La mère et l'assassin
Chapitre 17
Titouan terminait son service sur les rotules. Les derniers clients étaient en train de récupérer leurs manteaux. Il alla les saluer pour savoir si tout s’était bien passé. Ils adoraient ces petites attentions, et lui cherchait réellement à savoir s’ils étaient satisfaits. Il avait décidé de devenir restaurateur pour l’amour de la cuisine, mais aussi et surtout pour le partage. Sinon, il se serait contenté de faire à manger pour sa famille et aurait choisi un autre métier. Pour un soir de semaine, il avait eu beaucoup de monde. Il était épuisé, mais heureux. Les dernières saisons avaient été difficiles, les touristes moins nombreux, mais il s’était accroché. Il avait refait la décoration du restaurant, ainsi que sa carte, cela lui avait pris beaucoup de temps et d’énergie, mais ça commençait à payer. Il avait même eu les honneurs du Guide Michelin. Pas une étoile, mais un Bib Gourmand. Le client mystère avait particulièrement apprécié sa spécialité de couteaux farcis. Il avait créé cette recette en hommage à Morgane qui était fan de ces crustacés qu’ils aimaient pêcher ensemble à marée basse. Malgré les heures consacrées au resto et ses absences répétées, Morgane s’était montrée compréhensive. Ces derniers mois, elle avait passé la plupart de ses soirées seule et ne lui avait jamais fait aucun reproche. En vingt ans, ils n’avaient jamais eu de problèmes de couple. C’était, de l’avis de tous, un petit miracle. Contrairement à eux, beaucoup de leurs amis s’étaient fatigués de leur vie commune et avaient baissé les bras à la première difficulté.
Quand il avait flashé sur Morgane, des années plus tôt sur cette aire d’autoroute, il était à la plonge de ce même restaurant. C’était Morgane qui l’avait motivé à gravir les échelons au sein de la petite brigade, à devenir second, chef et enfin à reprendre le resto. Cela avait été un sacré challenge, tant au niveau personnel que financier. Durant toutes ces années, il avait ramené stress, frustration et découragement à la maison, mais jamais Morgane ne s’en était plainte. Au contraire, elle l’avait chaque fois aidé à remonter la pente, lui répétant qu’elle croyait en lui et qu’ils allaient y arriver, ensemble. Bien qu’il eût toujours prôné l’importance du partage des tâches dans un couple, force était de constater que Morgane avait pris sur elle la plupart des obligations familiales. Le restaurant était ouvert le midi et le soir, six jours sur sept, dont le week-end. Les vacances scolaires étant la période où il faisait le plus gros de son chiffre, il ne partait jamais avec Morgane et les filles. Là encore, elle ne lui avait jamais rien dit. Elle ne cessait de lui répéter que si elle avait eu envie d’un homme dans ses pattes, elle aurait choisi un prof comme elle. Et qu’elle ne l’aurait pas supporté bien longtemps. Elle se sentait au contraire coupable de ne pas pouvoir l’aider au restaurant. La plupart des restaurateurs travaillaient en couple et habitaient au-dessus de leur commerce. Il lui avait proposé plusieurs fois de quitter l’enseignement et de venir gérer le resto. Contrairement à lui, qui était d’abord un cuisinier, Morgane avait des qualités indéniables de management, et savait se sortir des conflits et motiver les troupes. Elle aurait été parfaite à ce poste. Elle avait toujours refusé, l’enseignement était pour elle une mission, elle n’imaginait pas s’en passer. Elle aimait travailler avec les enfants et se sentait utile auprès d’eux. Elle ne se faisait pas d’illusions, pour la majorité son impact serait peu important, mais pour les deux ou trois par an qu’elle aidait, parfois même qu’elle sauvait de la catastrophe, elle ne changerait pour rien au monde de métier. Elle avait beaucoup hésité à devenir directrice d’école, car elle craignait de s’éloigner des élèves. C’était la raison pour laquelle elle continuait à enseigner en parallèle de ses fonctions administratives. Finalement, ils avaient réussi à trouver un mode de fonctionnement dans lequel ils s’épanouissaient tous les deux.
