La mère et l'assassin

Alexandra Echkenazi · Chapitre 18 sur 47

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La mère et l'assassin

Chapitre 16

 

 

Océane fulminait sur son vélo. Malgré la pluie et le froid qui lui fouettaient le visage dans la nuit, elle roulait à toute allure, tentant vainement de dompter sa colère. Jamais elle n’avait autant haï quelqu’un de sa vie. Elle aurait pu attendre sagement à la maison pour affronter sa mère, mais elle avait envie de les prendre en flagrant délit, tous les deux, de leur dire, à elle, cette traîtresse, et à lui, ce sale porc, leurs quatre vérités. Après cette soirée, elle savait que plus rien ne serait comme avant. C’en était terminé du petit monde douillet de l’enfance, dans lequel elle se croyait protégée à vie par des parents aimants et parfaits. Elle grilla tous les feux, manqua de se faire renverser par plusieurs voitures et arriva hors d’haleine boulevard Kennedy, là même où quinze jours plus tôt elle était allée retrouver Bennec. Elle avait du mal à respirer tant son cœur tambourinait dans sa poitrine. Elle le sentait battre jusque sous son crâne. C’était comme une boule de feu qui montait en elle et qui ne demandait qu’à sortir pour tout détruire. Au loin, elle entendait le rugissement de la marée montante. Le vent bruissait dans les roseaux qui longeaient le haut de la plage du Minihic. Cette même plage où, quand elle était enfant, ils pique-niquaient en famille les soirs d’été et se baignaient dans les vagues réchauffées par le sable ensoleillé de la journée. Était-elle vraiment prête à tout détruire ? Et si Alizée avait raison ? Et s’il valait mieux ne rien dire pour sauver sa famille ? Peut-être même qu’elle se trompait, qu’il n’y avait rien entre Bennec et sa mère. Qu’elle avait certes menti à tout le monde, qu’elle avait pris le prétexte d’une soirée chez Marie pour aller le voir, mais pas pour tromper son mari. Elle avait peut-être un projet pédagogique avec lui, une intervention du prof de sport à l’école maternelle par exemple, une réunion entre un enseignant et une directrice d’école. Elle n’aurait rien dit de peur que l’on n’interprète mal les choses, comme elle-même était en train de le faire. Océane savait qu’elle se mentait, qu’elle essayait par tous les moyens de sauver ce qui ne pouvait l’être.

Elle prit une grande inspiration et décida de contourner l’immeuble pour aller observer ce qu’il se passait dans l’appartement du prof de sport. Elle passa côté terrasse, celui qui donnait sur la mer. L’immeuble était presque inoccupé. Seuls trois appartements étaient éclairés, dont, au deuxième étage, celui de Glenn Bennec. C’était une grande baie vitrée, elle avait espéré qu’elle pourrait voir l’intérieur de là où elle était, mais elle était trop en contrebas. Ou bien ils n’étaient pas dans le salon. Elle frémit à l’idée que, à cet instant même, sa mère était dans les bras de Bennec, dans sa chambre, dans ses draps. Il ne lui restait qu’une solution, aller sonner à sa porte et les surprendre. Elle s’apprêtait à faire demi-tour quand la baie vitrée du deuxième étage s’ouvrit. Elle vit alors apparaître sa mère, suivie de Glenn. Ils se postèrent côte à côte sans parler, regardant loin devant eux, comme s’ils cherchaient à apercevoir quelque chose à l’horizon dans la nuit noire. Elle devina qu’ils contemplaient le ciel. Glenn retourna dans l’appartement et revint avec un plaid qu’il posa tendrement sur les épaules de Morgane. Océane eut la sensation que ses jambes se dérobaient sous elle. Elle n’avait pas besoin d’en voir davantage, ce simple geste, sans un mot, le regard et le sourire qui s’ensuivirent lui avaient suffi pour comprendre qu’il y avait quelque chose entre eux. Elle avait envie de s’enfuir, mais elle était aimantée par la scène, à la fois fascinée et dégoûtée de voir sa mère comme elle ne l’avait jamais vue. Morgane se retourna vers Glenn et lui donna un long baiser. Prise d’un violent haut-le-cœur, Océane faillit vomir aussitôt. Cette fois, c’en était trop. Elle ne supporterait pas d’en voir plus. En retournant à son vélo, bouleversée par ce qu’elle venait de voir, elle ne fit pas attention à la poubelle qui lui barrait la route dans l’obscurité et se la prit en pleine face. Le conteneur se renversa dans un fracas tel qu’Océane ne put s’empêcher de pousser un cri. Du haut de leur balcon, Morgane et Glenn tournèrent la tête dans sa direction. Océane croisa alors le regard de sa mère, qui se décomposa.

— Océane ? hurla Morgane depuis la terrasse, dans une complainte.

