La mère et l'assassin

Alexandra Echkenazi · Chapitre 38 sur 47

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La mère et l'assassin

Chapitre 36

 

Jules avait donné rendez-vous à Morgane à la pointe de la Varde, juste en face du fort de la Conchée, dans un endroit isolé en bordure de mer. Ses messages étaient totalement incohérents. Il disait avoir peur – de quoi, si c’était lui, le meurtrier ? – et vouloir que cette histoire se termine. C’était sans aucun doute un piège, il cherchait à l’attendrir pour se débarrasser d’elle comme il s’était débarrassé d’Océane et de Glenn, et mettre le meurtre sur le dos de quelqu’un d’autre. Peut-être même l’attirait-il à la pointe de la Varde pour simuler un suicide ? Voilà un scénario que les flics avaleraient sans peine. Mais cela ne lui faisait pas peur. Cette fois, elle ne flancherait pas. Elle ne s’apitoierait pas sur le sort de ce gosse comme elle l’avait fait dix ans plus tôt. Elle aurait dû le savoir, les enfants battus deviennent souvent des bourreaux à leur tour. Elle avait juste espéré, à l’époque, que, par son action, elle pourrait contrer la fatalité, détourner cet enfant de son destin en le séparant de sa mère dysfonctionnelle. Elle s’était trompée et en avait payé le prix. Par sa faute, sa fille avait disparu et Glenn aussi.

Elle était armée et bien décidée à le faire parler et à le mettre hors d’état de nuire. Elle n’était plus la jeune instit naïve d’autrefois. Elle était impatiente de voir ce garçon pour comprendre. Son premier objectif était de savoir ce qu’il avait fait d’Océane. Mais elle avait d’autres questions à lui poser. Pourquoi lui en vouloir à elle qui lui avait sauvé la vie et non pas à sa mère, Louise Fournier ? Ces traces de strangulation sur son cou n’étaient-elles pas la preuve gravée dans sa chair de la cruauté de cette femme ? Et pourquoi se venger dix ans après ? Elle avait déjà des bribes de réponses. Elle savait qu’il était très difficile pour les enfants maltraités par leurs proches de se résoudre à les détester. Au contraire, la plupart étaient dans le déni, refusant de regarder en face la vérité trop douloureuse, et leur trouvaient des circonstances atténuantes. Parfois même, ils s’attribuaient la responsabilité de la rage de leurs parents. S’ils étaient battus, c’était parce qu’ils n’étaient pas sages ou avaient provoqué leur proche. De victime, ils se transformaient en coupables, un statut psychologiquement plus facile à vivre que celui impliquant de reconnaître le rejet de leurs parents. Coupable, Jules l’était finalement devenu en s’en prenant à Océane et à Glenn, pensa Morgane.

Elle se gara sur le parking. Le ciel était devenu très sombre d’un coup. Il pleuvait dru, à présent. En bas des rochers escarpés culminant à une trentaine de mètres, la mer montante était déchaînée. On avait annoncé un coefficient à cent pour ce soir. Elle s’avança vers la pointe, où Jules lui avait donné rendez-vous. C’était l’un des plus beaux points de vue sur la baie de Saint-Malo. L’endroit était désert. Elle devina une silhouette au loin. Le garçon de sept ans avait laissé place à un jeune homme qu’elle trouva grand et fort alors qu’elle s’approchait. Il portait son blouson kaki et son pull du Stade rennais. Mais, bizarrement alors qu’il pleuvait, il ne portait pas la capuche de son sweat. Ses cheveux étaient trempés. Il fixait l’horizon, comme s’il attendait l’arrivée imminente d’une embarcation. Morgane était maintenant à deux mètres de lui. Il ne pouvait pas ne pas sentir sa présence, pourtant il restait dos à elle, les mains dans les poches. Comme s’il cachait une arme.

— Vous êtes seule ? Elle est où, la flic qui est venue poser des questions chez moi ?

