que ce n’était pas l’avis de Jules.
À l’époque, cette affaire avait tout balayé sur son passage, jusqu’à son boulot. Océane avait alors le même âge que Jules, et Alizée à peine cinq ans. Morgane avait très sérieusement songé à changer de métier et à abandonner l’enseignement durant tout l’été, tant elle avait été déçue par l’institution. Elle avait même rédigé une longue lettre de démission pour l’Éducation nationale expliquant ses motivations, et surtout ses déceptions à la suite de cette affaire. Elle n’avait reçu aucun soutien de la part de sa hiérarchie, aucun coup de fil même des instances supérieures. Rien. Elle avait été seule du début jusqu’à la fin, et avait même été punie en n’étant pas titularisée à Surcouf. Jusqu’à ce qu’elle reçoive un appel de dernière minute du rectorat lui proposant le remplacement d’un poste de direction à l’Émeraude. C’était l’école où était scolarisée Océane, où le serait sous peu Alizée, cela changeait tout. Surtout, elle n’aurait plus personne au-dessus d’elle, et pourrait, si cela se présentait de nouveau, réagir différemment et soutenir son personnel si c’était lui qui était confronté à la même problématique. Elle avait donc pris ce nouveau départ et définitivement tourné la page de Surcouf, oubliant le petit Jules Fournier et ce douloureux épisode où elle n’était pas certaine d’avoir joué le beau rôle.
Elle l’avait peut-être oublié, mais pas lui. Tout prenait sens, à présent. Elle ne savait comment ni pourquoi maintenant – peut-être tout simplement parce qu’il en avait enfin l’âge et la force – il l’avait retrouvée, suivie, espionnée, s’était immiscé auprès de sa fille et l’avait, elle en était certaine désormais, tuée. Ensuite, il avait fait accuser Glenn et s’en était débarrassé à son tour, le seul témoin de sa présence devant le lycée et à la plage.
Elle s’apprêtait à sortir pour aller chercher Jules quand on frappa à sa porte. Elle reconnut la voix de Nina Kaminski qui l’appelait. Elle était donc plus rapide qu’elle ne le pensait.
— Ouvrez, Morgane ! Je suis au courant, pour Jules. Je n’ai encore rien dit à Le Guen. Pour les mêmes raisons que vous…
Morgane se dit que, décidément, elle appréciait de plus en plus cette fliquette. Sauf que ce n’était pas du tout le moment.
— Nous n’avons pas beaucoup de temps ! reprit Nina sur le pont. Le Guen veut vous arrêter pour le meurtre de Bennec… Et d’Océane.
— Les salauds ! cria Morgane.
Morgane finit par ouvrir la porte. Nina s’engouffra dans la cabine.
— Je sais que c’est vous qui avez enlevé Bennec, mais, même si tout vous accuse, ce n’est pas vous qui l’avez tué.
Morgane eut envie de tout avouer à Nina. Et puis elle se dit qu’elle savait déjà tout.
— Je l’ai retrouvé mort ici hier soir. Quelqu’un s’est introduit sur le bateau en mon absence et l’a assassiné.
— Pourquoi vous ne m’avez pas appelée ? On n’en serait pas là !
— Ah bon ? On en serait où ? Ça fait trois mois que ma fille a disparu et que vos copains se trompent de coupable ! Aujourd’hui, c’est moi qu’ils soupçonnent ! En attendant, ce dingue a fait deux morts ! J’aurais dû le laisser crever chez sa mère !
Nina pointa du menton le pistolet que Morgane avait posé sur la table.
— Vous alliez où avec ça ?
— Le retrouver. « Il faut que je vous parle. Je ne vous ai jamais oubliée. » C’est ce qu’il m’a écrit dans son message !
Elle explosa d’un rire mêlé de tristesse et de rage.
— Vous ne pouvez pas y aller seule. Ce garçon est dangereux, il va s’en prendre à vous. Je vous accompagne.
— Certainement pas !
— Morgane, ne dites pas n’importe quoi. Où est le lieu de rendez-vous ?
Morgane attrapa alors son arme sur la table et la pointa sur Nina.
— Morgane, c’est de la folie ! Ne faites pas ça.
Elle fouilla rapidement Nina, lui prit son arme et la posa derrière elle.
— Je ne vous ferai aucun mal. Vous allez rester sagement ici jusqu’à ce que vos collègues viennent vous chercher. Vous récupérerez votre arme, je n’en ai pas besoin. Comme vous le voyez, j’ai ce qu’il me faut. Ce fumier n’aurait pas dû me laisser mon Sig lorsqu’il a tué Bennec. Il me reste trois balles.
— Morgane, ce type a déjà tué deux personnes, vous êtes la prochaine sur sa liste !
— On verra bien. Asseyez-vous sur cette chaise.
Nina ne bougea pas. Morgane lui assena alors un grand coup sur l’épaule qui la fit s’affaler sur le siège.
— Désolée. Ça ne fera rien au bébé, n’ayez pas peur.
— C’est pour vous que j’ai peur !
Morgane lui attacha les poignets et les chevilles en un tournemain.
— À mon avis, ça ne durera pas longtemps, lui souffla Morgane en partant. Quand ils vont voir que vous ne revenez pas, ils vont envoyer la cavalerie. De mon côté, cela me donnera un peu de temps supplémentaire pour faire parler cette ordure…
Elle se dirigea vers la porte.
— Morgane ! Non ! Attendez ! Vous n’y arriverez pas toute seule !
Mais elle était déjà partie. Nina hurla de rage. Si Morgane se faisait tuer par Jules Fournier, elle ne se le pardonnerait jamais.
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