La mère et l'assassin

Alexandra Echkenazi · Chapitre 42 sur 47

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La mère et l'assassin

Chapitre 40

 

 

Nina se gara devant la plage. Face à l’immensité de l’océan, les deux femmes ressentirent un grand abattement. La nuit commençait à tomber, le ciel était déjà noir en raison de la météo. Les vagues se fracassaient contre les rochers, l’espoir de retrouver Océane vivante s’amenuisait. Nina fouilla dans sa boîte à gants et en ressortit deux lampes torches.

— Vous savez comment on peut descendre à cette heure ?

— Oui, il y a un escalier par là. Mais je vais y aller seule.

— Qu’est-ce qui vous prend ? Vous n’avez aucune chance de la retrouver seule.

— Si on ne remonte pas à temps, on sera nous aussi surprises par la marée, lui souffla Morgane. Vous avez déjà fait beaucoup pour moi.

Morgane posa la main sur le ventre de Nina.

— Il ne s’agit pas de vous, mais de votre bébé. En tant que future mère, c’est votre devoir de le protéger. Comme c’est mon devoir de risquer ma vie pour sauver Océane.

Nina était bouleversée par les propos de Morgane. D’ici quelques mois, elle ne serait plus seulement responsable de sa vie, mais aussi de celle d’un autre être, qui passerait avant tout. Elle était confrontée à un vrai dilemme. Car, contrairement à tout un chacun, elle était aussi flic. Et son devoir était de protéger les citoyens. Son devoir de mère passait-il avant son devoir de policière ? Elle pensa à Maël, à sa douleur s’il perdait en même temps sa femme et son futur enfant. Mais elle n’était pas encore mère et restait pour l’instant à cent pour cent une capitaine de police.

— Pour l’instant, mon devoir, c’est de sauver les vivants. On en reparlera quand mon bébé sera né. Allez-y, je vous suis.

Les deux femmes prirent le sentier en direction de l’escalier menant au rivage. Le vent qui soufflait, les barreaux glissants, l’écume des vagues de plus en plus proches qui brouillait leur vision, tout cela rendait leur descente plus que périlleuse. Sans parler de l’humidité et du froid glacial qui paralysaient leurs pieds et leurs mains. Morgane et Nina faillirent chuter à plusieurs reprises. Nina pensa d’ailleurs que si Océane n’était pas encore morte sous les eaux, les risques d’hypothermie étaient énormes. Après les trois mois qu’elle venait de vivre, elle devait être très affaiblie.

Une fois sur la plage, Nina vérifia l’heure à sa montre. Dans dix minutes, la mer serait complètement haute et elles ne pourraient plus atteindre l’escalier pour remonter au sec. Elles allumèrent leurs lampes torches et commencèrent à longer le sable qui n’était pas encore immergé. Aucune trace d’Océane. Elles s’éloignaient de plus en plus de l’escalier. Nina savait qu’il fallait prendre en compte le trajet du retour. Il ne leur restait donc pas dix minutes, mais cinq.

— Morgane ! C’est trop tard ! Il faut faire demi-tour !

— Allez-y, vous ! Moi, je ne remonterai pas. Jamais ! Plutôt mourir ici.

— Morgane, pensez à Alizée !

Morgane savait que Nina avait raison. Mais elle ne pouvait se résoudre à abandonner Océane s’il y avait une chance infime de la sauver.

— Dites-lui que je l’aime ! Et que j’aurais fait la même chose pour elle !

