La mère et l'assassin
Trois mois avant le bateau - 6
Trois mois avant le bateau
6
Océane passait consciencieusement ses longs cheveux roux qu’elle avait hérités de sa mère au lisseur, même si elle savait que tout son travail serait englouti au sens propre dans moins de trente minutes. D’ici une demi-heure, elle plongerait équipée d’une combinaison intégrale dans l’océan glacé pour une séance de surf organisée par son professeur d’EPS avec sa classe de terminale. Autant dire qu’il ne resterait rien de sa coiffure. Elle glissait doucement l’appareil sur ses mèches dorées, qui dégageaient une légère fumée à chaque passage, quand Alizée tambourina comme une folle à la porte. C’était la troisième fois en cinq minutes.
— Tu vas sortir, à la fin ! On va être à la bourre !
— C’est bon, j’arrive… Désolée, si je ne suis pas aussi belle au naturel que toi, répondit Océane, ironique.
Il restait une quinzaine de minutes avant le passage du bus scolaire, mais Alizée craignait déjà d’être en retard. Océane l’entendit pousser un juron et tourner les talons. Alizée prit bien soin de manifester son courroux en dévalant bruyamment l’escalier. La cadette des Le Dantec avait toujours été la plus stressée des deux. Alizée venait à peine d’entrer en seconde, mais elle angoissait déjà pour le baccalauréat. Elle était première dans toutes les matières, mais cela ne la rassurait pas pour autant. Elle ne voulait surtout pas se faire détrôner, elle avait toujours besoin de travailler et de réviser plus. Les centres d’intérêt d’Océane étaient à l’opposé de ceux de sa petite sœur. Tout ce qui l’intéressait, c’étaient les vêtements, les sorties entre copines et bien sûr les garçons. Elle était cependant suffisamment maligne pour mettre le turbo quand il le fallait et calmer les parents. Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle voulait faire une fois son bac en poche, mais cela ne l’inquiétait pas outre mesure. Le moment venu, elle verrait bien dans quel état d’esprit elle se trouverait, et si elle opterait pour une école de cinéma ou plutôt de mode. Ce dont elle était certaine, c’était qu’elle ne voulait plus entendre parler de maths, d’économie ou de philosophie, autant de matières qui l’avaient toujours enquiquinée.
Elle se regarda dans le miroir. Sa coiffure ne durerait pas, mais cela valait le coup. Car si Alizée rêvait d’être la meilleure en classe, Océane n’aspirait qu’à une seule chose : être la plus belle, et particulièrement ce matin. Comme chaque année à la rentrée de septembre, elle avait jeté son dévolu sur un petit nouveau. Cette année, pour la première fois, il ne s’agissait pas de l’un de ses camarades de classe, mais de l’un de ses enseignants. Glenn Bennec venait d’arriver au lycée de l’Émeraude. Jusqu’ici en poste à Brest, il remplaçait le vieux Morel, parti à la retraite. Il ne fallut pas plus d’une semaine pour que tous les élèves du lycée, et plus spécialement les filles, s’accordent à dire qu’ils avaient gagné au change. La trentaine, grand, brun, élancé, et surtout très sportif, Bennec était ce qu’Océane appelait avec ses copines un « BG ». Elle n’était pas la seule à l’avoir remarqué : elles étaient plusieurs à se pâmer et à ricaner comme des cruches dès qu’il leur adressait la parole. Quel était son sport préféré ? Le surf. Était-il marié ? Non. Avait-il une fiancée ? Pas en ce moment. Bennec s’étonnait de leurs questions intrusives, faisait mine d’être choqué, mais il leur répondait toujours. Océane ne savait pas si elle se faisait des films, mais elle avait l’impression qu’il la regardait un peu plus que les autres. Comme cette fois où elle avait piqué le soutien-gorge push-up de sa mère et que son regard s’était un peu trop attardé sur son décolleté. Et cette autre fois où il lui avait proposé de la ramener chez elle alors qu’elle avait raté son bus et qu’elle marchait seule sous la pluie. Elle adorait prononcer son prénom lorsqu’elle était seule, et l’écrire, encore et encore, dans son journal intime. Elle s’amusait parfois à associer son prénom au nom de Bennec, s’imaginant qu’ils étaient mariés. Elle avait beau se dire féministe, recadrer régulièrement son père sur certaines blagues qu’elle jugeait sexistes, elle avait en secret des rêves de midinette. Elle n’avait confié à personne son attirance pour son prof de sport, comme si elle craignait qu’on ne la décourage ou qu’on ne lui démontre qu’elle s’illusionnait. Elle ne savait pas très bien ce qu’elle attendait de lui. Être simplement remarquée par lui ? Lui plaire ? Ou plus ? Elle avait dix-sept ans, ne l’avait encore jamais fait, et se disait parfois qu’un homme mûr saurait mieux s’y prendre que les quelques spécimens inexpérimentés de son âge auxquels elle avait eu affaire.