— Enfermée sur mon bateau pour un petit moment. Qu’est-ce que tu as fait d’Océane ? lui lança-t-elle durement.

Il se retourna et la fixa sans rien dire. Son regard noir était d’une intensité qui troubla Morgane, car elle n’y voyait aucune haine, contrairement à ce à quoi elle s’était attendue.

— Madame Le Dantec, je suis désolé, tout est ma faute…

Elle vit les larmes lui monter aux yeux. Sentit les siens se mouiller. Que se passait-il ? Pourquoi ce gosse qui était le suspect numéro un dans l’affaire de la disparition d’Océane l’émouvait-il autant ? Il fallait qu’elle se reprenne. Cet ado était un grand malade, un mythomane doublé d’un manipulateur, si elle en croyait son attitude ces derniers mois. Il commença à s’approcher d’elle lentement. Son visage ruisselait de pluie mêlée à ses larmes.

— J’aurais dû venir vous voir plus tôt… mais j’avais si peur d’elle…

Morgane ne comprenait rien. De qui parlait-il ? D’Océane ? Pourquoi lui aurait-elle fait peur ? Cela n’avait aucun sens !

— J’aurais dû venir vous voir plus tôt, répétait-il en boucle. Vous m’avez sauvé une fois, vous m’auriez sauvé cette fois encore… Pardonnez-moi… À cause de moi, votre fille est morte… Et puis ce prof aussi… Quand je suis venu vous parler sur le bateau, c’était trop tard, il y avait du sang partout, le prof était mort, vous n’étiez pas là, j’ai eu peur qu’on m’accuse, alors je suis reparti.

— Qu’est-ce que tu as fait de ma fille, salaud ? Où est-elle ? hurla soudain Morgane.

S’il la tuait, au moins qu’elle parte dans l’autre monde en sachant ce qui était arrivé à sa fille.

— Tout est ma faute, continua-t-il sur le même ton. On choisit pas sa mère. Si vous aviez été ma mère, madame Le Dantec, tout aurait été différent…

Il se rua alors sur elle. Morgane mit la main à sa poche pour sortir son arme, mais elle n’en eut pas le temps. Jules la serrait de toutes ses forces dans ses bras. Elle s’attendait à ce qu’il la précipite du haut de la falaise, or il n’en fit rien. Il pleurait toutes les larmes de son corps sur l’épaule de Morgane. Elle aurait dû le repousser, lui en vouloir pour ce qu’il avait fait, mais le malheur de ce gosse l’avait envahie. Comme dix ans auparavant. Tout coupable qu’il fût, il était aussi une victime. Elle se surprit à poser sa main sur ses cheveux, comme s’il s’agissait de son fils.

— J’avais tout fait pour oublier le passé, poursuivit Jules entre deux hoquets, j’avais presque réussi, je vous avais oubliée, vous aussi. Grâce à Rémy et Christine… Quand elle m’a retrouvé.

— Tu parles de ta mère, Louise ? eut la force de demander Morgane.

Il leva la tête et la fixa, la terreur se lisait dans ses yeux.

— Quand je l’ai vue de là-haut, par la fenêtre, elle m’a fait tellement peur que j’ai eu une crise de panique. Ce sont Rémy et Christine qui ont ouvert, je suis resté dans ma chambre, j’ai pas pu descendre, tout ce qu’elle m’avait fait est remonté ! Mais le lendemain, elle est venue m’attendre à la sortie du lycée, elle voulait m’emmener, que je quitte Rémy et Christine, elle disait que le lycée, ça servait à rien, que les profs étaient tous des cons. Je lui ai balancé que c’était grâce à une prof, à vous, que j’étais en vie et je suis parti en courant. J’aurais jamais dû lui dire ça. Elle savait pas que c’était vous qui aviez appelé les flics il y a dix ans… Tout est ma faute…

Morgane s’interrogeait de plus en plus sur les intentions de Jules. Contrairement à ce qu’elle pensait, il n’avait pas du tout réécrit son histoire. Il était loin d’idéaliser sa mère et ne semblait aucunement lui reprocher le signalement qu’elle avait fait.