— T’es qu’une salope, réussit à répondre Océane entre deux sanglots. Je vais tout raconter à papa ! Il te l’a dit, ton mec, qu’il voulait me baiser ? Sale porc, je vais porter plainte contre toi pour agression sexuelle et tu seras viré du lycée !

Océane se détourna et se mit à courir.

— Ma chérie ! Attends ! Ce n’est pas ce que tu crois ! tenta Morgane, bouleversée.

Mais Océane était déjà loin. Elle arriva à son vélo et constata que son pneu arrière avait crevé. Il devait déjà l’être à la maison, mais à présent il était complètement dégonflé. À bout, elle donna trois violents coups de pied dans la roue et brisa deux rayons. Elle n’en avait rien à foutre, c’était le vélo de sa mère, qu’elle aille en enfer avec sa bicyclette ! La pluie se fit plus intense. Océane était trempée. Elle consulta son téléphone. Alizée avait essayé de la joindre une dizaine de fois. Qu’allait-elle lui dire ? Elle qui était si sûre de vouloir tout faire exploser quelques secondes auparavant aurait tout donné pour revenir en arrière et ne rien savoir de cette relation. Elle aurait dû écouter sa sœur. Comme d’habitude, elle avait été trop impulsive et se retrouvait à devoir gérer un problème qui la dépassait. Il était 23 heures, elle n’avait plus aucun moyen de locomotion, pas d’argent… Comment allait-elle rentrer ? Elle se mit à pleurer comme une enfant de dix ans. Elle n’arrivait plus à s’arrêter. Mais il fallait qu’elle parte, qu’elle s’enfuie d’ici. D’ici quelques secondes, sa mère allait descendre et essayer de la convaincre qu’elle n’avait rien fait. Elle ne voulait surtout pas entendre ses bobards.

Elle vit alors un bus passer au loin sur le boulevard Kennedy. Elle essaya de le rattraper, encore traumatisée par sa découverte, faisant de grands signes au chauffeur pour qu’il s’arrête, mais celui-ci ne la vit pas, ou fit semblant de ne pas la voir, et poursuivit sa route. Elle arriva hors d’haleine devant l’arrêt, désert à cette heure-ci. Tout à fait découragée, elle donna un grand coup de poing dans la vitre qui vola en éclats. Surprise par sa force et sa colère, elle ne sentit pas tout de suite la douleur. Elle se rendit compte qu’elle s’était sérieusement coupée quand le sang tacha son pantalon cargo préféré. Elle attrapa alors son foulard et se fabriqua un bandage de fortune pour panser la longue plaie sur sa paume. Il fallait qu’elle parte. Sa mère dévalait probablement déjà l’escalier pour la rattraper. Puis elle réfléchit. En fait, elle ne savait plus qui était sa mère. Peut-être qu’elle n’en avait rien à foutre, d’elle. Peut-être même qu’elle était retournée à l’intérieur dans les bras de son amant.

Son téléphone vibra, c’était Morgane qui cherchait à la joindre. Dans son malheur, cette inquiétude la rassura un peu. Océane avait au moins gâché la soirée de sa mère. Elle ne voulait toutefois pas qu’elle la retrouve. Tant qu’à faire, qu’elle se fasse un sang d’encre. Elle éteignit son téléphone afin que sa mère tombe directement sur sa messagerie et ne puisse pas tracer son GPS. Et si elle ne rentrait pas ? Ça lui ferait les pieds, à cette connasse. En même temps, ça inquiéterait son père, ce qu’elle ne souhaitait pas. Cela dit, ça valait peut-être le coup, car sa mère serait alors bien obligée de lui dire la vérité, de lui raconter pourquoi sa fille avait fui dans la nuit.

Elle traversa le boulevard et s’enfonça dans des ruelles. Elle réfléchirait en marchant à la suite à donner aux événements, le plus urgent pour l’instant étant de retrouver son calme. La pluie avait cessé, le vent aussi. L’idée d’affoler sa mère lui apporta une certaine sérénité, mais elle n’arrivait pas à évacuer l’immense tristesse qui l’envahissait. Elle déambulait sans but dans les ruelles de Paramé quand les phares d’une voiture la tirèrent de sa torpeur. Elle se décala pour la laisser passer. La voiture s’avança, puis, sans raison, freina et se mit à rouler à faible allure juste à son niveau. Océane accéléra le pas, mais la voiture fit de même. Elle comprit tout de suite que quelque chose clochait. Elle allait rebrousser chemin et prendre ses jambes à son cou quand la portière de la voiture s’ouvrit brusquement. Une personne masquée par une cagoule et une capuche en sortit. Océane eut juste le temps d’apercevoir la batte de base-ball tenue par sa main droite recouverte d’un gant avant de sombrer dans le noir.

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