La mère et l'assassin

Alexandra Echkenazi · Chapitre 13 sur 47

Pages du PDF

La mère et l'assassin

Chapitre 11

 

Après l’épisode du vomi, Le Guen avait conseillé à Nina d’aller prendre un peu l’air. Elle n’avait pas calculé son coup, mais son pétage de câble avaient fait pitié à son supérieur hiérarchique. Et l’avaient peut-être aussi un peu dégoûté, d’où son invitation à s’éloigner du commissariat pour quelques heures. Elle ne s’était pas fait prier pour prendre la direction du bord de mer, une copie du dossier Le Dantec sous le bras.

De fait, Le Guen avait raison, l’air frais et vivifiant l’avait remise d’aplomb. Les embruns mêlés à la légère pluie lui avaient donné un bon coup de fouet. Elle avait marché une petite demi-heure sur la plage, puis avait décidé de faire une surprise à Maël et d’aller déjeuner avec lui. Il était en train de donner un cours de surf. En bonne citadine et piètre sportive, Nina n’avait jamais compris le plaisir qu’on pouvait prendre à surfer en plein hiver, qui plus est en Bretagne où l’eau avoisinait les neuf degrés. Déjà qu’en plein été elle avait du mal à se tremper dans l’eau de la plage de l’Éventail – l’une des plus chaudes de Saint-Malo, raison pour laquelle on y trouve une ribambelle d’enfants –, entrer, en février, ne serait-ce qu’un doigt de pied, même vêtue d’une combi intégrale relevait pour elle de la torture. En déménageant dans la région, elle avait découvert non seulement qu’il y avait de sublimes vagues à surfer, mais aussi que Maël remplissait tous ses créneaux en hiver. Il n’était donc pas le seul fou à trouver autant de plaisir à surfer toute l’année à Saint-Malo qu’à Maui.

Elle alla s’installer au chaud dans son bureau en l’attendant. Elle se fit un thé brûlant et se plongea dans le dossier.

Elle lisait depuis une vingtaine de minutes quand Maël entra dans la pièce. Il s’était séché et changé, mais ses cheveux étaient encore mouillés et ses joues bien rouges.

— C’est bon, plus de cours avant 13 heures. Regarde ce que je t’ai rapporté !

Il lui tendit un club sandwich accompagné d’une barquette de frites. Nina, dont le ventre était vide, se jeta dessus.

— T’es un amour ! Si je n’étais pas mariée avec toi, je t’épouserais.

Maël sourit en la voyant mordre à pleines dents dans le sandwich.

— C’est un des meilleurs que j’aie mangés, lança-t-elle à Maël.

— Tu veux dire parmi tous ceux que tu dévores quasiment tous les jours depuis que tu es enceinte ?

— Je sais, dit-elle en croquant dans une frite après l’avoir généreusement trempée dans la mayonnaise, je n’ai envie que de ça, alors que je n’en mangeais jamais avant.

Maël remarqua le dossier posé sur le bureau.

— T’as apporté du boulot ?

— Non, c’est pas du boulot, on me l’a bien fait comprendre. Juste de la lecture.

Maël examina le dossier.

— Je vois. Je me doutais bien que t’allais pas pouvoir t’empêcher de mettre ton nez dans cette histoire. Une ado qui disparaît, un prof accusé, un corps qu’on ne retrouve pas, un vice de procédure… T’as pas pu résister !

— C’est un peu comme une belle vague pour toi…

Maël s’installa à côté d’elle, se servit une tasse de thé et commença à manger son sandwich.

— Alors, tes premières impressions ? demanda-t-il à Nina.

— Je ne sais pas. Depuis la grossesse, je me méfie de moi-même. J’ai peur d’être trop sensible et d’être une moins bonne flic.

— Pourquoi tu dis ça ? Et si au contraire c’était un superpouvoir ? Comme un sixième sens ?

— Va dire ça à Le Guen.

— Je ne plaisante pas. Faudrait chercher dans la littérature scientifique et soumettre les études à Le Guen, mais je suis sûr que durant la grossesse les femmes développent une certaine acuité pour détecter les dangers et résoudre les problèmes.

