La mère et l'assassin

Alexandra Echkenazi · Chapitre 12 sur 47

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La mère et l'assassin

Pleine Mer

 

 

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10

 

Nina était de retour au commissariat et terminait de retranscrire l’audition d’un pick-pocket que lui avait fourgué une fois de plus Le Guen. Elle n’était pas entrée dans la police pour s’occuper de ce genre d’affaires. Or c’était à cela qu’elle passait le plus clair de son temps depuis qu’elle avait été mutée ici. C’était typiquement le dossier qui terminerait enfoui sous un tas d’autres chez le juge, et ça la déprimait d’avance. Elle savait, et le gars aussi, qu’il serait relâché dans quelques heures et qu’il aurait largement le temps de disparaître et de commettre de nouveaux larcins avant d’être jugé. La justice était engorgée, et Nina avait le sentiment que rien n’était priorisé. Avec son niveau de compétences, elle aurait été tellement plus utile ailleurs. Elle déféra le voleur auprès du juge et alla se faire un café à la machine. C’était le troisième de la journée. Si Maël la voyait, il la sermonnerait.

Plus les jours passaient, moins Le Guen faisait d’efforts pour lui cacher son animosité envers elle. Dès qu’elle essayait de s’intéresser à une enquête un peu plus complexe, il la rembarrait. Déjà qu’il l’avait dans le nez parce qu’elle avait pris la place de son candidat favori, sa grossesse n’avait fait qu’envenimer la situation.

Depuis qu’elle était arrivée dans ce commissariat, elle ne s’était pas fait non plus beaucoup d’amis. Maël l’avait prévenue, le Breton n’était pas facile au premier abord. Il fallait l’apprivoiser, son amitié se méritait. Elle non plus n’était pas très avenante, ce qui ne facilitait pas les choses.

Elle avait toujours été très solitaire. Fille unique, élevée par sa mère, qui travaillait beaucoup pour joindre les deux bouts et n’avait pas de quoi payer une nourrice, elle avait été habituée à rester seule et à s’occuper d’elle dès son plus jeune âge. Elle avait développé du fait de cette solitude forcée une grande autonomie, au niveau non seulement pratique, mais aussi émotionnel. Elle n’avait besoin de personne pour se sentir bien. C’était ainsi que déjeuner au restaurant sans compagnie, aller au cinéma ou même voyager en solitaire ne lui posait aucun problème. Au contraire. On le lui avait d’ailleurs souvent reproché. Se mettre en couple avec Maël avait été une première. Devenir mère constituait à présent la plus grande aventure de son existence. Car si on pouvait quitter son compagnon, un enfant, c’était pour la vie. Le cordon ombilical a beau être coupé, le lien viscéral qui unit une mère à son enfant perdure après la naissance et jusqu’à la mort.

Depuis qu’elle avait appris qu’elle était enceinte, elle avait regardé pas mal de vidéos expliquant la formation de l’embryon et toutes les étapes du processus de développement de l’enfant dans le ventre de sa mère. Elle en avait conclu qu’un bébé était comme un nouveau membre qui vous poussait à l’intérieur. Une sorte de greffon qui se détachait à la naissance pour vivre en autonomie. Avant cela, un seul et même sang circulait entre eux, ils se nourrissaient des mêmes aliments, ils vivaient en symbiose. Elle n’avait rien dit à Maël, mais ce double d’elle-même à naître, cette responsabilité à vie l’angoissait.

Elle était perdue dans ses pensées quand Le Guen la rejoignit à la machine à café.

— Alors, Kaminski, comment vous avez trouvé Bennec ? Beau gosse, non ? Il vous a fait craquer, vous aussi ?

Il s’imaginait probablement qu’il la mettait mal à l’aise, mais il n’avait visiblement toujours pas compris à qui il avait affaire.

— Moins que vous, apparemment.

Le Guen perdit un peu de sa contenance.

— Vous avez le sens de la repartie, c’est bien.

Elle décida de baisser les armes et de tenter une conciliation. Si elle voulait traiter autre chose que des dossiers de pick-pockets, elle devait se le mettre dans la poche.

— Après son séjour derrière les barreaux, il a probablement perdu de sa superbe. Je l’ai trouvé très atteint et surtout très stressé par ce qui l’attendait.

— Pauvre petit chat. Il fallait y penser au moment où il a porté ses coups de couteau à Océane Le Dantec.

— Une voiture nous a suivis jusque chez lui, ou presque. Un combi blanc, plus exactement. J’ai demandé l’immat.

— Vous avez fait ça dans mon dos ?

— J’ai rien fait dans votre dos : je suis OPJ, je n’ai pas besoin de votre autorisation pour demander une immat.

— Alors écoutez-moi bien, Kaminski. L’affaire Le Dantec, c’est mon dossier. Tout ce qui a un rapport avec cette affaire passe par moi.

— Très bien. Je suis justement en train de vous en parler. L’immat, c’est celle du véhicule d’Yvan Le Gall.

— Et ?

— Yvan Le Gall, c’est le père de Morgane Le Dantec, décédé il y a deux ans. C’était donc pas lui dans la voiture. Sauf si vous croyez aux fantômes.

— Et c’était qui, selon vous ?

— Morgane Le Dantec.

— Vous avez vu son visage ?

— Non, mais…

— Qu’est-ce qu’elle faisait là, selon vous ? la coupa Le Guen. Elle voulait le zigouiller ? Je la comprendrais. Si ça avait été ma fille, c’est ce que j’aurais fait.

