La mère et l'assassin

Alexandra Echkenazi · Chapitre 29 sur 47

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La mère et l'assassin

Chapitre 27

 

Nina sonnait déjà depuis plusieurs minutes à l’Interphone de Bennec, en vain. Il lui avait certes dit qu’il ne serait pas chez lui durant plusieurs semaines, mais son intuition l’avait poussée à vérifier qu’il ne lui était rien arrivé. La veille, elle avait passé en revue toutes les réservations de train au départ de Saint-Malo. Elle n’avait trouvé aucun billet au nom de Bennec. S’il était parti, ce n’était donc pas en train comme il l’avait affirmé. Elle avait décidé de faire un crochet par chez lui avant de se rendre au commissariat. Victime d’une insomnie, une joyeuseté supplémentaire de la grossesse causée par les hormones et le stress, elle avait passé la nuit à décortiquer le dossier de l’affaire et l’avait refermé avec la conviction que la personnalité de Morgane Le Dantec n’avait pas été suffisamment explorée. La filature dont ils avaient été victimes en était la preuve, n’en déplaise au commissaire Le Guen.

Elle désespérait de pouvoir pénétrer dans l’immeuble, quand une vieille dame en sortit avec son teckel à poil dur. Nina lui fit son plus beau sourire, lui tint la porte et en profita pour s’engouffrer dans le hall. Elle monta à l’appartement, et là encore, elle n’obtint aucune réponse malgré les grands coups frappés contre le battant. Bennec n’était manifestement pas chez lui. Il était peut-être parti comme il l’avait dit. Ou allongé raide mort dans son appartement. Que faire ? Elle devait entrer pour en avoir le cœur net. Elle n’avait pas les clés, inutile de demander une perquisition à Le Guen. Elle n’avait donc aucun moyen légal de pénétrer dans les lieux. En revanche, elle savait parfaitement crocheter une porte sans laisser de trace. D’autant plus que, à vue d’œil, la porte n’était pas verrouillée. Un élément étrange supplémentaire. S’il s’était absenté pour un moment, pourquoi Bennec n’avait-il pas fermé à double tour ? Mais ça l’arrangeait. Depuis qu’elle avait claqué sa porte en oubliant ses clés à l’intérieur un soir de Noël, elle avait appris, grâce à Tony, le pilier du PMU en bas de chez elle, à ouvrir une porte au moyen d’une radiographie. À l’époque, Tony avait utilisé une vieille radio de ses chicots qui traînait dans sa voiture. Elle se souvint de l’enveloppe qu’elle venait de recevoir de son ancienne gynéco parisienne, à transmettre à la nouvelle dans le cadre de son suivi de grossesse. Elle n’avait pas eu le temps de l’ouvrir, et l’avait embarquée le matin à la va-vite et glissée dans son sac. Elle la décacheta et découvrit tous les examens qu’elle avait passés ces deux dernières années alors qu’elle n’arrivait pas à tomber enceinte, ce qui lui donna un peu le vague à l’âme. Elle caressait son ventre par réflexe lorsqu’elle aperçut un cliché radiographique au milieu des documents. Elle le sortit de l’enveloppe et mit quelques secondes à deviner de quoi il s’agissait : c’était son utérus, en long et en large. Elle pensa à la tête de Le Guen s’il apprenait un jour qu’elle avait crocheté la porte de Bennec grâce à son utérus et retrouva le sourire.

Pour la première fois, cette grossesse se révélait non pas un handicap, mais un atout dans le cadre de son travail. Elle regarda de chaque côté du couloir : personne à l’horizon. D’une main, elle positionna la radio entre la porte et le chambranle, de l’autre, elle agrippa la poignée. Elle respira un grand coup, puis descendit le cliché à toute vitesse pour qu’il vienne percuter le pêne, alors qu’elle agitait la porte en même temps avec son autre main, tout en donnant deux coups de pied secs dans le bas du battant. La porte s’ouvrit comme par magie.

Nina pénétra dans l’appartement. Comme la fois précédente, elle fut saisie par la vue à couper le souffle sur la pointe de la Varde. Elle eut envie d’ouvrir la fenêtre et de prendre un bon bol d’air, mais elle n’avait pas le droit d’être ici et il ne fallait surtout pas qu’un voisin la voie. Elle scanna rapidement le salon des yeux. Rien n’avait bougé. Le même vieux journal datant de plusieurs mois traînait sur la table basse. De même, le courrier glissé par la gardienne sous la porte et accumulé durant la détention provisoire de Bennec était toujours au sol. Elle inspecta le réfrigérateur, il était vide. Elle regarda dans l’évier puis ouvrit le lave-vaisselle, il n’y avait rien, pas un bol, pas un couvert. Elle en conclut que personne n’avait fait de courses ou mangé. Bennec était visiblement parti précipitamment, sans même grignoter quelque chose. Plus elle avançait dans son inspection, plus elle se disait qu’elle avait bien fait de crocheter cette porte. Elle passa dans la chambre et découvrit le sac de Bennec intact. Il n’avait même pas eu le temps de l’ouvrir et de ranger ses affaires dans le placard. Sa trousse de toilette y était encore. Soit il était parti sans prendre une seule de ses affaires, soit quelqu’un l’avait enlevé. La seconde hypothèse lui paraissait la plus vraisemblable. Il n’avait personne chez qui aller. En revanche, nombreux étaient ceux qui voulaient sa peau. Elle repéra le placard grand ouvert et trouva cela très curieux, vu que Bennec n’y avait rien entreposé. Elle était certaine que, lorsqu’elle avait inspecté les lieux, ce placard était fermé. Elle s’en approcha et observa à l’intérieur. Elle remarqua qu’il était bien plus profond qu’elle n’aurait cru. Dans la zone prévue pour les vestes et les manteaux, on pouvait même s’y tenir debout et caché de la vue de tous. Elle s’y glissa et resta ainsi quelques secondes, quand elle aperçut un objet brillant au sol. Elle le ramassa et se posta près de la fenêtre pour mieux l’examiner. C’était une boucle d’oreille. À moins qu’il employât une femme de ménage, ce bijou appartenait à une femme qui avait accès à sa chambre à coucher. Bennec était célibataire, et la dernière relation qu’on lui connaissait était Morgane Le Dantec. La question était de savoir quand Morgane avait perdu cette boucle d’oreille chez lui. Cela aurait très bien pu arriver avant l’arrestation de Bennec. Mais, dans ce cas, pourquoi se serait-elle cachée dans ce placard ? À moins qu’elle s’y soit cachée la veille, pour surprendre Bennec à son retour de prison. Nina n’avait pour l’instant aucune preuve de l’enlèvement de Bennec, et ce bijou ne démontrait pas davantage la culpabilité de Mme Le Dantec. Mais, entre la volatilisation de Bennec du jour au lendemain, la mystérieuse camionnette blanche immatriculée au nom du père de Morgane qui les avait filés et cette boucle d’oreille perdue dans le placard, ses soupçons se rapprochaient de plus en plus de la mère d’Océane.

En sortant de l’immeuble, elle retomba nez à nez avec la dame au teckel qui se débattait avec son chariot rempli de courses pour le hisser sur les marches du perron.

— