La mère et l'assassin

Alexandra Echkenazi · Chapitre 27 sur 47

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La mère et l'assassin

L’étale

 

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Morgane tentait de retrouver son calme en se laissant bercer par le clapotis régulier de l’eau contre la coque de son voilier. La tempête s’était calmée au moment même où elle avait quitté le fort de la Conchée, où elle avait réussi in extremis à cacher le corps sans vie de Bennec. Elle était repartie juste avant que le flot de la marée n’atteigne son maximum. Le temps était suspendu, l’île ne serait accessible qu’autour de midi. D’ici là, il était peu probable qu’un navigateur y accoste. Elle commença à ressentir des courbatures aux bras et aux épaules. Comme dans l’appartement, elle se demandait comment elle avait réussi à transporter jusque dans le fort ce corps qui semblait peser une tonne. Elle avait dû le hisser sur son dos, le mettre sur le bateau pneumatique, puis le traîner durant une quinzaine de minutes sur le banc de sable pour le dissimuler dans ce fort qu’elle connaissait pour y avoir joué toute son enfance, lorsque son père allait sur l’île pour pêcher des homards bleus.

À présent, elle avait affalé les voiles et mis le moteur pour n’avoir à penser à rien. Elle rentrait doucement au port en fumant une cigarette sur le pont. Dans la nuit sans étoiles, la lumière incandescente lui faisait apercevoir ses doigts tachés de sang séché chaque fois qu’elle tirait sur sa Marlboro light. Et pourtant, il allait falloir faire comme si tout allait bien, comme si elle ne savait pas que Bennec avait été assassiné, comme s’il n’y avait pas quelqu’un, tout près d’elle, qui cherchait à la faire accuser. C’était sa seule chance de retrouver le meurtrier d’Océane. Car à présent elle n’avait plus aucun doute concernant l’innocence de Glenn. Non seulement il n’avait pas tué Océane, mais le vrai coupable venait de l’assassiner, lui, dans son bateau, avec son pistolet pour l’incriminer auprès de la police. Elle se demandait pourquoi le meurtrier ne l’avait pas tuée, elle aussi ? Pourquoi avait-il profité de son absence pour se débarrasser uniquement de Glenn ? Elle en savait autant que lui, puisqu’ils avaient enquêté ensemble sur la piste de ce jeune homme qui avait rôdé autour d’Océane. Elle avait affaire à une personne méthodique, qui avait tout prévu. Si Morgane était encore en vie, c’était donc volontaire. Elle comprit que le coupable ne cherchait pas à la tuer, sinon cela aurait déjà été fait, mais à la faire souffrir. Et si ce n’était pas Océane, qui avait été visée, mais elle ? Et si Océane avait été enlevée et tuée pour la mettre à l’épreuve, elle ? Et si, dans la même logique, Bennec avait été assassiné pour l’accuser et la torturer, elle ? Depuis le début, c’était à elle que l’assassin s’attaquait, c’était contre elle qu’il agissait. Il ne cherchait qu’une seule chose, faire de sa vie un enfer, et il avait parfaitement réussi. Océane et Glenn étaient morts par sa faute. Elle était bouleversée. Qui pouvait donc la haïr à ce point ? Qu’avait-elle fait pour éveiller cette haine meurtrière ? Elle avait peu de temps pour le découvrir. Dans six heures, la mer se retirerait, le corps sans vie de Glenn apparaîtrait, et un plaisancier ou un ouvrier du fort en travaux le trouverait. La police serait alertée, et, le temps de l’identifier, de comprendre qu’il avait été assassiné, les flics remonteraient sans tarder jusqu’à elle. Elle parviendrait à les balader quelques heures, mais elle ne tromperait pas très longtemps le flair de cette capitaine de police, qui devinerait très vite que c’était elle qui avait caché le corps de son ex-amant. Elle se retrouverait en moins de deux en garde à vue pour meurtre. À vrai dire, peu lui importait ce qu’il adviendrait d’elle. Se faire accuser de meurtre ne lui faisait pas peur. Ce qui l’inquiétait vraiment, c’était que, une fois en garde à vue, elle ne pourrait plus suivre la piste du garçon inconnu, et c’en serait fini de son enquête. Car si Nina Kaminski semblait plus futée que Le Guen et ses acolytes, elle ne lui faisait pas davantage confiance. Elle était et serait toujours du côté de ceux qui n’avaient pas pu sauver sa fille des griffes de son assassin ; qui l’avait laissé courir pendant des mois dans la nature ; et à cause desquels elle se retrouvait seule sur ce bateau, les mains couvertes du sang d’un autre. Il fallait donc qu’elle retrouve le meurtrier d’Océane et de Glenn avant de se faire arrêter par la police.

Une fois arrivée au port, elle récura la cabine et le pont pour faire disparaître toutes les traces du meurtre de Bennec. Elle savait qu’elle aurait tôt ou tard la visite des flics, elle devait donc repousser au maximum les soupçons.

L’aube commençait à se lever. Elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit, mais ne ressentait aucune fatigue. De toute façon, ce n’était pas le moment de dormir. Elle retourna devant son ordinateur et reprit ses recherches là où ils les avaient arrêtées avec Glenn. Il y avait obligatoirement une trace de ce garçon quelque part. Elle reprit tout de zéro, s’inscrivit même sur TikTok et Snapchat pour ratisser plus large, quand son cœur se serra. Riant aux éclats dans sa tenue de Tokito, son personnage de manga préféré, elle reconnut Océane. Pour l’occasion, sa fille avait dissimulé sa chevelure rousse sous une perruque noire. Drapée d’un kimono gris, elle portait un faux sabre à la hanche. Le jeune homme brun qui était juste à côté d’elle ne portait pas de déguisement. Son sweat noir et rouge sous sa doudoune kaki permit à Morgane d’identifier avec certitude l’individu dont lui avait parlé Bennec. Glenn lui avait assuré que ce n’était pas un garçon du lycée. Un de ses anciens élèves à l’école primaire de l’Émeraude, dans ce cas ? Elle alla chercher les albums de classe qu’elle avait récupérés en partant de la maison avec d’autres photos, et commença à les feuilleter. Elle passa en revue toutes les promotions qu’elle avait connues depuis qu’elle était arrivée à l’Émeraude, dix ans plus tôt. Les années défilèrent, mais aucun des gamins auxquels elle avait eu affaire ne ressemblait au type de la vidéo. Elle se sentit soudain abattue. Peut-être que ce garçon n’avait rien à voir avec le meurtre d’Océane. Peut-être que la piste de Bennec n’était pas la bonne. Peut-être qu’elle était la prochaine sur la liste du tueur.

Elle fit une capture d’écran et agrandit la photo à la recherche d’un indice, de quelque chose qui aurait pu la mettre sur la piste de l’inconnu. Qui était-il ? Comment remonter jusqu’à lui ? Tout à coup, un détail attira sa curiosité. Une ombre au niveau du col de son sweat. Elle essaya de zoomer encore. Elle crut d’abord qu’il s’agissait d’une chaîne en argent, d’un collier en cuir, bref d’un bijou. Lorsqu’elle comprit avec effroi que ce n’était rien de tout cela. C’était une cicatrice, tout autour du cou, dont l’aspect violacé ressortait en raison du contraste avec la pâleur de sa peau. Comme si le jeune homme s’était pendu il y avait longtemps de cela. Ou qu’on avait essayé de l’étrangler. Alors que le jour commençait à se lever, tout lui revint soudain en mémoire.

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