La mère et l'assassin

Alexandra Echkenazi · Chapitre 3 sur 47

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La mère et l'assassin

Le Flot

 

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Une semaine avant le bateau

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Son crayon à lèvres à la main, Morgane se concentrait sur le reflet de son visage dans le miroir de la petite salle de bains. Elle essayait de ne pas déraper malgré la houle à marée montante qui agitait le bateau. Elle avait fait beaucoup de progrès en matière d’équilibre depuis qu’elle s’y était installée trois mois plus tôt. La mine carmin et huileuse glissait sur le contour de sa bouche. À la seconde crête philtrale, elle poussa son tracé d’un millimètre pour rééquilibrer discrètement la légère dissymétrie entre les deux côtés de sa lèvre supérieure. Océane avait hérité du même petit défaut qui était devenu la marque la plus sublime, celle qui reliait mère et fille d’une manière alchimique, qui signifiait qu’Océane était bien plus que son enfant : la chair de sa chair.

Le geste, qu’elle pensait avoir oublié, revenait sans effort. À croire que se maquiller, comme faire du vélo, cela ne s’oubliait pas. Elle pensa au temps où elle ne serait jamais sortie non fardée, le temps où Océane était encore auprès d’elle. Elle se souvenait de sa collection de crayons à lèvres, ses ombres à paupières, ses vernis à ongles qui fascinaient tant Océane lorsqu’elle n’était encore qu’une petite fille. Puis du jour où, pour ses quinze ans, elle lui avait appris à dessiner le contour de sa bouche comme elle le faisait aujourd’hui. Sa poitrine se contracta à l’idée de ne pas avoir assez profité de ces moments bénis auprès de sa fille, ce qui l’obligea à faire une pause. À quoi bon, son cœur ne rebattrait plus jamais comme avant.

Dans le salon, BFM TV tournait en boucle. « Trois mois que cet homme est en détention provisoire ! Il était temps ! », commentait un avocat. « Je rappelle qu’il n’est libéré qu’en raison d’un vice de procédure. Tout l’accuse ! Jusqu’à l’arme du crime ! », réagissait un autre. Elle ferma la porte de la salle de bains d’un violent coup de pied. Faire le vide, ne pas se laisser gagner par ses émotions, garder en tête son objectif. Elle reprit son tracé. Tout devait être parfait pour l’occasion, elle voulait se montrer sous son meilleur jour.

Une vague plus grosse que les autres fit déraper son crayon. Elle marqua une pause et observa cette traînée rouge disgracieuse, comme une cicatrice au coin de sa bouche. Elle se sentit découragée. Elle se dit que tout cela ne rimait à rien. Elle fut tentée de tout effacer et de tourner la page. Pour de bon. Puis elle se reprit, ce qu’elle s’apprêtait à faire était le seul moyen pour elle de tourner la page. Elle attrapa un coton-tige pour effacer la trace et reprit son ouvrage avec application. Elle passa le tube de rouge sur les parties charnues de sa bouche. Une dernière touche de blush, elle était prête. Elle scanna son visage pour vérifier que tout était OK, épousseta par réflexe son corsage blanc préféré, ressorti pour l’occasion d’un sac de vêtements qu’elle avait embarqué à la va-vite lorsqu’elle avait quitté la maison. Elle rangea son attirail dans sa vieille trousse à maquillage et sortit de la salle de bains.

6 heures du matin. Il fallait qu’elle accélère la cadence si elle voulait arriver à temps. Elle chaussa ses escarpins et enfila son manteau. Elle attrapait ses clés quand son téléphone se mit à vibrer. C’était Titouan. Évidemment, lui non plus ne dormait pas. Elle hésita à lui répondre. C’était peut-être la dernière fois qu’elle lui parlait. Elle ne savait pas comment les choses allaient tourner. Elle ignorait ses appels depuis quarante-huit heures. Il devait avoir besoin de se confier à elle. Qui d’autre aurait pu le comprendre ? Elle finit par avoir pitié et décrocha.

— T’as vu l’heure ? lui lança-t-elle sans un bonjour.

— Pardon… Je t’ai réveillée ? demanda-t-il, hésitant.