— Sauf que vous êtes flic. Que la peine de mort n’existe plus. Et qu’il est interdit par la loi de se faire justice soi-même.

— Pas sûr que ça m’arrêterait, rigola Le Guen. Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? Elle a le droit de rouler où elle veut. Sa seule infraction, c’est la carte grise qu’elle n’a pas mise à son nom, mais ce sera pas la première, c’est devenu l’enfer, les immat.

— Pourquoi elle n’a pas pris sa propre voiture ?

— Parce qu’elle avait quelque chose de volumineux à transporter ?

— Le jour de la libération de l’homme accusé d’avoir tué sa fille ? Et juste devant la prison où il est libéré ? Non, c’est juste plus pratique si on veut jouer les snipers incognito.

— Vous délirez complètement, Kaminski. Morgane Le Dantec a-t-elle interpellé Bennec ? Est-elle descendue de sa camionnette ? L’a-t-elle agressé ?

— Non, mais on peut imaginer qu’elle n’a pas fait cette filature dans de bonnes conditions. Il y avait des embouteillages monstres, ce matin, elle en a peut-être été empêchée. On ne peut pas écarter l’hypothèse qu’elle soit venue pour se venger et, voyant qu’on était là, elle a fait demi-tour.

— Ben, voilà, on aura servi à quelque chose.

— Vous ne croyez pas qu’il faudrait faire une surveillance en bas de chez lui ?

— Vous ne croyez pas qu’on a autre chose à faire que de protéger les criminels ?

— Bah, l’idée, c’est d’éviter un crime, justement.

— Le juge n’a pas ordonné de surveillance. Mais vous savez quoi ? Comme vous avez l’air désœuvrée, à moins que, contrairement à ce que vous dites, vous en pinciez déjà pour lui, je vous autorise à aller planquer en bas de chez lui.

Le Guen allait faire demi-tour quand Nina l’interpella :

— OK ! Dans ce cas, je pourrais consulter le dossier ?

Le Guen se retourna, le regard noir.

— Pour quoi faire ? L’instruction est terminée.

— Pour passer le temps ? Vous ne me donnez rien depuis que vous savez que je suis enceinte, vous me filez que des cas sans intérêt.

— Arrêtez votre parano, Kaminski. On n’est pas à Paris, ici, des grosses affaires à vous donner, il y en a moins, c’est tout, il va falloir vous y habituer. J’y suis pour rien.

— Qu’est-ce que ça peut vous faire, que je consulte le dossier ? J’ai juste besoin de savoir pourquoi Bennec continue de nier malgré toutes les preuves qu’on a contre lui. Quand je l’ai déposé, il a encore dit qu’il n’était pas le meurtrier. Imaginez que ce soit vrai, cela veut dire que jamais on ne retrouvera le corps de la petite Le Dantec, pour la simple raison que Bennec ne sait pas où il est, et que son meurtrier court toujours.

— Donc, c’est bien ce que je pensais, vous ne vous prenez pas pour la moitié d’une merde. Vous estimez qu’on a bâclé le dossier, c’est ça ? Et que vous, parce que vous êtes Wonder Woman, vous allez réussir à résoudre cette enquête toute seule et retrouver le corps d’Océane Le Dantec ?

— Je peux peut-être y apporter un regard neuf ?

— Il a avoué !

— Puis il s’est rétracté. J’ai lu les articles de presse.

— Il s’est rétracté comme tous les coupables ! Surveillez Bennec si ça vous chante, mais je vous interdis de mettre votre nez dans cette affaire !

Il allait faire demi-tour quand elle eut un haut-le-cœur. Le Guen remarqua que quelque chose n’allait pas.

— Vous ne vous sentez pas bien ?

— Je crois que je vais vomir.

— Quoi ?

— Désolée !

Elle lâcha précipitamment son gobelet de café et courut jusqu’aux toilettes où elle dégueula le croissant qu’elle s’était acheté en rentrant de chez Bennec.

— Ça va aller ? Vous voulez que j’appelle un médecin ?

Dans la précipitation, elle n’avait pas remarqué que Le Guen l’avait suivie jusqu’aux toilettes et était resté près d’elle tout ce temps. Elle se releva, encore vaseuse.

— Merci, pas la peine.

— Pardon, j’ai été un peu abrupt.

— Ne vous accordez pas trop d’importance. Si j’ai vomi, ce n’est pas à cause de vous, mais à cause de l’alien qui pousse, là.

Elle pointa du doigt son ventre. Soudain, elle péta un plomb.

— Je sais que vous êtes furieux que je sois enceinte ! Mais j’ai pas fait exprès ! Ça fait deux ans qu’on n’y arrive pas, avec mon mec. Comment j’aurais pu imaginer que ça me tomberait dessus à peine arrivée ici ? Hein ? Comment ? Et puis d’abord, je sais pas pourquoi je me justifie. On vous a posé des questions, à vous, quand vous êtes devenu père ? Vous avez des enfants, hein ?

Le Guen la regardait monter dans les tours, mal à l’aise.

— Oui, deux garçons.

— Et évidemment, ça n’a rien changé pour vous au boulot. Bah, moi, je vous le dis, c’est dégueulasse !

La Guen ne savait plus quoi dire.

— Voulez que je vous dise ? finit-il par balancer. Vous me cassez les couilles. Faites une copie du dossier, je m’en contrefous. Mais je veux plus entendre parler de vous jusqu’à votre accouchement !

Nina le regarda partir, interloquée. Le revirement de Le Guen avait fait disparaître sa nausée comme par magie. Elle se releva et prit la direction des archives.

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