La mère et l'assassin

Alexandra Echkenazi · Chapitre 33 sur 47

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La mère et l'assassin

Chapitre 31

 

Une fois rentrée au commissariat, Nina s’était débrouillée pour récupérer le dossier de Jules Martin auprès de l’Aide sociale à l’enfance. Il n’y avait aucune mention du nom de la personne ayant fait le signalement, et pour cause : ce n’était pas un signalement au sens propre. Il était écrit qu’une personne s’était rendue au domicile de Jules et avait appelé la police suite à la découverte de l’enfant livré à lui-même et dans un état de maltraitance manifeste. Pour des raisons de sécurité, le nom de l’ange gardien n’était pas donné. Il n’y avait pas eu de poursuites judiciaires contre la mère de Jules, car elle avait été considérée comme non responsable pénalement en raison de ses troubles psychiatriques. Nina n’eut par contre pas beaucoup de mal à retrouver l’établissement scolaire dans lequel Jules était inscrit lorsque ce signalement avait eu lieu. C’était bien l’école primaire Surcouf à Rennes. Nina avait vu juste. Morgane avait non seulement été l’institutrice de Jules, mais, elle en était certaine à présent, c’était aussi elle qui l’avait sauvé des griffes de sa mère. Rémy et Christine n’avaient pas menti, l’histoire douloureuse du garçon retranscrite dans le dossier de l’ASE s’était déroulée comme ils l’avaient racontée. Sa mère biologique, Louise Fournier, avait commencé à lui infliger des sévices quelques années après sa naissance. L’état psychiatrique de la mère, fragile jusque-là, s’était dégradé d’un coup, elle avait perdu son travail, ses amis, et n’avait plus eu que son fils pour se soulager de ses frustrations et de ses échecs. Cela avait alors été pour Jules le début d’une longue descente aux Enfers qui s’était achevée par le signalement qui lui avait sauvé la vie. Nina se demandait à quoi pouvait ressembler une mère capable de tant de cruauté envers son enfant. La perversion était-elle lisible sur son visage, ou bien au contraire ressemblait-elle à Mme Tout-le-monde ? Elle chercha dans le fichier de la police si, à tout hasard, était référencé un dossier à son nom. L’ordinateur moulina quelques instants et ressortit la fiche de l’incendie dans lequel elle avait trouvé la mort quelques mois plus tôt. Elle indiquait que les flammes avaient fait trois morts, deux marginaux non identifiés et Louise Fournier, dont on avait retrouvé le permis de conduire. Il n’y avait pas eu d’ouverture d’information judiciaire, l’enquête avait conclu à un accident, comme cela arrive malheureusement souvent dans ce genre d’endroits, les toxicos sous l’emprise de la drogue oubliant d’éteindre les réchauds leur servant à préparer leur dose. Une copie du permis de conduire de Louise figurait dans son dossier. Nina zooma sur sa photo. Avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus, elle ressemblait à un ange. Ou même, pensa Nina, à une madone. Quelle ironie, pour une mère qui battait son enfant. Personne n’aurait pu imaginer que se cachait, derrière cette douceur apparente, un bourreau.

Nina referma le fichier et se mit à réfléchir. Cette mort brutale, quelques semaines après sa visite à son fils, était-elle une coïncidence ? Si Jules avait voulu se venger de sa mère, l’éliminer définitivement de sa vie, pourquoi serait-il ensuite allé se venger de Morgane en tuant Océane, puis peut-être même Bennec ? Ce n’était pas logique. Elle en conclut que la mort de Louise Fournier ne pouvait être qu’accidentelle.

En revanche, elle était de plus en plus persuadée que Jules avait un lien avec la disparition d’Océane et de Bennec. Comme elle le faisait quand elle avait besoin de mettre ses idées au clair, elle appuya sur le dictaphone de son téléphone, commença à s’enregistrer et déroula son scénario.

— Juste avant l’été, Louise Fournier retrouve la trace de son fils Jules. Choqué émotionnellement, et aussi par culpabilité vis-à-vis de ses parents adoptifs, Jules n’arrive pas à lui parler. Comme il l’aime, il la cherche et la retrouve dans ce squat. Mais trop tard, elle est morte dans un incendie. C’est la goutte d’eau. Il pète les plombs. La cocotte qui tenait depuis dix ans explose. Il met cette mort sur le dos de Morgane Le Dantec, son ancienne instit, la responsable de tous ses maux, du signalement, de leur séparation et selon lui de la mort de sa mère. À la rentrée de septembre, il commence ses séances de psy à Saint-Malo et se met à la chercher. Il profite de ses séances de psy pour se rapprocher d’Océane, plus facile à atteindre que Morgane qui pourrait le reconnaître. Il la suit et décide de tuer la fille pour faire souffrir la mère. Il comprend qu’elle tourne autour de Bennec, monte le projet de l’enlever et de faire porter le chapeau au prof de sport. Il lui vole son couteau. Le crime parfait. Personne ne pourra jamais remonter jusqu’à lui. Sauf que Bennec sort de prison plus tôt que prévu, bien décidé à se faire innocenter, et qu’il représente désormais un danger pour lui… Alors il l’enlève… Et la suite, je ne sais pas… Mais jusque-là, ça se tient !

