La mère et l'assassin
Chapitre 8
Dans la voiture de police, Glenn Bennec se tordait les mains. Il angoissait à l’idée de se retrouver livré à lui-même, quand la mer apparut sur sa droite. La vision des vagues, des mouettes, des enfants jouant dans le sable et des bateaux au loin l’avait toujours apaisé. C’était la raison pour laquelle il avait tout fait pour ne pas quitter sa région natale. Le rectorat lui avait signifié sa mise à pied le temps de l’enquête. Peut-être pourrait-il reprendre le surf en attendant le procès ? Il avait sa planche, il n’avait pas besoin de passer par le club, il se rendrait à la plage tôt le matin, il ne croiserait pas grand monde et pourrait se sentir enfin un peu libre en glissant sur les vagues.
Sans qu’il s’en rende compte, l’image d’Océane dansant sur sa planche de surf lui apparut. Il ne put s’empêcher de sourire. Il avait remarqué dès le premier jour qu’elle en pinçait pour lui. Elle était toujours partante pour les activités qu’il proposait, et se débrouillait pour le croiser à la fin des cours sur le parking du lycée. Échaudé par la plainte contre lui dans son lycée précédent à Brest, il l’avait d’abord ignorée. Son ancienne direction avait réussi à étouffer l’affaire à condition qu’il demande sa mutation, il n’aurait pas de seconde chance. Mais Océane ne se laissa pas décourager. Elle continua à lui tourner autour, et il ne pouvait pas l’envoyer balader sans cesse. On l’avait prévenu lors de sa formation que les élèves avaient souvent une vision faussée de leur prof de sport, supposé plus cool, plus proche d’eux que des autres enseignants, qu’ils le considéraient à tort comme leur ami et qu’il fallait apprendre à garder ses distances. Glenn s’y était conformé les premiers mois de sa carrière, puis il s’était doucement laissé aller à des relations qui dépassaient le cadre professionnel. Avec la fille de Brest, puis avec Océane. Jusqu’à ce qu’il fasse la connaissance de Morgane. Lorsqu’il l’avait vue la première fois à l’Émeraude, ça avait été comme une apparition. La fille de Brest, Océane, les autres, elles avaient toutes été instantanément rayées de la carte.
Il avait découvert qu’elle était mariée, mais, jusqu’à preuve du contraire, coucher avec une femme mariée n’était pas puni par la loi et ne valait pas de se faire virer du lycée. Au lieu de mettre la fille à l’écart, il s’en était rapproché pour mieux atteindre la mère. Et cela avait parfaitement fonctionné. Ce qui ne lui avait semblé au début qu’une attirance irrésistible, une relation interdite excitante, était vite devenu une histoire d’amour. Il était tombé fou amoureux de Morgane et n’avait plus su comment gérer l’insistance d’Océane.
Le soir de sa disparition, Océane avait fini par tout découvrir et l’avait menacé de le balancer pour agression sexuelle. Glenn n’avait pas tout de suite compris. De quelle agression sexuelle parlait-elle ? Il n’était pas fou, il avait peut-être un peu joué de son charme avec elle, mais, après l’épisode de Brest, il avait pris soin de ne pas aller plus loin. Il s’était alors souvenu de toutes ces fois où il s’était retrouvé seul avec elle : celle où il l’avait ramenée en voiture chez elle ; celle où ils avaient bu un verre en tête à tête, après le cours de surf ; et surtout celle où il l’avait fait entrer dans son appartement. Glenn avait des explications pour toutes ces situations plus que limites : il pleuvait ; elle n’avait pas de quoi payer ; il ne savait pas que c’était elle qui sonnait à sa porte. Puis il s’était rendu compte qu’entre la parole d’une innocente jeune fille de dix-sept ans et celle d’un type de trente-cinq ans qui faisait le bellâtre avec ses élèves et avait déjà été accusé de flirter avec l’une d’elles, les flics auraient vite choisi leur camp. Glenn avait alors pris la menace au sérieux. Si elle le balançait, il risquait très gros.
