La mère et l'assassin

Alexandra Echkenazi · Chapitre 25 sur 47

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La mère et l'assassin

Chapitre 23

 

Morgane regagna le bateau où Glenn l’attendait, ligoté sur sa chaise. Avant de partir, elle lui avait remis du Scotch sur la bouche. Elle voulait bien reprendre la piste du jeune inconnu, mais ne lui faisait pas confiance pour autant. Elle n’avait pas totalement écarté l’idée de le tuer et voulait le garder sous le coude au cas où. Elle reprit place en face de lui, saisit son semi-automatique et arracha l’adhésif d’un coup sec. Il grimaça, mais n’osa pas se plaindre.

— J’ai vérifié, Marie n’a rien vu. Comment tu expliques ça ? Tu te fous encore de ma gueule, c’est ça ?

— Ça ne m’étonne pas, elle aussi est persuadée que je suis coupable depuis le début. Elle a peut-être rien vu, mais y avait un mec, un grand brun, qui tournait autour d’Océane. Si elle était en vie, elle te le dirait !

— Pourquoi elle ne m’en a pas parlé, justement ?

— Parce qu’il ne faisait que la mater, elle n’a pas vu le danger. Moi non plus, d’ailleurs, j’ai tilté bien après. Quand je me suis retrouvé derrière les barreaux.

Morgane rapprocha sa chaise.

— Si tu veux que je te croie, donne-moi une vraie piste pour retrouver ce type.

— J’ai dit aux flics de chercher sur les réseaux, les jeunes prennent des vidéos de tout… mais ils n’ont rien trouvé.

— Tu as cherché de ton côté ?

— Figure-toi que j’avais pas le code wifi de la prison…

Glenn arracha un sourire à Morgane. Évidemment, c’était ridicule, il s’était fait arrêter le lendemain de la disparition d’Océane, il n’avait pas pu mener son enquête.

— Eh bien, on va chercher ensemble.

Morgane alluma son ordinateur et installa sa chaise en face de son bureau. Alors qu’elle le mettait en marche, elle vit Glenn grimacer. Il était attaché depuis de longues heures, à présent.

— Tu as mal ?

— Un peu… Si tu me détachais au moins les mains, ça irait mieux.

— Pour que tu m’assommes et m’échappes ? Jamais de la vie.

Glenn eut un sourire triste.

— Tu crois vraiment avoir pu te tromper à ce point sur moi ?

— Depuis qu’Océane a disparu, je ne crois plus rien.

Morgane alla sur son compte Instagram. Elle utilisait très peu les réseaux sociaux. Elle avait créé ce profil pour comprendre ce qui plaisait à ses filles – qui s’étaient mises toutes les deux en mode privé et l’avaient bloquée, pour être bien certaines de ne pas être fliquées par leur mère – et afin de rester un peu dans le coup. Elle y publiait de temps en temps des photos de paysages qui lui plaisaient, des souvenirs de vacances, mais c’était rare. Elle préférait passer son temps à lire que de le perdre sur les écrans. Elle ne se serait jamais imaginé que cela lui servirait un jour à retrouver un potentiel suspect du meurtre de sa fille. Elle resta quelques instants à regarder des photos d’Océane et Alizée avant le drame. Il y en avait une qu’elle aimait particulièrement. Les filles se tenaient à la proue du voilier, les cheveux au vent, et mimaient la célèbre séquence de Titanic. Elles étaient mortes de rire. C’était Titouan qui avait saisi ce moment de complicité. C’était l’été dernier, le temps du bonheur et de l’insouciance. Anéantie, elle plaça son curseur sur la barre de recherche.

— Tu dis que tu aurais vu ce type deux fois, c’est ça ?

— Oui, une fois devant le lycée le jour d’Halloween et une fois lors du stage de surf.

— On va commencer par le surf. Tu sais si des photos ou des vidéos du stage ont été prises, à l’époque ?

— J’en avais pris et posté sur Insta, mais les flics ont saisi mon téléphone avec mes photos et bloqué mon profil.

Morgane se souvint que la plupart des échanges entre Océane et lui avaient eu lieu sur la messagerie d’Instagram. Son compte devait à présent constituer une pièce à conviction. Glenn lut dans ses pensées et baissa les yeux.

— Le patron du club, Maël, avait mis pas mal de vidéos en story…

Elle tapa le nom du club de surf dans la barre de recherche, et le compte apparut.

— Bonne nouvelle, il est en mode public.

Elle commença à scroller les photos à la recherche de la date du stage.

— Tu savais que sa femme était flic ? demanda Glenn pour détendre l’atmosphère.

— Non…

Morgane était concentrée sur les images qui défilaient.

— Nina Kaminski, continua Glenn. C’est celle qui a appelé tout à l’heure. Elle vient d’arriver, apparemment. C’est elle qui m’a escorté à la sortie de la prison. Elle a aussi repéré ta camionnette.

Morgane eut un moment d’arrêt.

— Elle semble plus futée que Le Guen, finit-elle par dire.

— Si c’était le cas, je ne serais pas attaché sur cette chaise. Là ! cria soudain Glenn.

— Où ? Tu l’as vu ? lui demanda-t-elle, pleine d’espoir.

— Non, mais il y a des photos du stage. Remonte.

Elle s’exécuta et tomba sur une série de clichés et de vidéos prises trois mois plus tôt. Elle cliqua sur la première vidéo. On voyait les jeunes au bord de l’eau, à côté de leur planche posée sur le sable, écouter les indications de Maël. Près de lui, Glenn, moulé dans sa combinaison, suivait le cours comme ses élèves. Morgane ne put s’empêcher de le trouver beau.

