La mère et l'assassin

Alexandra Echkenazi · Chapitre 23 sur 47

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La mère et l'assassin

Une semaine avant le bateau - 21

Une semaine avant le bateau

21

 

Après l’avoir assommé, Morgane avait tiré Glenn jusque dans la cabine du voilier. Il était encore dans les vapes en raison du sérieux coup de crosse qu’elle lui avait infligé sur la tête. Elle se demandait encore comment elle avait fait pour le traîner seule jusque dans sa voiture, puis dans son bateau. Elle pensa à ces mères qui s’étaient découvert une force herculéenne pour soulever le poids lourd accidenté sous lequel leur enfant était coincé. Elle avait toujours cru que c’était un mythe. Elle savait à présent que ce n’était pas une légende urbaine, même si sa fille avait disparu depuis trois mois et qu’il s’agissait pour elle de retrouver son corps. Elle ne savait pas par quel miracle elle ne s’était pas fait repérer durant ce long trajet. Pour une fois que la chance était de son côté, elle n’allait pas s’en plaindre.

Dans la cabine, elle avait tiré les rideaux pour que personne ne puisse le voir de l’extérieur et l’avait ligoté à une chaise avec deux beaux nœuds de marin, en prenant soin de lui coller un long morceau de ruban adhésif sur la bouche pour l’empêcher d’appeler à l’aide. Puis elle avait levé les amarres et avait navigué jusqu’au large du fort de la Conchée. Le ciel était gris, un léger crachin tombait, mais la mer était en train de se calmer. Morgane avait mouillé l’ancre et était retournée dans la cabine.

Elle s’était installée en face de lui, son pistolet dans une main, une cigarette allumée dans l’autre. Elle avait trouvé un vieux paquet de Gauloises de son père dans un tiroir et n’avait pas hésité une seconde à s’en allumer une, malgré son arrêt total du tabac depuis plus de quinze ans. La première taffe lui avait arraché les poumons, mais l’avait immédiatement apaisée. Elle regrettait de ne pas les avoir découvertes avant, tant elle y avait trouvé du plaisir, et le simulacre d’un bonheur furtif auquel elle n’avait pas goûté depuis trois mois. Glenn comatait toujours, le visage tuméfié, un léger filet de sang coulant de son sourcil.

Elle s’aperçut que c’était seulement la troisième fois qu’elle se retrouvait en tête à tête avec lui. Il y avait eu l’après-midi au cinéma qui l’avait fait vibrer comme une adolescente. Puis la soirée chez lui, où ils avaient fait l’amour la seule et unique fois, avant qu’Océane ne disparaisse. Et enfin ce face-à-face qui s’annonçait d’une tout autre couleur. Maintenant qu’il était là, qu’allait-elle faire de lui ? se demanda-t-elle en tirant nerveusement sur sa cigarette. Elle s’en voulait de n’avoir pas eu le courage de le tuer sur place, ce matin. Tout aurait été terminé, à l’heure qu’il était. Elle aurait été vengée et n’aurait eu qu’à attendre tranquillement de venir se faire arrêter par la police. Au lieu de cela, elle se retrouvait avec le meurtrier de sa fille, accessoirement son ancien amant, sur les bras. Et craignait d’aller en prison pour rien. Tôt ou tard, cette capitaine de police allait découvrir que Bennec avait disparu et remonterait jusqu’à elle. Elle l’arrêterait pour séquestration et enlèvement. Elle passerait pour une folle et ne ferait qu’ajouter la honte au malheur qui avait frappé sa famille. Cela aurait eu un peu plus de panache, d’assassiner Glenn Bennec. Elle aurait lavé sa faute et vengé sa fille. Mais elle savait à présent qu’elle en était incapable. Elle avait eu l’occasion de le tuer mille fois depuis qu’ils avaient quitté son appartement. Désormais, elle n’avait même plus besoin d’utiliser son arme. Elle pouvait lui fracasser le crâne avec n’importe quel ustensile de navigation ou, mieux, le poignarder comme il l’avait fait avec Océane et le jeter à l’eau. Elle avait cru durant toutes ces semaines qu’il suffisait de haïr une personne pour être capable de la tuer. Elle se rendait compte qu’elle s’était complètement leurrée. Pour tuer quelqu’un, il faut être un meurtrier, la haine n’avait rien à voir là-dedans. Elle aurait pu partir et l’abandonner chez lui après l’avoir assommé. Elle était à peu près certaine qu’il ne serait pas allé porter plainte. Elle le voyait mal accuser une mère endeuillée de l’avoir tabassé. Pourquoi alors s’était-elle donné tant de mal pour l’embarquer ? Ils ne s’étaient jamais revus depuis la disparition d’Océane. Au fond d’elle, même si elle refusait de se l’avouer, elle ressentait pour la première fois depuis trois mois le besoin de s’expliquer avec cet homme. En croisant son regard, un peu plus tôt dans son appartement, elle avait ressenti la nécessité non pas de l’annihiler, mais de lui demander des comptes. De savoir ce qu’il avait fait de sa fille, de comprendre pourquoi et comment il les avait abusées, elle et Océane. Et peut-être aussi s’il l’avait aimée, ne serait-ce qu’un instant, même si elle n’osait encore se l’avouer.