Le lendemain, il se faisait arrêter en plein cours de gym par la police, devant les élèves, les profs, et surtout Morgane. Océane n’était jamais rentrée chez elle, et il était soupçonné d’être à l’origine de sa disparition… Glenn s’était défendu en avançant que la jeune fille avait fugué pour donner une bonne leçon à sa mère, mais les choses s’étaient emballées. Les flics avaient retrouvé les affaires de la gamine à proximité de son domicile et un couteau lui appartenant avec des traces de sang. Glenn avait compris qu’il était dans un sale pétrin. Quelques jours plus tard, lorsque les enquêteurs lui avaient révélé que le sang sur son couteau était celui d’Océane, cela n’avait plus fait aucun doute, il n’échapperait pas à la justice. Une fois incarcéré, il avait tenté de joindre Morgane depuis le téléphone de la prison pour s’expliquer, pour se défendre, lui dire qu’il était innocent, que c’était un coup monté contre lui. Mais elle n’avait jamais répondu et avait fini par changer de numéro. Elle l’avait condamné avant même la fin de l’enquête, et cette idée, plus que la prison, l’avait démoli.
Glenn était plongé dans ses pensées quand Nina, à l’avant sur le siège passager, repéra quelque chose dans son rétroviseur.
— Ce combi Volkswagen nous suit depuis Rennes, non ? demanda-t-elle au bleu qui conduisait.
Celui-ci lui souffla qu’il n’avait pas remarqué. Glenn observa le véhicule, intrigué.
— Ralentis, ordonna-t-elle.
Le bleu s’exécuta. Ils roulèrent ainsi quelques minutes.
— Accélère ! s’exclama-t-elle soudain.
Le bleu hésita une fraction de seconde.
— Accélère, je te dis ! répéta Nina en haussant le ton. Maintenant !
Le bleu s’exécuta et franchit un carrefour juste au moment où le feu passait au rouge.
Dans son combi, Morgane hésita. Si elle grillait le feu, les flics allaient la repérer. Ce qui était d’ailleurs peut-être déjà le cas, sinon pourquoi ralentir et accélérer ainsi brusquement ? Elle freina. Elle avait fait suffisamment de chemin pour comprendre qu’ils conduisaient Bennec chez lui, elle n’avait plus besoin de les suivre. Elle bifurqua et prit un raccourci.
Nina regarda le combi s’arrêter, dubitative.
— Vous voyez, capitaine, y avait pas de quoi s’inquiéter.
Nina ne répondit pas et nota rapidement sur son portable le numéro de la plaque du Volkswagen qu’elle voyait encore au loin.
— Ce véhicule vous dit quelque chose ? demanda-t-elle à Bennec.
— Jamais vu.
Elle continua à observer le comportement du combi au loin durant quelques secondes. Puis elle constata qu’il avait pris un autre chemin et qu’ils n’étaient plus suivis. Elle rangea son portable dans sa poche.
Bennec, lui, s’il n’avait pas reconnu le véhicule, avait le sentiment d’avoir déjà vu la silhouette au volant, mais il n’en dit rien à Nina.
Ils finirent par arriver chez lui. La flic constata qu’il habitait dans un immeuble peu esthétique des années 1970, mais dont le principal atout, et non des moindres, était de donner sur la plage, à quelques encablures du club de surf de Maël.
— Vous devez avoir une belle vue, de chez vous, lui glissa-t-elle en l’accompagnant jusqu’à sa porte, alors que son collègue patientait dans la voiture.
— Oui, j’ai de la chance, c’est petit, mais la vue est splendide, sourit Bennec. Vous voulez entrer ?
Nina se crispa. Avait-il fait la même proposition à la jeune Océane ?
— Ça va aller, merci, lui répondit-elle froidement.
Bennec ouvrit sa porte et alluma. Il balaya du regard l’appartement.
— Tout est OK ?
Bennec acquiesça.
— Parfait, je vous laisse, alors, bonne soirée.
