La mère et l'assassin
Chapitre 30
Nina arriva à l’adresse renseignée par Jules Martin dans le fichier du Stade rennais. Elle découvrit une jolie petite maison dans un quartier cossu de Rennes. Le jardin était entretenu, des hortensias, soigneusement couverts d’un voile d’hivernage en attendant l’été, accueillaient les visiteurs, une belle niche trônait sur le côté du portail. Même si elle savait par expérience que les apparences étaient souvent trompeuses, elle se dit que Jules Martin ne semblait pas être un ado à problèmes, ou du moins évoluait-il dans un milieu favorisé. Cela venait confirmer le résultat de ses recherches dans le fichier de la police. C’était un élève sans histoires inscrit en terminale dans un lycée général de Rennes et au casier judiciaire vierge. Elle était de plus en plus intriguée par cette affaire. Elle sonna à la porte. Une femme d’une cinquantaine d’années à l’air avenant vint lui ouvrir. Derrière elle, un labrador chocolat remuait la queue en aboyant mollement.
— Veux-tu te taire, Cookie ! souffla la femme à son chien.
— Désolée de vous déranger, capitaine Kaminski, de la police judiciaire de Rennes, se présenta Nina en sortant sa carte.
La femme devint blême.
— Oh, mon Dieu, il est arrivé quelque chose à Jules ? demanda-t-elle, inquiète.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? lança une voix d’homme encore plus inquiète derrière elle.
Celui que Nina devina être son mari apparut.
— Non, non, rassurez-vous, je ne viens pas pour Jules, juste pour une enquête de voisinage. Il y a eu… plusieurs cambriolages dans le quartier, mentit Nina.
— Ah bon ? fit, étonné, le mari. On ne nous a rien dit.
— Je peux entrer ?
— Bien sûr, répondit la femme.
Elle ouvrit la porte et laissa entrer Nina.
— Asseyez-vous, lui proposa l’homme. Vous voulez un café ?
— Avec plaisir.
Le mari alla dans la cuisine. Nina observa les murs du salon. Des photos de Jules étaient accrochées un peu partout. Le garçon âgé d’une dizaine d’années, avec une coupe de tennis. Une ou deux années de plus, une canne à pêche à la main, un énorme poisson dans l’autre. Ou encore Jules devenu ado, devant le sapin géant du Rockefeller Center à New York. C’était un enfant aimé, choyé et valorisé.
— Jules, c’est votre fils ? demanda Nina.
— Oui, répondit la mère. Il a dix-sept ans. C’est notre fils unique.
— Pourquoi pensiez-vous que je venais pour lui ?
— Christine est une grande inquiète, répondit le père en revenant de la cuisine avec un café.
— C’est vrai, confirma l’intéressée.
— Il a l’air d’être un bon gars, pas le genre à poser des problèmes, pourtant, constata Nina en montrant les photos du menton.
— Ah, ça, je vous le confirme, répondit la mère. Jules est le plus gentil, le plus doux des garçons. Ce sont les autres qui me font peur.
— Ça va mieux maintenant, mais ça n’a pas toujours été simple pour lui, expliqua le père.
— Je vois. Il a été victime de harcèlement, c’est ça ? Il ne faut pas hésiter à venir nous voir, quand c’est comme ça. C’est puni par la loi, vous savez.
— On sait, mais on a préféré régler ça avec le proviseur. Jules est un enfant spécial, avec des réactions parfois étonnantes, qui peuvent déstabiliser. Son proviseur a toujours été très compréhensif, alors on a préféré ne pas faire de vagues.
— Spécial comment ? osa Nina.
— C’est un enfant très fragile, instable. Cela se traduit par des phobies, des tocs et parfois des colères incontrôlables… Même si c’est de plus en plus rare, heureusement.
— Des colères contre qui ? demanda Nina. Ses camarades ?
— Les jeunes sont cruels entre eux, ils ne supportent pas la différence. Jules en a fait les frais. Et s’est défendu un peu… exagérément, on va dire.
Au fur et à mesure de la discussion, le garçon révélait son côté sombre. S’il était capable de tels coups de sang, aurait-il pu s’en prendre à Océane ? Mais, avant de répondre à cette question, il lui fallait savoir si les deux ados se connaissaient. Il devait forcément exister un lien entre eux, sinon pourquoi Morgane Le Dantec aurait eu cette photo sur son ordinateur ?