Nina appuya sur pause avec un sourire satisfait. Pour la première fois depuis le début de cette enquête, elle avait une piste sérieuse. Une piste qui donnait une image nette du puzzle, sans pièce manquante. Morgane lui cachait quelque chose, mais elle n’était coupable de rien. Elle devait probablement mener la même enquête qu’elle en parallèle et craignait de se confier à la police, ce qui pouvait s’expliquer, après ses déconvenues avec les flics. Nina devait se débrouiller pour mettre la main sur Jules Martin et l’interroger. Le hic, c’était qu’il était encore mineur et qu’elle ne pouvait pas lui faire subir un interrogatoire sans une bonne raison. Surtout, si elle faisait fausse route, elle risquait de le traumatiser un peu plus. Après ce qu’il avait subi, il ne méritait pas ça. Elle se demandait si elle ne devait pas parler de ses trouvailles à Le Guen. Après tout, il était con, mais il était flic. Il était impossible qu’il ne soit pas intrigué par cette nouvelle hypothèse concernant la disparition d’Océane et de Bennec. Surtout si elle admettait devant lui qu’il avait eu raison : Morgane Le Dantec n’était pour rien dans la disparition de Bennec et encore moins de sa fille. Elle était plongée dans ses pensées quand elle entendit hurler derrière elle.

— Kaminski !

Elle tourna la tête. C’était Le Guen qui avançait vers elle d’un pas décidé. Elle soupira. Les parents de Jules avaient dû appeler les flics, c’était remonté jusqu’à lui et elle allait encore se prendre une avoinée.

— Écoutez, commissaire, je suis désolée, j’allais vous en parler…

— Vous excusez pas, Kaminski ! Vous aviez raison sur toute la ligne !

— Comment ça ?

— Des pêcheurs viennent de retrouver le cadavre de Bennec sur l’îlot du fort de la Conchée !

— Quoi ? Il est mort ?

— Vous aviez raison, je vous dis ! C’est Morgane Le Dantec qui l’a tué !

— C’est pas possible, j’étais justement sur une autre…

— On a vérifié, il s’est pris trois balles. Morgane Le Dantec vous a suivis le matin de sa libération, puis elle l’a enlevé, séquestré et tué. Ensuite elle a déposé son corps sur l’île. Reste à savoir si elle a fait ça par vengeance ou par dépit amoureux.

— C’est n’importe quoi ! s’emporta Nina, provoquant l’étonnement du commissaire. Pourquoi elle aurait fait ça ? Elle savait que tôt ou tard on le retrouverait. Pourquoi elle s’est pas donné plus de mal pour se débarrasser de lui ? Elle n’a rien fait, ce n’est pas elle, elle ne l’a pas tué !

— Depuis quand les meurtriers sont des gens rationnels ? J’ai demandé la localisation GPS de son bateau. Regardez !

Il lui tendit son portable. Nina découvrit que le voilier de Morgane avait fait l’aller-retour dans la nuit sur l’île du fort de la Conchée.

— Il doit y avoir une explication… Écoutez, j’ai remonté la piste d’un de ses anciens élèves, un certain Jules Martin… C’est pas elle, j’en suis sûre.

— Quoi ? Mais vous êtes vraiment perturbée, en fait !

Il montra son ventre du menton.

— Morgane Le Dantec coupable d’avoir tué sa fille, puis Bennec, c’est votre piste, pas la mienne !

— Je sais, mais c’était une fausse piste, entre-temps j’ai fait d’autres découvertes.

— Elle a le mobile, l’arme du crime et elle était sur les lieux ! Qu’est-ce que vous voulez de plus ?

Nina resta muette. Objectivement, il avait raison, et en même temps elle était intimement persuadée qu’il faisait fausse route.

— On est sur un double meurtre. Et cela expliquerait que Bennec ait toujours clamé son innocence et qu’il n’ait jamais indiqué où le corps était caché.

Nina en resta bouche bée.

— Je vais envoyer des hommes pour la mettre en garde à vue.

— Non ! hurla Nina. S’il vous plaît, je peux y aller moi-même ? Après tout, c’est moi qui vous ai mis sur la voie…

Le Guen hésita.

— OK, prenez deux hommes avec vous. Cette femme est armée et dangereuse.

— Merci, commissaire, mais, jusqu’à preuve du contraire, moi aussi, je suis armée.

Elle montra son pistolet dans son holster.

— Vous faites ce que je vous dis, vous n’y allez pas seule.

Il tourna les talons. Nina se leva et sortit du commissariat. Elle monta dans une voiture banalisée et prit la route. Seule. Elle devait confronter Morgane à ses découvertes avant de la mettre en garde à vue, et elle préférait le faire sans témoin, vu la réaction de Le Guen. Nina prit la direction du port en espérant que Jules Martin ne l’y avait pas trouvée avant elle.

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