Elle était plongée dans ses pensées lorsqu’on tambourina de nouveau à la porte. Elle reconnut cette fois le coup de main de sa mère. Océane rangea tous les accessoires qu’elle lui avait piqués dans sa trousse de toilette, se passa son baume sur les lèvres et sortit. Morgane, qui était déjà prête à partir pour l’école maternelle, marqua un temps en la voyant apparaître.
— Le lisseur ? Vraiment ? Pour une séance de surf ?
Titouan, qui venait de se réveiller, passa devant elles et se mit à rire.
— Tais-toi, Mo, t’y connais rien. Notre fille pratique un style de surf qui ne mouille pas.
Morgane ne put s’empêcher de sourire. Titouan embrassa sa femme tendrement sur la bouche, puis sa fille sur la tête et passa son chemin.
— C’est ça, fous-toi de moi, répondit Océane, pas amusée du tout.
— Ta sœur est déjà partie, allez, dépêche-toi, tu vas rater le bus, lui lança Morgane.
Océane souffla ostensiblement et dévala l’escalier. Elle qui avait été si fusionnelle avec sa mère avait depuis quelque temps de plus en plus de mal à supporter ses remarques et ses conseils. Son côté directrice d’école, ce qu’elle était, l’exaspérait. Elle attrapa son sac et se dirigea vers la porte. Quand elle vit à travers la vitre le bus.
— Qu’est-ce qu’il fout ? Il est en avance !
Elle regarda l’heure à sa montre. Non, c’était elle qui était en retard. Elle sortit de la maison et se mit à courir jusqu’à l’arrêt.
— Hé, attendez-moi !
Dans le car, derrière les vitres teintées, Alizée avait repéré sa sœur qui fonçait dans sa direction. Mais elle ne fit rien pour que le chauffeur attende un peu.
— Bien fait pour ta gueule, marmonna-t-elle dans sa barbe.
Le chauffeur enclencha la première et partit. Essoufflée, Océane stoppa sa course : le car était déjà loin. Morgane, qui avait assisté à la scène, attrapa ses clés de voiture et sortit de la maison.
— Je peux y aller, lui lança Titouan.
— Tu as bossé jusqu’à 1 heure du matin, reste tranquille. Je pars pour l’école, de toute façon.
— T’es sûre ?
— T’inquiète pas, j’ai largement le temps, le coupa Morgane.
Elle embrassa son mari et sortit. Titouan regarda sa montre, Morgane allait se mettre en retard pour qu’il puisse récupérer, et il en fut touché. Vingt ans qu’ils vivaient ensemble, et ils étaient toujours aussi complices et solidaires.
Dehors, Morgane héla sa fille, dépitée devant l’Abribus.
— Allez, monte, je t’emmène.
— Tu vas pas à l’école ? lança Océane.
— Bah, si, mais tu fais comment, sinon ?
— On peut demander à papa, le club de surf est à côté du resto.
— Papa n’a pas le temps, mentit Morgane. Bon, tu grimpes ?
Océane s’exécuta.
— C’est sympa de la part de votre prof de sport, d’organiser cette séance de surf, non ?
— C’est juste l’automne, on va attraper la mort… Mais sinon il est sympa.
Morgane observa sa fille. Elle mourait d’envie de la questionner sur Bennec. Qu’est-ce qu’elle aurait dit, si elle avait su que sa mère l’accompagnait seulement pour pouvoir le croiser et lui parler ? Elle allait être en retard au boulot, mais les occasions étaient trop rares pour louper celle-là.
Elle avait mis du temps à faire sa connaissance. Toutes ses collègues l’avaient repéré avant elle et s’amusaient comme des gamines à essayer de le voir au loin pendant la récré. La cour du primaire et le gymnase du lycée se jouxtaient. Lorsque Morgane s’était moquée d’elles, elles lui avaient rétorqué qu’elle avait peut-être la chance d’avoir un super mec à la maison, mais que ce n’était pas leur cas à elles. Elle s’était alors aperçue qu’en effet elle était la seule à avoir une vie de couple classique. Elles étaient toutes soit célibataires, soit divorcées. Elle s’était alors dit que, en effet, elle avait de la chance.
Et puis elle avait enfin croisé Bennec.
Depuis, elle se demandait si sa vie de couple n’était pas trop monotone. Elle aimait Titouan plus que tout et n’aurait changé de vie pour rien au monde, mais Bennec avait réveillé en elle des émotions enfouies. Elle avait l’impression d’être retombée en adolescence, le guettant sur le parking du groupe scolaire ou à la cantine, où tous les profs déjeunaient. Mais elle n’avait encore jamais osé lui adresser la parole. Grâce au stage de surf d’Océane, elle tenait enfin l’occasion de faire sa connaissance. Elle ne savait pas encore comment elle allait justifier de descendre de la voiture et d’accompagner Océane jusqu’au club, mais elle avait tout le temps du trajet pour trouver une excuse.
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