Morgane reprit son chemin et laissa Nina en plan. Que faire ? La suivre, c’était la mort assurée. Quand soudain Nina repéra un objet qui scintillait furtivement derrière un rocher. Elle s’avança pour mieux voir. Ce n’était qu’un chariot à roulettes que quelqu’un avait abandonné là. La présence de ce chariot à cet endroit était complètement incongrue. La rampe d’accès pour descendre des objets de ce type était à plusieurs centaines de mètres de là. Pourquoi quelqu’un s’était-il donné tant de mal à l’apporter jusqu’ici ? Dans la voiture, Morgane lui avait fait un résumé des informations qu’elle avait pu recueillir auprès de Marie. Elle n’avait pas pu transporter Océane sur son dos, et encore moins la faire descendre par l’escalier. La seule solution, c’était de la transporter sur un diable. Nina se mit à courir en direction du chariot. La mer lui léchait les pieds, à présent. Elle escalada les quelques rochers qui la séparaient de l’objet et découvrit, une fois en hauteur, Océane attachée sur le chariot. Elle se précipita vers elle. La jeune fille gémissait, dans un état de demi-conscience, les sédatifs commençant visiblement à ne plus faire effet. Mais elle était bel et bien vivante. Le cœur de Nina fit des bonds.

— Morgane ! hurla-t-elle. Elle est là ! Elle est en vie !

Alors qu’elle coupait les liens d’Océane, elle vit la lampe torche faire des mouvements saccadés dans sa direction. Morgane courait vers elle. Elle arriva et se jeta aux pieds de sa fille.

— Ma chérie ! Tu es vivante ! Merci, merci, mon Dieu… Je vais te sortir de là ! Je te le promets !

Nina savait que la partie n’était pas gagnée. La mer était presque à son maximum et il allait falloir remonter Océane. Alors que Morgane, à genoux, sa fille dans les bras, pleurait toutes les larmes de son corps, plus émouvante que toutes les représentations de Pietà que Nina avait pu voir d’un œil distrait dans les musées, elle se demandait comment elles allaient faire. La rampe étant inaccessible. C’était tout bonnement impossible, d’autant plus qu’elles avaient de l’eau jusqu’aux genoux, désormais. Morgane la fixa, comme si elle avait lu dans ses pensées.

— Comment on va faire ?

Nina réfléchissait à toute allure. Elles étaient si près du but. Elle refusait de baisser les bras. Cette gamine que tout le monde croyait morte était vivante, il était hors de question de ne pas la sauver. Elle pensa à l’enfant qui prenait vie dans son ventre. Elle était peut-être en train de le mettre en danger pour sauver Océane. Puis elle se reprit. Il s’accrocherait, car il était déjà fort, comme elle, elle le sentait au fond de ses tripes. Ils allaient y arriver, ensemble. Tous les deux. Elle sentit ses forces décupler. Elle qui avait pensé tout ce temps que ce bébé était une faiblesse s’apercevait qu’en réalité il était sa force.

— On va pas la remonter. Enlevez-lui ses chaussures et enlevez les vôtres.

— C’est quoi, votre idée ?

Elle pointa une vieille barque de pêcheur abandonnée.

— On va grimper à l’intérieur.

— Il y a trop de vagues, on va se renverser en quelques minutes.

— On y arrivera ! Dépêchez-vous !

Nina avait littéralement hurlé sur Morgane. Elle était tellement sûre d’elle que cette dernière s’exécuta. Elle enleva les chaussures de sa fille, son manteau, tout ce qui était lourd et aurait pu l’entraîner vers le fond. Elle savait qu’Océane risquait l’hypothermie, mais elle avait confiance en Nina. La fliquette était comme habitée. Elle lui avait transmis sa rage de vivre. Celle qui l’avait quittée il y avait trois mois. Soudain, toute sa force de mère était revenue. La tempête ne pourrait rien contre elles. Elles étaient plus fortes que tout.

Elles eurent juste le temps de transporter Océane, encore endormie, jusqu’à la barque abandonnée avant d’être emportées par les flots. Trois femmes, peut-être même quatre avec le futur enfant de Nina, qui luttaient contre les éléments pour leur survie.

C’est alors qu’elles entendirent un grondement se rapprocher dans le ciel.

— C’est un hélico de la police ! hurla Nina en reconnaissant le modèle dans la nuit.