— Attendez ! l’interpella-t-il alors qu’elle s’en allait. Vous ne restez pas en bas avec votre collègue ?
Nina ne comprit pas tout de suite.
— Pour me protéger, au cas où…
— Désolée, seules les victimes ont droit à une protection. Vous n’êtes peut-être pas coupable, mais a priori vous n’êtes pas victime non plus.
Elle regretta immédiatement la pique qu’elle venait de lui lancer. Elle fouilla dans la poche intérieure de son blouson et en ressortit une carte.
— Tenez, si vous avez un problème, n’hésitez pas à m’appeler, c’est mon portable.
Glenn prit la carte, reconnaissant. C’était la première fois depuis son arrestation qu’on lui proposait de l’aide. Il se dit que, malgré tout ce qu’il s’était passé, il était peut-être encore un être humain comme les autres. Il regarda la carte.
— Nina Kaminski. Je ne vous avais encore jamais vue. Vous êtes nouvelle ?
— Vous connaissez tous les flics de la région ? lui rétorqua Nina, sur la défensive.
— Non, mais j’en ai vu quelques-uns depuis mon arrestation. Surtout ceux de la PJ de Rennes.
Elle hésita à lui répondre. Elle comprenait ce que lui trouvaient les femmes, ce don qu’il avait de leur faire croire qu’il s’intéressait à elles. Puis elle se dit qu’elle n’avait rien à craindre de lui. Au contraire, elle avait envie de voir ce qu’il avait dans le ventre. Elle ne savait pas pourquoi, mais cette affaire l’intriguait. Nina était un limier, elle ne pouvait pas rester à ne rien faire, elle avait besoin de chercher. Le Guen ne lui donnait rien d’intéressant depuis qu’elle était arrivée, et il fallait qu’elle se mette quelque chose sous la dent. Le fait que l’on n’ait pas retrouvé le corps d’Océane et que, par conséquent, l’enquête ne soit pas résolue ne pouvait qu’aiguiser sa curiosité. Peut-être aussi qu’être enceinte la rendait plus sensible aux disparitions d’enfants.
— Effectivement, je viens d’arriver, j’étais en banlieue parisienne, avant.
— Je parie que vous avez rejoint un homme.
Elle fut étonnée qu’il prenne une pente si glissante dans ces circonstances.
— C’est le patron du club de surf de Rochebonne. Celui où vous emmeniez vos élèves.
— Maël ? C’est le seul qui a bien voulu nous accueillir. C’est un super gars, vous avez de la chance.
— Je sais, merci.
— Vous mourez d’envie de me poser la question, n’est-ce pas ?
— Laquelle ?
— Où se trouve Océane.
Nina le fixa. Elle se demandait s’il avait balancé ça par provocation ou par désespoir. Ce type était impénétrable. Elle qui était d’habitude assez bonne psychologue ne savait pas quoi penser de ce Bennec.
— On vous l’a posée un certain nombre de fois depuis que vous avez été arrêté et vous n’y avez jamais répondu.
— C’est parce que je ne sais pas où elle est… J’ignore pourquoi je vous parle de ça, vous n’êtes même pas chargée de l’enquête.
— En effet, d’ailleurs, je dois vous laisser. Mais… s’il vous prenait l’envie de parler à quelqu’un, ou de soulager votre conscience…
Bennec eut un sourire las à ce dernier mot.
— … vous avez mon numéro, conclut Nina.
— Merci. Si vous repassez dans le coin, la proposition tient toujours. Pour la vue.
Nina partit sans rien dire. Elle n’avait aucune raison de rester en contact avec ce type et encore moins la mission de le protéger. Mais le corps d’Océane n’avait pas été retrouvé, et son instinct d’enquêtrice lui soufflait que Le Guen avait obligatoirement loupé quelque chose. Comme il ne lui confierait jamais le dossier, c’était une bonne entrée en matière pour y fourrer son nez. Elle espérait bien que Bennec la rappellerait. Pour de bonnes ou de mauvaises raisons, elle y trouverait son compte.
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