Nina, attendrie pas la sincérité de son mari, se pencha et l’embrassa.

— Arrête, tu vois bien que je ne suis pas dans mon état normal, je vomis toute la journée, j’ai des sautes d’humeur. Je ne vois pas en quoi c’est un superpouvoir.

— Bon, OK, alors qu’est-ce que tes hormones pensent du dossier Le Dantec ?

Nina feignit de le frapper, puis posa son sandwich et ouvrit le dossier.

— Ce matin, en ramenant Bennec chez lui, j’ai eu l’intuition qu’il disait peut-être vrai. Sans raison, juste un feeling.

— Effectivement, ta grossesse altère peut-être ton jugement.

Elle mima un deuxième coup.

— Je suis sérieuse. Qu’est-ce qui accuse Bennec, exactement ?

— Son passé judiciaire, déjà, non ? avança Maël. Si je me souviens bien de ce qui est sorti dans la presse, il avait une plainte au cul pour agression sexuelle sur une fille de seize ans à Brest.

— Cela ne l’excuse pas, mais, selon son témoignage, la jeune fille était consentante, il n’y a pas eu agression au sens propre, la plainte a été déposée par les parents et finalement retirée en échange de sa mutation. Le mec avait visiblement l’habitude d’abuser de sa position de prof pour avoir des relations sexuelles avec ses élèves, ce qui est dégueulasse, mais ça ne fait pas de lui un meurtrier.

— Il a peut-être essayé de coucher avec Océane, elle a dit « non » et il l’a tuée ?

— Il déclare qu’il y a eu séduction, mais que, justement, après l’affaire de Brest, il a pris peur et n’est pas allé plus loin.

— C’est lui qui le dit, puisqu’on n’a pas retrouvé la petite… Et l’arme du crime ? Elle lui appartient, non ?

— C’était bien son couteau de pêche. Mais là aussi il y a un truc qui ne va pas. Le mec aurait été assez malin pour cacher le corps qu’on cherche en vain depuis trois mois, mais aurait laissé l’arme du crime couverte du sang de sa victime et ses habits au pied de son immeuble ? C’est pas logique.

— Pas faux…

— Ce qui est dingue, c’est que les flics n’ont rien creusé d’autre. La mère, par exemple…

Maël la regarda avec des yeux ronds.

— Morgane Le Dantec ?

— Elle avait une relation avec le principal accusé ! Bennec ! Même si elle affirme qu’elle n’était pas au courant, sa fille était sa rivale… Les flics n’ont pas du tout fouillé de son côté, et c’est une faute. À aucun moment la mère n’a été mise à mal. Pas une confrontation avec Bennec, rien.

— Bennec a avoué.

— On dirait Le Guen… Et il s’est rétracté !

Nina s’aperçut qu’elle avait oublié de manger son sandwich. Elle mordit un grand coup dedans et poursuivit :

— Ce matin, elle nous a suivis.

— Attends, je suis pas sûr de comprendre. Tu penses que Morgane Le Dantec a quelque chose à se reprocher ? Tu ne crois quand même pas qu’elle a quelque chose à avoir avec la disparition de sa fille ?

— Je dis juste que c’est une piste qui aurait dû être explorée. La culpabilité de Bennec est trop évidente pour être réelle.

Elle termina sa dernière frite en l’enrobant au maximum de mayonnaise, puis s’affala sur sa chaise en soupirant. Maël essuya la trace blanche qu’elle avait au coin de la bouche et l’embrassa.

— Tu crois pas que tu t’emballes un peu, ma chérie ?

— Tu dois avoir raison… Tu vois, quand je te dis que cette grossesse me handicape ? Depuis que ce connard de Le Guen m’a mise au placard, je m’ennuie tellement que j’invente des affaires. Bref…

— Je dois y retourner.

— Brrrr… Je te plains.

— J’ai ma combi intégrale, t’inquiète. Allez, arrête de mouliner. Ça ne te ferait pas de mal de surfer un peu. Au moins, quand t’es dans l’eau, tu ne penses plus à rien à part à la meilleure manière de prendre la vague.

