La mère et l'assassin
Chapitre 38
Morgane se leva et se précipita sur elle. Mais elle se prit un deuxième coup de crosse sur la tête qui la laissa à terre, le souffle coupé. Dans sa chute, elle entraperçut le visage de Marie, ou plutôt de Louise Fournier. Elle ne portait plus ses lunettes de vue, ses yeux avaient retrouvé leur vert d’origine et ses cheveux leur blondeur. Elle arborait le même rouge à lèvres que sur la photo que lui avait montrée Jules, et son tatouage sur le décolleté était apparent. Elle remua son arme sous le nez de Morgane, qui saignait.
— Cette fois-ci, c’est le mien. Mais t’inquiète pas, j’ai un cadeau pour toi…
Elle attrapa une corde et la lui tendit.
— Après avoir tué ta fille et buté ton amant, tu te suicides. Ça se tient, comme scénario, non ? Bon, c’est dans mon sous-sol, mais je raconterai que t’avais les clés. Ou alors, je serais peut-être déjà partie très loin, sous une autre identité. C’est plus facile qu’on ne le croit, tu sais !
Marie donna un violent coup de pied à Morgane.
— Allez, debout, maintenant !
Morgane avait la tête qui tournait. Elle essaya de se lever, en vain.
— Debout, j’ai dit !
Morgane perçut alors toute la violence dont cette femme était capable.
— C’est comme ça que tu essayais de te faire respecter par ton fils ? lui cracha-t-elle, avec tout le dégoût qu’elle éprouvait pour cette femme. En le tabassant ? En l’humiliant ?
— T’as aucune leçon à me donner, salope ! Tu baises avec le prof de ta fille, tu mens à ton mari, et tu te prends pour la mère parfaite ?
Folle de rage, Marie lui assena une autre série de coups de pied dans le flanc. Au bord de l’évanouissement, Morgane trouva néanmoins l’énergie de lui répondre.
— C’est faux ! Ça s’est pas passé comme ça ! hurla-t-elle, tout en sachant au fond d’elle que Marie avait peut-être raison. Peut-être qu’elle n’était pas une meilleure mère qu’elle.
— C’est à cause de toi qu’on a été séparés, Jules et moi, et tu vas me le payer…
— C’est à cause de toi, uniquement de toi et de ta maltraitance ! Je vois encore les traces autour de son cou, le soir où je suis venue chez vous…
L’espace d’un instant, Morgane sentit qu’elle avait déstabilisé Marie. Elle poursuivit :
— Si c’était à refaire, je le referai. Grâce à moi, il a échappé à tes griffes et a trouvé un foyer aimant.
— Tu te serais pas mêlée de nos histoires, ta fille serait encore en vie !
Marie la fixait, de la haine dans le regard.
— Dommage, tu serais venue une heure plus tôt, tu aurais pu l’embrasser une dernière fois…
Morgane pensa que son cœur allait exploser dans sa poitrine tant il accéléra.
— Océane est en vie ? Où est-elle ? Qu’est-ce que tu as fait d’elle ? Parle ! hurla-t-elle.
— Comme tu peux voir autour de toi, je l’ai gardée bien au chaud ici jusqu’à tout à l’heure.
Marie regarda sa montre.
— Mais, désolée, à cette heure, elle est morte.
Tout vacillait autour de Morgane, ce n’était pas possible, cette femme mentait.
— Tu bluffes, tu dis ça juste pour me torturer, tu t’es débarrassée d’Océane il y a trois mois, et depuis tu me manipules. Tout ça, ce n’est qu’une mise en scène. Parce que c’est dans ta nature de prendre du plaisir à torturer les gens.
Mais Marie se contentait d’afficher un sourire narquois.
— Ça fait mal, hein, de perdre son enfant. Maintenant tu comprends ce que moi, j’ai ressenti…
— Sauf que moi, je n’ai pas tué ton fils ! Je l’ai sauvé !
— Tu me l’as enlevé ! Mon fils ! L’unique amour de ma vie !
— Comment peux-tu appeler ça de l’amour… Qu’est-ce que tu as fait de ma fille ? Tu vas parler, à la fin ?
Mais Marie, son sourire toujours plaqué sur le visage, prenait un malin plaisir à remuer le couteau dans la plaie qu’elle venait d’ouvrir dans le cœur de Morgane.
— Ton pauvre mari, qui va découvrir les cadavres de sa fille et de sa femme en même temps. Cela dit, il ne te regrettera pas beaucoup après ce que tu lui as fait subir.
Marie connaissait toutes les failles de Morgane et les retournait à présent contre elle. La douleur qui montait en Morgane était atroce.