Elle fit de grands signes en espérant qu’il les repère, mais il passa sans les voir. Morgane constata que le souffle d’Océane était de plus en plus faible.

— On va la perdre…

— Non, parlez-lui !

L’hélicoptère passa une seconde fois. Nina fouilla dans sa poche, elle n’avait pas perdu son portable dans la bataille. Elle voulut appeler Le Guen, mais elle ne captait aucun signal. Elle activa alors le flash LED alerte de son téléphone. Maël lui avait montré cette fonction le jour où elle s’était installée avec lui. En mer, ça peut servir. Elle lui avait ri au nez. À présent, elle remerciait le Ciel d’avoir un mari marin. Elle pointa son téléphone vers l’hélico et laissa le flash faire son travail. Elle commençait à désespérer lorsqu’elle le vit faire demi-tour.

— Il nous a vues ! hurla Morgane.

Elle prit le pouls de sa fille.

— Elle est en train de partir… Chérie, reste avec moi, je t’en supplie !

Une énorme vague les recouvrit soudainement. Morgane s’accrocha à sa fille. Plus jamais elle ne la laisserait seule. Même si elles devaient mourir toutes les deux. Lorsque la vague reflua, Morgane constata qu’elles étaient encore sur la barque, mais que Nina avait disparu.

— Nina ! hurla-t-elle.

Mais ses cris étaient à présent couverts par l’hélicoptère qui les survolait. Elle aperçut un flash dans l’eau, à sa droite. Elle se pencha et découvrit Nina accrochée à la chaîne de l’ancre du bateau. Morgane réussit à se traîner jusqu’à elle sans lâcher sa fille et à lui tendre la main. Nina se hissa au prix d’un effort considérable le long de l’ancre et put attraper la main de Morgane. Elle n’avait pratiquement plus de forces. Elle se sentait partir. Au-dessus d’elles, l’hélicoptère avait hélitreuillé un sauveteur, il n’était plus qu’à un mètre d’elles.

— Allez-y en premier, hurla Morgane à Nina.

— Non ! Océane d’abord !

Morgane hésita. Pour cela, il fallait lâcher Nina.

— Allez-y, je me débrouillerai ! insista la flic. Les enfants d’abord…

Le sauveteur leur lança le harnais. Morgane ne bougeant pas, Nina se défit volontairement d’elle. Elle n’avait pas fait tout ça pour qu’Océane meure maintenant. La capitaine retomba à l’eau, accrochée à l’ancre. Morgane se dépêcha et harnacha à toute vitesse sa fille au sauveteur. Une fois qu’elle eut l’assurance qu’Océane était dans l’hélicoptère, elle chercha Nina dans le noir, mais elle avait disparu. Le sauveteur était déjà redescendu et attendait qu’une autre se harnache à son tour.

— Il faut la retrouver ! lui ordonna Morgane.

— D’accord, montez d’abord !

— Non, tout de suite !

Le sauveteur hésita puis demanda au pilote d’allumer son projecteur. L’immensité noire de la mer s’éclaira soudain. Nina était pourtant invisible.

— Nina ! Nina ! hurla Morgane.

Elle entendit alors quelqu’un l’appeler derrière elle. Elle se retourna et découvrit la flic, les yeux mi-clos, essayant de garder la tête hors de l’eau malgré les vagues.

— Je suis là…

Ni une ni deux Morgane plongea dans l’eau devant les yeux médusés du sauveteur. Elle fut saisie par le froid, mais une force surnaturelle la poussa jusqu’à Nina. Elle l’agrippa au moment où elle allait lâcher prise et réussit à la hisser dans la barque avec l’aide du sauveteur. Nina n’avait presque plus de pouls.

— Restez avec nous ! Pas maintenant… pas maintenant…

Le sauveteur les remonta l’une après l’autre dans l’hélicoptère qui fila en direction de l’hôpital. Dans l’eau, la barque alla se fracasser en mille morceaux contre les rochers.

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