— Mais il s’est calmé, se sentit obligée de préciser Christine, comme si elle avait lu dans les pensées de Nina. Et puis c’est un excellent élève.
— Ils ont cambriolé chez qui ? s’enquit le père.
— Pardon ?
Nina mit quelques secondes à se souvenir du prétexte qu’elle avait utilisé pour se faire ouvrir la porte.
— Secret de l’enquête, finit-elle par répondre. Je ne peux pas vous le dire. En revanche, je peux vous confier qu’ils sont passés par le toit. Vous avez des Velux ?
— Dieu merci, non !
— Alors vous n’avez pas de souci à vous faire, les rassure Nina.
— Je peux vous garantir que si j’en voyais un chez moi, il ressortirait les pieds devant !
— Rémy, voyons…
Christine fit les gros yeux à son mari.
— Ça va, j’ai l’habitude, sourit Nina. Même si c’est une très mauvaise idée de se faire justice soi-même, car ça se termine toujours mal. Vous n’avez rien remarqué, ces derniers temps ? Pas de rôdeur ou d’inconnu qui aurait traîné dans le quartier ?
— Non, rien, et toi, Rémy ?
— Rien non plus, désolé.
— Votre fils non plus ? Je peux lui parler ?
— Ah, il n’est pas là…
Nina regarda sa montre.
— Il rentre bientôt ?
— Il termine les cours à 17 heures, mais ensuite il va chez…
La mère hésita.
— Ce n’est pas une honte, Christine. Et madame est de la police. Jules est suivi depuis son enfance par une psy. On a espacé les séances, mais, depuis la rentrée de septembre, il retourne une fois par semaine au centre médico-psychologique de Saint-Malo en raison de petites crises d’angoisse.
— Saint-Malo ? Pourquoi pas Rennes ?
— C’est là que sa psy a été mutée. On l’a suivie… Jules est très attaché à elle.
— Il a du mal avec les séparations.
Nina recollait les morceaux. Océane avait disparu quelques jours après Halloween. Jules Martin avait déjà commencé à se rendre une fois par semaine à Saint-Malo. Elle mettait sa main à couper que le CMP ne se trouvait pas loin du lycée de l’Émeraude. Elle sortit discrètement son portable et ne put se retenir de sourire en constatant qu’elle avait vu juste.
— Qu’est-ce qui a provoqué le retour de ces crises ? demanda-t-elle.
— C’est par phases… expliqua Christine. Il n’a pas eu une enfance très facile.
Nina rangea son portable et les regarda sans comprendre.
— Jules est un enfant adopté. Il est arrivé chez nous à dix ans, après des années de maltraitance.
Nina s’en doutait, les apparences sont toujours trompeuses. La petite famille unie, dans sa petite maison fleurie, cachait un passé douloureux.
— Des maltraitances de la part de qui ? Ses parents biologiques ?
— D’après le peu d’informations qu’on nous a données, il n’a jamais connu son père, confia Christine. Il a passé les sept premières années de sa vie avec sa mère, une femme psychotique, qui en a fait son souffre- douleur. Suite à un signalement, elle a été hospitalisée en HP et Jules a été placé.
— Nous avons adopté Jules deux ans plus tard, poursuivit Rémy, quand sa génitrice – je ne peux pas l’appeler sa mère, une mère ne ferait jamais ce qu’elle a fait – a été déchue de son autorité parentale. Le juge a estimé qu’elle constituait un danger pour Jules.
— C’est rare, souligna Nina. Ce qu’elle lui a infligé devait être vraiment grave.
Nina attrapa le portrait de Jules qui trônait sur le guéridon.
— Cette cicatrice qu’il a sur le cou, c’est elle ?
Christine acquiesça.
— Vous savez ce qu’elle est devenue ? Elle n’a jamais cherché à le revoir ?
— Elle n’était pas en état et en avait l’interdiction. Mais, juste avant les grandes vacances d’été, elle est sortie d’HP. Elle a retrouvé la trace de son fils et elle est venue chez nous, complètement folle. Elle criait que cela faisait des années qu’elle le cherchait et qu’elle allait le récupérer.