La fumée qui stagnait dans la cabine fit tousser Glenn. Comme sa bouche était entravée, il ne pouvait pas prendre l’air dont il avait besoin pour respirer et commença à suffoquer. Morgane le regarda s’étouffer quelques secondes avec une pointe de plaisir, puis se leva pour lui arracher son Scotch. Il prit une grande respiration bruyante et se calma.

— T’as soif ? lui demanda Morgane.

Il acquiesça, encore haletant. Elle remplit un verre d’eau fraîche au robinet et l’approcha de ses lèvres. Il se mit à boire doucement tout en la fixant. Morgane détourna le regard. Elle n’avait pas prévu que la situation la troublerait tant. Pour le punir de provoquer toutes ces émotions contradictoires en elle, elle reposa le verre à moitié plein avant qu’il n’ait étanché sa soif et retourna s’asseoir.

— Qu’est-ce que tu comptes faire ? demanda-t-il.

— Je sais pas encore…

— Pourquoi tu n’as pas tiré, tout à l’heure ?

— Parce que je suis lâche.

— Ou alors parce que tu as encore des sentiments pour moi…

Morgane sentit le rythme de son cœur s’accélérer dans sa poitrine. Elle n’arrivait plus à contrôler ses émotions. Se pouvait-il que cet homme lui fasse encore de l’effet ? Lorsqu’elle pensait être tombée amoureuse de lui, elle ignorait que c’était un homme dangereux. Aujourd’hui, elle n’avait plus aucune excuse, elle savait à qui elle avait affaire. La haine qui l’avait fait tenir ces dernières semaines était-elle donc feinte ? Non, elle avait vraiment voulu le tuer. Mais, maintenant qu’il était devant elle, c’était comme si elle doutait de sa culpabilité et de son propre désir de vengeance. Elle avait l’impression d’être un monstre. Elle tira plusieurs fois sur sa cigarette pour se calmer. Elle ne devait pas lui montrer qu’il avait encore du pouvoir sur elle. Ou alors elle devait utiliser cette relation pour en savoir plus sur la disparition d’Océane. Elle ne devait pas oublier que c’était son seul et unique but, dorénavant : découvrir ce qu’il avait fait de sa fille et retrouver son corps.

Pour se donner une contenance, Morgane attrapa le verre d’eau encore rempli, le lui vida à la figure, hésita à le lui balancer aussi, mais le fracassa finalement par terre.

— Ou alors parce que j’ai quelques questions à te poser, connard !

Comme il avait les mains attachées, Glenn ne pouvait pas empêcher l’eau de dégouliner sur son visage et de lui rentrer dans les yeux. Il était très incommodé, mais Morgane ne leva pas le petit doigt pour l’essuyer.

— Tu m’as manipulée dès le début ! Si j’ai éprouvé quelque chose, ce n’était pas pour toi, mais pour un mirage ! J’ai été attirée par un homme qui n’existait pas, que tu as inventé de toutes pièces ! Le vrai Glenn Bennec n’est qu’une ordure que je hais ! Pourquoi tu ne m’as rien dit au sujet de ta relation avec ma fille, salaud ?

Glenn baissa les yeux.

— Parce qu’il n’y avait rien entre Océane et moi… Elle s’est fait des films, comme cette gamine à Brest… Toujours la même histoire, elles en pincent pour moi, me tournent autour, et moi je les laisse faire pour être gentil…

— Parce que ça te plaît, sale porc !

— Oui, c’est vrai, ça flatte l’ego, de se faire draguer par des jeunes femmes de dix-huit ans.

— Dix-sept ans ! Ce sont encore des gamines ! Et toi tu en as vingt de plus ! Arrête de jouer les victimes ! Tu les attires dans tes filets en jouant le prof cool, charmeur, qui fait du surf. Les flics ont mis la main sur tous tes échanges, tes SMS avec elle, même des rendez-vous ! À aucun moment tu n’as posé de limites. Aucun ! Qu’est-ce qui me prouve que tu n’es pas allé plus loin ?

— Parce que tout s’est arrêté quand je t’ai rencontrée, quand j’ai su que tu étais sa mère. Et surtout que je suis tombé amoureux de toi. Je ne t’ai rien dit parce qu’il ne s’est rien passé avec Océane… Contrairement à celle de Brest…

Morgane eut un haut-le-cœur.

— Et parce que j’avais peur que tu me rejettes… Je n’ai pas pensé aux conséquences…

— Des conséquences, il y en a eu ! Monstrueuses… Océane est morte !

— Jamais je n’ai imaginé ça ! Jamais je n’ai eu envie de faire exploser ta famille, et je sais que toi non plus, tu n’as jamais eu envie de quitter ton mari pour moi. Entre nous, c’était passionnel, ne le nie pas, je sais que tu as vécu la même chose que moi, même si c’était éphémère, même si on n’était pas destinés à être ensemble.