Il l’embrassa de nouveau et sortit du bureau pour rejoindre la petite troupe d’ados qui l’attendaient dehors, visiblement indifférents au froid.

Elle se replongea quelques instants dans son dossier, repéra le numéro de téléphone de Bennec et attrapa son smartphone. Elle ne savait pas exactement ce qu’elle voulait lui demander, mais il ne faisait aucun doute qu’elle était en train de franchir la ligne rouge. Le Guen l’étriperait s’il apprenait ce qu’elle s’apprêtait à faire. Cela sonna plusieurs fois dans le vide jusqu’à ce qu’elle tombe sur sa messagerie. Elle raccrocha, réfléchit un instant, puis composa de nouveau le numéro. Cette fois, Bennec répondit tout de suite.

— Monsieur Bennec ?

— Qui est à l’appareil ?

— Capitaine Kaminski. Je vous ai ramené chez vous ce matin.

Bennec marqua une pause.

— Capitaine Kaminski… Qu’est-ce que vous voulez ?

— Juste savoir si tout allait bien.

De l’autre côté, encore un blanc.

— Morgane Le Dantec était devant la prison ce matin et elle nous a suivis jusque chez vous.

— Ah… Morgane Le Dantec nous a suivis…

— Oui. Elle n’a pas essayé d’entrer en contact avec vous, de vous menacer ?

— Non, je ne l’ai pas revue depuis mon arrestation.

Nina hésita, puis se lança :

— J’ai discuté avec mon supérieur, lui mentit-elle, on ne peut pas vous offrir une surveillance H24, mais on va organiser une ronde de temps en temps en bas de chez vous.

À l’autre bout du fil, un nouveau blanc.

— Monsieur Bennec, tout va bien ?

— Oui, oui, désolé, c’est juste que… je suis embêté. Je vais finalement partir quelques jours… dans ma famille près de Brest. Ce sera donc inutile.

— Je croyais que vous n’aviez plus personne, ni famille ni amis ? demanda Nina, dubitative.

— Ce sont des cousins éloignés, je n’osais pas les appeler, puis j’ai fini par craquer. J’avais trop le cafard de rester tout seul.

Lui qui, il y avait quelques heures à peine, craignait pour sa vie et l’avait suppliée de le protéger, faisait désormais tout pour se débarrasser d’elle. Il n’avait clairement pas envie d’avoir les flics en bas de chez lui. Il aurait donc joué la comédie de l’innocence ? De la victime d’une erreur judiciaire ? Qu’avait-il donc à cacher, à présent ? Quelque chose ne tournait pas rond dans l’attitude de Bennec. Peut-être qu’elle se trompait, peut-être qu’il était bien coupable du meurtre d’Océane. Maintenant qu’il était libre comme l’air, il allait pouvoir effacer les dernières traces de son forfait et définitivement se débarrasser du corps d’Océane qu’il avait caché quelque part. Elle se sentait stupide d’avoir été si naïve. Il l’avait probablement suppliée d’avoir une protection uniquement pour s’assurer qu’il n’en aurait pas et qu’il serait libre de terminer ce qu’il avait commencé trois mois plus tôt. Le Guen avait sûrement raison, les hormones l’empêchaient d’avoir les idées claires. Après quelques secondes d’abattement, elle se reprit. Elle n’allait pas se laisser endormir par cet amas de cellules qui poussait en elle.

— Vous partez quand ? lui lança-t-elle à brûle- pourpoint.

— Heu… là… tout de suite.

Elle feuilleta rapidement son dossier.

— Vous n’avez plus de voiture, elle a été réquisitionnée, si je ne m’abuse. Je peux vous conduire à la gare si vous voulez. J’ai un rendez-vous près de chez vous, mentit-elle à nouveau.

— Merci, ça va aller, j’ai commandé un taxi. D’ailleurs, désolé, je dois vous laisser. Au revoir.

Il ne lui laissa même pas le temps de répondre. Il avait déjà raccroché. Nina se retrouva avec son téléphone à la main et son dossier devant elle. Son regard croisa la photo d’Océane Le Dantec agrafée sur la couverture. Elle attrapa son blouson et sortit.

OceanofPDF.com