Il sentait cependant qu’il était temps de ralentir et de changer l’ordre de ses priorités. Il avait quarante-cinq ans, était encore en bonne santé, ses filles n’étaient plus pour longtemps à la maison et il avait envie de passer plus de temps avec sa femme. Ces derniers mois, son second lui avait prouvé qu’il était digne de confiance. Pour la première fois, il envisageait de confier les rênes du restaurant quelques soirs de la semaine ou durant les vacances à quelqu’un d’autre. La perte de son père l’année précédente lui avait fait prendre conscience que la vie était courte. Pour fêter ce changement, il avait décidé de faire une surprise à Morgane pour ses quarante-deux ans en septembre. Elle rêvait depuis toujours d’aller en Inde. Le désert du Rajasthan, ses palais de maharadjas et ses temples. Il avait acheté deux billets pour Delhi et, avec l’aide des filles, il avait organisé un road trip de quinze jours avec chauffeur pour le printemps suivant. Océane et Alizée avaient été un peu vertes de ne pas y participer, mais elles avaient compris que c’était un voyage en amoureux. Et puis il leur avait promis New York à Noël en contrepartie. En voyant la réaction de ses filles, folles de joie à l’idée que leur père offre un tel cadeau romantique – c’était leur expression – à leur mère, il culpabilisa de ne l’avoir jamais fait en vingt ans. Il craignait d’avoir donné un mauvais exemple à ses filles, celle d’un homme qui néglige sa femme. Il s’était rassuré en se souvenant que Morgane avait toujours détesté les imprévus et lui avait fait jurer de ne pas lui organiser une soirée d’anniversaire surprise pour ses quarante-deux ans. À partir de maintenant, les choses allaient changer. Ils s’étaient tous les deux réalisés professionnellement, place à la surprise, à l’imprévu, à eux deux.
Son téléphone se mit à vibrer, il pensa que c’était Morgane qui l’informait qu’elle était bien rentrée à la maison, mais il vit le numéro d’Alizée s’afficher. Il décrocha.
— Alors, ma puce, tu dors pas ? Tout va bien ?
— Non, ça va pas du tout.
À l’autre bout du fil, Alizée était en larmes. Titouan sortit sur la terrasse pour s’isoler.
— Calme-toi, ma chérie. Où est maman ?
— Je sais pas, Océane est partie la chercher, ça va mal se passer, papa.
— La chercher ? Chez Marie ?
Alizée hésita.
— Chérie, où est partie Océane ?
— Maman n’est pas chez Marie. Océane pense qu’elle est chez… un homme.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— On a vu ses messages, papa, elle nous a menti, elle est pas chez Marie.
— Il doit y avoir une explication, maman a peut-être été appelée en urgence, Marie vous a rien dit ?
— Non, elle a dit qu’elle venait de partir, c’est tout.
— Bah voilà, elle va arriver.
— C’était il y a une heure ! Maman n’est pas rentrée et Océane non plus.
— Elle est partie comment ?
— À vélo.
— En pleine nuit, sous la pluie ?
— Je voulais rien te dire, papa, mais il est arrivé quelque chose de grave, j’en suis sûre. Personne n’est revenu…
Alizée ne parvenait plus à stopper ses sanglots.
— Calme-toi, ma puce, je m’occupe de tout. Je vais retrouver maman et ta sœur. Je suis sûr que tout va bien, vous avez dû mal comprendre. Je vais appeler maman, d’accord ? Sinon, tu sais où Océane est partie la chercher ?
— Chez son prof de sport. M. Bennec. Boulevard Kennedy, mais j’ai juste une localisation, pas une adresse précise.
Titouan eut un temps d’arrêt. Il aurait imaginé que Morgane avait été appelée en urgence auprès d’une famille d’élève en détresse. Depuis toujours elle n’était pas seulement une maîtresse pour eux, mais un véritable saint-bernard.
— C’est juste à côté d’ici. Ne t’inquiète pas. Peut-être même qu’elles vont arriver d’une minute à l’autre pour que je les ramène. OK, ma puce ? Essaie de te calmer. Je te rappelle dès que j’ai des nouvelles.
— D’accord… Je t’aime, papa.
— Moi aussi, ma chérie.
Titouan raccrocha. Il devait certainement y avoir une explication. Jamais Morgane ne lui aurait menti. Jamais.
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