— Lève-toi. Tu vas monter sur cette chaise et accrocher toi-même sur cette poutre la corde avec laquelle tu vas te prendre. C’est la chaise où ta fille est restée attachée durant toutes ces semaines. C’est beau, non ?
Morgane commençait à croire que pour la première fois Marie lui disait la vérité.
— Elle était vraiment là durant tout ce temps ? demanda-t-elle, abasourdie.
— Oui, pendant qu’on papotait toutes les deux, elle était là, juste en dessous.
Morgane oublia soudain sa douleur, elle se leva et se précipita de nouveau sur Marie. Elle était désarmée. Elle ne cherchait pas à la tuer, juste à savoir ce que ce monstre avait fait de sa fille. Elle empoigna sa veste. Bizarrement, Marie la laissa faire. Elle se contenta d’afficher un petit sourire diabolique. Comme si ce moment était celui qu’elle attendait depuis dix ans.
— Qu’est-ce que tu as fait à ma fille ? Dis-le-moi. Où est-elle ? suppliait Morgane, en larmes.
— C’est trop tard, je te l’ai dit. Et maintenant à ton tour.
Elle attrapa Morgane avec une violence inouïe et la poussa jusqu’à la chaise. Morgane n’avait plus la force de se débattre. Elle se laissa faire comme un pantin. Elle abandonnait la partie. Elle monta sur la chaise et accrocha la corde à la poutre du plafond de la cave. Elle visualisait en même temps Océane en train de se faire violenter par Marie. Elle voyait sa fille, terrorisée, en pleurs, se faire traîner par les cheveux jusqu’à ce sous-sol.
— Fais un beau nœud et passe-le autour de ton cou, à présent, lui ordonna Marie.
Morgane s’exécuta tout en continuant à imaginer le calvaire de sa fille : Marie l’avait forcée à s’asseoir sur cette chaise. L’avait attachée. Confrontée à ses questions, elle lui avait donné plusieurs gifles pour la forcer à se taire. Puis elle avait attrapé les grands ciseaux de couture en métal et les avait brandis sous ses yeux en riant devant sa terreur. Jusqu’à la dernière seconde, elle lui avait fait croire qu’elle allait l’égorger, sans lui expliquer la raison de sa haine, puis, sans prévenir, elle s’était relevée et s’était servie des ciseaux pour couper ras les cheveux d’Océane.
— Tu as transformé Océane en Jules…
— Perspicace ! J’ai même réussi à trouver des vêtements qui ressemblaient à ceux que je lui avais achetés avant qu’on me sépare de lui.
Elle sortit une photo de sa poche et la tendit à Morgane. Jules, à sept ans, les cheveux courts, dans un sweat à l’effigie de Snoopy, en train de jouer avec un bateau pirate Playmobil.
— J’ai pas trouvé le bateau Playmobil, confia Marie. J’allais pas sortir cent euros pour en acheter un neuf. Et puis je me suis dit que ces poupées anciennes trouvées ici tiendraient compagnie à ta fille. Faut dire que j’étais pas beaucoup là en journée. Et le soir, j’avais parfois des invités. Comme toi…
— Qu’est-ce que tu as fait d’elle ? eut le courage de demander Morgane.
— Je te l’ai déjà dit, je m’en suis débarrassée il y a une heure. Personne ne la retrouvera avant demain.
— Qu’est-ce que tu lui as fait ?
— Ah, tu veux savoir comment je l’ai tuée ? Très simplement. Je l’ai noyée.
Morgane était anéantie. Elle savait que c’était une chose qu’elle avait déjà faite. Elle avait voulu noyer son propre fils. Elle n’eut aucun doute sur la véracité de ses propos.
— C’est pas les endroits qui manquent, ici, hein. Mais ne t’inquiète pas, je lui ai donné un somnifère, elle n’a pas souffert. Tu vois, je suis pleine de compassion. Elle était si enragée, c’était le seul moyen pour la faire sortir d’ici et la transporter. En trois mois, elle s’est pas laissé abattre, ta petite. Un sacré caractère. Comme sa mère.
Chaque phrase prononcée par Marie était un coup de poignard dans le cœur de Morgane.
— Où l’as-tu abandonnée ? Dis-moi au moins où est son corps !
— Pas de panique, on la retrouvera demain quand la marée sera redescendue. Mais ce sera trop tard pour toi. Tu ne reverras jamais ta fille, pas même morte. Tu te demandes peut-être pourquoi je ne l’ai pas tuée avant ? J’avais besoin de compagnie, tout bêtement.
Marie s’avança vers Morgane, son arme à la main. Elle élança son pied pour faire basculer la chaise et faire coulisser le nœud autour du cou de Morgane. Celle-ci ferma les yeux. Elle se dit qu’elle allait enfin rejoindre sa fille. Quand un coup de feu résonna dans la pièce.
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