Comment deux êtres qui avaient passé près de vingt ans de leur vie ensemble pouvaient-ils devenir en quelques semaines à peine de tels inconnus l’un pour l’autre ?

— Non, je viens de me lever.

Elle mentait. Impossible de le mettre dans la confidence, de lui dire qu’elle se préparait depuis des heures, tel un boxeur la veille d’un match décisif, à terrasser son ennemi le plus intime. Titouan l’aurait empêchée de sortir de chez elle, il aurait même été capable d’appeler la police.

— Je voulais seulement savoir si tu tenais le coup…

Elle marqua un temps. Il savait très bien dans quel état d’esprit elle se trouvait. Pourquoi lui poser la question ?

— Alizée sort plus tôt du collège et vient déjeuner au resto ce midi, tu pourrais nous rejoindre, proposa-t-il. Ça nous ferait du bien, d’être tous les trois ensemble…

— Ça aurait été sympa, mais je bosse.

— Je pensais que tu aurais pris ta journée, s’étonna-t-il. Dans ce cas, tu peux peut-être passer pour l’apéro ? Ça me ferait vraiment plaisir de te voir…

— Désolée, j’ai d’autres trucs de prévus. Je dois te laisser.

Titouan soupira. Il savait qu’elle le baratinait, qu’elle n’avait rien de prévu, qu’elle ne voulait juste pas le voir.

— OK. Comme tu veux, Mo…

Ce diminutif, par lequel plus personne ne l’appelait depuis qu’ils étaient séparés, lui fit remonter le temps en une fraction de seconde. Défilèrent les moments de rire, de joie, leurs sorties en voilier, leurs nuits d’amour, leurs baisers. Océane. Puis Alizée. Une boule lui bloqua la gorge. Elle avait tout fait pour réprimer la moindre émotion. Et ce simple diminutif, Mo, était sur le point de la faire craquer. Elle ferma les yeux et tenta de se recentrer sur son objectif. Ne pas le perdre de vue. C’était ce qui la faisait tenir depuis ce matin. En réalité, depuis trois mois. Depuis qu’Océane les avait quittés.

— Putain, Mo, je pensais qu’aujourd’hui on aurait pu baisser les armes, se retrouver un peu. Je souffre autant que toi ! Putain…

À l’autre bout du fil, les vannes cédèrent, et Titouan s’effondra. Elle l’entendit pleurer doucement. Mais elle ne pouvait pas lui tendre la main. Pas maintenant. Elle devait garder toute son énergie pour sa mission.

— Je vais te laisser. Au revoir, Titouan.

Elle raccrocha sans lui laisser le temps de répondre. Elle n’avait plus besoin de personne. Titouan ne l’avait-il toujours pas compris ?

Il était temps de partir, à présent. Pas question d’être en retard. Son objectif était que la scène marquât les esprits. Elle avait tout prévu. Sa tenue, mais aussi l’heure et l’endroit. Sentant l’inconfort de ses pieds déshabitués à marcher sur des talons de huit centimètres, elle se demanda si son choix était bien nécessaire, puis se dit que oui. Elle désirait le dominer de toute sa hauteur, l’écraser, l’annihiler.

Elle s’approcha de l’ordinateur pour l’éteindre. Au moment où elle attrapa la souris, le visage d’un homme apparut. « Glenn Bennec, 35 ans, en détention provisoire depuis trois mois à la prison de Rennes, libéré ce matin à la suite d’un vice de procédure. Professeur d’éducation physique et sportive au lycée de l’Émeraude à Paramé, il est soupçonné d’avoir tué et fait disparaître le corps de la jeune Océane Le Dantec, son élève âgée de 17 ans », indiquait le bandeau qui défilait. Elle fixa le regard de l’homme quelques instants. Ce même regard qui avait osé soutenir le sien en niant l’évidence, sans une once de regret. Elle éteignit l’ordinateur et se dirigea vers la porte d’un pas décidé. Au moment de sortir, elle ouvrit le premier tiroir du meuble de l’entrée. En dessous des quatre gilets de sauvetage, un pistolet semi-automatique. Elle le glissa sans aucune hésitation dans son sac et sortit en fermant la porte derrière elle.

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