Morgane ne s’était jamais formulé les choses ainsi, la lucidité de Glenn la troubla.

— Je ne vois pas où tu veux en venir…

— Personne n’aurait dû être au courant, pour nous deux ! Ta fille n’aurait jamais dû savoir ! Ça n’aurait jamais dû se terminer comme ça… Je suis peut-être un homme inconséquent, lâche, un dragueur de jeunes filles, un prof qui aime séduire, autant de choses condamnables – j’ai eu le temps, pendant ces trois mois passés en prison, d’en prendre conscience –, mais je ne suis pas un meurtrier ! Tout ce que j’ai dit à la police est vrai, je sais pas comment mon couteau s’est retrouvé au milieu de ses vêtements, c’est obligatoirement quelqu’un qui l’a mis là ! Ce couteau, je l’ai perdu lors d’une séance de surf avec les élèves ! J’ai rien dit, j’ai cru que la marée l’avait emporté, mais on a dû me le voler. Et personne ne me croit… Je suis le coupable idéal…

Il se mit à pleurer. Ce séjour en prison avait dû considérablement l’éprouver. Morgane eut presque pitié de lui. Se pouvait-il qu’il dise vrai ? Si c’était le cas, cela signifiait que le meurtrier d’Océane était toujours en liberté et que la police faisait fausse route depuis le début.

Bennec considéra les cigarettes de Morgane.

— Je peux ?

— Arrête de me prendre pour une conne… Il faudrait que je te détache les mains, c’est hors de question.

Elle pointa de nouveau son arme dans sa direction pour lui faire comprendre qu’il ne réussirait pas à l’amadouer avec ses larmes. Jusqu’à preuve du contraire, il était considéré par la justice comme l’assassin de sa fille. Même si elle commençait à se poser des questions.

— Quand tu es partie la chercher, je suis resté à l’appartement. Je pensais que tu allais la trouver. J’avais déjà fait suffisamment de dégâts comme ça, je n’allais pas m’imposer dans un moment pareil. Je n’avais aucune raison de redescendre ! Mais peut-être que j’aurais dû ! Peut-être que je l’aurais retrouvée et qu’on n’en serait pas là ! On se serait expliqués, toi et elle, vous me détesteriez aujourd’hui, mais Océane serait vivante et moi je serais encore un homme innocent.

Morgane était de plus en plus perturbée par ces révélations.

— Si ce n’est pas toi, qui est-ce, alors ? demanda-t-elle.

— Je n’en sais rien ! J’ai parlé à la police de ce gosse qui traînait devant le lycée. Je l’ai vu plusieurs fois avec Océane. Je suis sûr qu’ils ne t’en ont même pas parlé… C’est pour ça que j’ai essayé de t’appeler depuis la prison. Et pour te demander pardon…

Morgane fouilla dans sa mémoire, parmi tous les interrogatoires que la police lui avait fait subir, et la piste d’un jeune marginal lui revint.

— Si, ils m’ont demandé si j’avais vu un jeune homme entre quinze et vingt ans avec Océane, inconnu de son entourage, non inscrit au lycée. Cela ne me disait rien. Alors j’ai interrogé sa sœur, cherché dans ses affaires. Il n’y avait aucune trace d’un autre homme que toi… Et ils sont passés à autre chose.

— Comme toi, les flics ont cru que je les baratinais. Pourtant, ce type existe, je te le jure. Ce n’est peut-être pas lui. Mais le jour où j’ai perdu mon couteau, il était là aussi.

— Au club de surf ?

— Non, sur la plage. Il nous observait.

— Il était comment ?

— Un grand mec, dix-sept, dix-huit ans, assez quelconque, cheveux bruns. Je n’ai pas vraiment fait attention, je n’avais pas de raison à l’époque de m’intéresser à lui. C’est après la disparition d’Océane que je me suis souvenu de lui.

— C’était la première fois que tu le voyais ?

— Non, c’est pour ça que je l’ai remarqué à la plage. Je l’avais déjà repéré devant le lycée le jour d’Halloween. Il portait la même doudoune kaki et un sweat noir et rouge à capuche. Il avait un comportement très étrange, a tout de suite alpagué Océane et il est parti précipitamment. Elle m’a dit ensuite qu’elle ne le connaissait pas, qu’il lui avait posé des questions sur le lycée, les profs, sa famille… Il avait l’air un peu dérangé mentalement. Tu peux demander à Marie, elle était avec moi.

— Océane a disparu quinze jours après Halloween… Et une semaine après le dernier jour du stage de surf…

Morgane écrasa sa cigarette et se leva.

— On fait quoi, maintenant ? demanda Bennec.

— Toi, tu restes attaché ici. Moi, je vais vérifier si pour la première fois tu ne m’as pas menti.

Elle sortit sur le pont. Elle regarda sa montre. Si elle ne traînait pas trop, elle pourrait être à l’Émeraude pour la pause de midi. Elle leva l’ancre et prit la direction du port.

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