— Comment a réagi Jules ?
— Très mal. Il a fait une crise de panique. On a appelé la police pour qu’ils l’embarquent, mais quand elle a compris, elle est partie.
— Vous ne l’avez plus jamais revue ?
— Non… À la fin du mois d’août, la police nous a annoncé qu’elle était morte dans l’incendie d’un squat.
— Et Jules ? Comment il a réagi ?
— Il a toujours refusé de parler d’elle, cela n’a pas changé. Mais cela explique peut-être le retour de ses crises ?
— Vous savez qui a fait le signalement il y a dix ans ?
— Non, c’est une information confidentielle.
Rémy et Christine échangèrent un regard.
— Pourquoi nous posez-vous toutes ces questions ? finit par lancer Rémy, soudain méfiant.
Nina sentit qu’il était temps de clore cette discussion si elle ne voulait pas que les Martin décrochent leur téléphone pour appeler la police. Elle toucha son ventre.
— Je suis désolée, depuis que je suis enceinte, les affaires de maltraitance sur enfants me perturbent beaucoup. Pourtant, j’en ai malheureusement traité des dizaines depuis que je suis flic, mais le fait de devenir maman… Je ne sais pas, ça me chamboule.
Christine et Rémy se déridèrent en un instant et affichèrent un immense sourire ému. Nina songea que c’était la troisième fois que la crevette l’aidait à faire avancer cette enquête. Personne ne se méfiait d’une femme enceinte, tout le monde s’attendrissait, la mère, le meilleur rôle pour s’introduire partout sans éveiller les soupçons.
— C’est formidable ! Félicitations, hurla presque Christine.
— C’est normal, on est plus sensible quand on est enceinte, souligna Rémy. Enfin, c’est ce qu’on dit.
Ils se mirent à rire. Nina décida de partir sur cette note de joie. Elle reposa la photo de Jules et se leva.
— Merci pour votre accueil. Je vais vous laisser, à présent.
— Si quelque chose nous revient, on vous appelle.
Nina leur serra chaleureusement la main et sortit de la maison.
Une fois dans sa voiture, elle réfléchit. L’emploi du temps de Jules aurait très bien pu lui permettre d’entrer en contact avec Océane, mais cela ne faisait pas de lui un meurtrier. Il lui fallait trouver un mobile. Elle fouilla dans la copie du dossier Le Dantec qu’elle avait gardé sur elle et en tira les auditions de Morgane. Le dossier ne comportait pas à proprement parler de curriculum vitae des témoins, mais de nombreux renseignements étaient donnés sur leur parcours de vie lors des échanges avec le juge. Au hasard d’un interrogatoire, elle tomba sur une question anodine du juge d’instruction concernant son métier.
« Vous êtes bien directrice d’école depuis vingt ans ? lui demandait la juge.
— Non, depuis dix ans. Depuis que j’ai été mutée à l’Émeraude. Auparavant, j’étais au groupe scolaire Surcouf, à Rennes, où j’étais enseignante. »
Nina percuta. Il y a dix ans, c’était pile au moment où le signalement de la mère de Jules avait eu lieu. Elle aurait mis sa main à couper qu’il était alors scolarisé à l’école Surcouf. Elle ne pouvait pas retourner interroger Christine et Rémy, mais si, comme elle en avait l’intuition, Morgane avait été l’institutrice de Jules, et si c’était elle qui avait signalé sa mère pour maltraitance et provoqué leur séparation, en revanche, cela changeait tout. Jules aurait alors eu un mobile : la vengeance d’un fils. Et quelle meilleure vengeance que de faire souffrir Morgane de la même manière dont elle l’avait fait souffrir dix ans plus tôt ? Elle l’avait séparé de sa mère, à son tour de la séparer de sa fille. Nina pensa qu’on avait coutume de répéter à l’envi qu’une mère était prête à tout pour son enfant. À l’inverse, un enfant était-il prêt à tout pour sa mère ? Elle démarra en se disant que c’était ce qu’elle devait vérifier à présent. Si elle avait raison, elle tenait le meurtrier d’Océane, mais peut-être aussi celui de Bennec, le seul à savoir que le coupable était toujours en liberté. Surtout, Morgane Le Dantec serait alors totalement innocente, et peut-être en danger à son tour.
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