— Qu’est-ce que tu as fait de ma fille ? Je t’en supplie, Jules, dis-le-moi !

— Ce n’est pas moi, madame Le Dantec… C’est elle ! Quand la police nous a appris cet été qu’elle était morte dans un incendie, quelques semaines à peine après sa visite, ça aurait dû me soulager, mais au contraire j’y ai pas cru ! J’ai tout de suite compris que c’était un stratagème ! Elle a simulé sa mort pour agir en toute tranquillité ! Pour se venger de moi, de vous ! Cette femme, c’est le diable !

Il était bouleversé.

— J’en ai parlé à ma psy, mais elle m’a dit que j’étais victime d’un délire psychotique. Elle m’a même donné des médicaments !

Morgane commençait à comprendre.

— Alors je vous ai cherchée et je vous ai retrouvée, ici à Saint-Malo. Je suis allé à l’Émeraude pour vous dire qu’elle était revenue, qu’il fallait pas croire à sa disparition dans cet incendie, que vous deviez faire attention. Je suis tombé sur votre fille par hasard. Quand elle m’a revu sur la plage, elle m’a pris pour un dingue, elle aussi. Alors j’ai décidé de lâcher l’affaire. Ils devaient tous avoir raison, j’étais dingue, et ma mère était morte. Et puis Océane a disparu. J’étais certain que c’était ma mère, la coupable. Mais ils ont arrêté Bennec… Et il est mort à son tour.

Morgane comprit que ce pauvre enfant avait essayé d’éviter le drame, en vain.

— Tu as une photo de ta mère ? Je ne l’ai jamais vue… Elle n’est jamais venue à mes convocations. Et le soir du signalement elle n’était pas là… À quoi elle ressemble ? Si tu dis vrai, je l’ai obligatoirement croisée. On doit pouvoir la retrouver !

— J’ai pris une photo d’elle quand elle est venue faire un esclandre devant chez nous. Pour avoir une preuve pour les flics.

Jules sortit son portable et fit défiler quelques images jusqu’à trouver la bonne, puis tendit l’appareil à Morgane. Elle examina le cliché de longues minutes. Ce visage d’ange, ces cheveux blonds comme les blés et ces yeux verts ne lui disaient rien. Quand soudain un détail attira son attention. Elle agrandit le cliché d’un mouvement de doigts et se décomposa.

— Ce tatouage sur son décolleté… Ces chiffres romains…

— C’est ma date de naissance, expliqua Jules. Quelle ironie…

Morgane continuait à fixer la photo, livide.

— Elle porte toujours des cols roulés, mais j’ai vu ce tatouage, une fois, lorsqu’elle s’est déshabillée sur la plage… pour le longe-côte…

— Vous la connaissez ?

— C’est pas possible… C’est pas vrai… Elle s’est teint les cheveux, a mis des lentilles, mais c’est elle…

— Madame Le Dantec, vous avez vu ma mère ?

Morgane continuait à tourner en boucle.

— On avait besoin de personnel. Dans l’urgence, personne n’a vérifié. Ni le rectorat… ni moi ! Je me serais évidemment souvenue de son nom ! Elle a dû voler les papiers d’une personne décédée dans l’incendie et laisser les siens à la place. Puis se fabriquer sur Internet une vie, des diplômes, des recommandations… Tous faux !

Elle tourna enfin son visage vers Jules.

— Tout est ma faute ! Je n’ai rien vu !

Paniquée, les larmes aux yeux, elle repoussa soudain la main de Jules et fit valdinguer son téléphone dans la boue.

— Tout est ma faute ! répétait-elle, sans plus faire attention à Jules. Sans moi, Océane serait en vie !

Elle le planta là et courut jusqu’à sa voiture. Jules, qui s’était mis à dodeliner de la tête en prononçant pour lui-même des phrases incompréhensibles, la regarda partir, tétanisé.

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