— Tu peux passer, c’est pas la terminale d’Océane.

Elle fit défiler plusieurs vidéos avant d’arriver à la bonne. Elle cliqua et découvrit les élèves de la classe de sa fille en train de glisser sur l’eau avec leurs planches. Glenn pointa l’écran du menton.

— Au milieu ! Celle qui tient le plus longtemps debout ! C’est Océane !

Morgane observa la fluidité avec laquelle sa fille se déplaçait. On voyait qu’elle s’appliquait et qu’elle y prenait du plaisir, même si l’eau était glaciale. Malgré l’émotion qu’elle éprouvait à revoir sa fille, si vivante sur ces images, elle devait se concentrer sur son objectif. Trouver une trace de ce garçon dont Glenn jurait qu’il suivait Morgane.

— Tu vois quelque chose ?

— Non, rien pour l’instant…

Ils passèrent ainsi plusieurs vidéos en revue, sans succès. Ils avaient bien repéré quelques ados spectateurs qui observaient les lycéens depuis la plage, mais, chaque fois que Morgane zoomait, Glenn constatait, déçu, que ce n’était pas le type en question. Ils arrivèrent ainsi jusqu’au jour où son couteau avait disparu. Malgré tous leurs efforts, ils ne réussirent pas à mettre la main sur le mystérieux garçon. Morgane eut alors l’idée d’aller chercher sur les comptes publics des amis d’Océane. Ils étaient plus nombreux qu’elle ne l’aurait imaginé. Beaucoup de jeunes laissaient leur profil accessible à tous pour avoir le maximum de followers et de likes. Ils élargirent leurs recherches à la journée d’Halloween, retrouvèrent Océane et ses amis, mais, là encore, ils firent chou blanc. La nuit était tombée, à présent, et ils n’avaient trouvé aucune trace du jeune homme mystère. À croire, pensa Morgane, en refermant son ordinateur, qu’il n’existait pas.

— Je suis désolé, fit Glenn, dépité. Je comprendrais que tu penses que j’ai tout inventé.

À vrai dire, Morgane ne savait plus ce qu’elle pensait. Les heures passées à regarder des vidéos de sa fille sur les comptes de ses amis l’avaient plongée dans une nostalgie et une tristesse infinies. Elle aurait tant voulu croire Glenn. Elle aurait tant voulu le libérer de ses liens, lui pardonner, et qu’ils réparent ensemble le mal qu’ils avaient fait à Océane en allant chercher son meurtrier. Mais force était de constater qu’il n’y avait pas de nouvelle piste. Et que oui, probablement Glenn lui avait raconté n’importe quoi pour sauver sa peau. Comment avait-elle pu s’imaginer qu’elle était meilleure que les flics ? Ils avaient dû faire les mêmes recherches qu’eux et, comme eux, ne rien trouver. C’était la raison pour laquelle ils avaient mis Glenn en examen, puis en détention provisoire. C’était le seul à avoir un mobile, pas d’alibi et l’arme du crime.

— Qu’est-ce que tu vas faire, à présent ? lui demanda Glenn, inquiet.

Elle fixa son arme posée sur la table de la cuisine un peu plus loin. L’idée de le tuer et de se mettre une balle dans la tête ensuite lui traversa l’esprit, tant elle était désespérée. Elle attrapa son arme, hésita quelques instants, croisa le regard apeuré de Glenn, puis se ravisa. Elle le rangea dans le tiroir de l’entrée.

— Je vais réfléchir sur le pont.

Elle attrapa une bouteille de vodka et monta. Le cliquetis des drisses sur le mât du voilier annonçait la tempête à venir. Morgane était brisée. Les rasades d’alcool ne soulageaient pas sa douleur. Elle avait l’impression qu’elle était arrivée dans une impasse. Elle ne savait pas quoi faire de Glenn et n’était pas plus avancée sur la disparition de sa fille. Elle resta ainsi sur le pont une bonne demi-heure, le temps de terminer son paquet de cigarettes et la bouteille de vodka.

Elle finit par redescendre un peu titubante dans la cabine et attrapa son porte-monnaie.

— Je vais nous chercher à manger. Tu dois avoir faim ?

Glenn, soulagé de cette volte-face, fit « oui » de la tête.

— Il faudra que tu me détaches. À moins que tu me donnes la becquée…

Morgane esquissa un sourire.

— Je te jure que je te dis la vérité. Ce garçon existe, je l’ai vu. On va le retrouver. On n’a pas encore cherché partout. D’accord ?

Elle ressortit sur le pont sans répondre. Elle chercha dans sa poche la clé pour fermer la porte de la cabine, en vain. Elle avait dû la laisser à l’intérieur. Elle se dit que, attaché comme il l’était, Glenn n’irait pas bien loin. Tout juste risquait-il de tomber à l’eau et de mourir noyé. Ça l’aurait presque arrangée. Une fois sur le quai, elle s’aperçut que le ciel était déjà bien noir. De rares étoiles scintillaient ici et là. L’orage n’allait pas tarder à éclater. Un bruit du côté des poubelles derrière elle la fit sursauter. Elle vit deux rats en sortir. Elle leva la passerelle qui reliait le bateau au quai par précaution, au cas où l’idée les aurait pris de monter à bord, et partit en direction de la ville. Elle regarda sa montre. Il était déjà 23 heures. Ils n’avaient pas vu le temps passer. Elle trouverait bien deux kebabs et deux bières quelque part. Qu’il ait menti ou dit la vérité, il lui faudrait nourrir son otage jusqu’à ce qu’elle décide de ce qu’elle allait en faire.

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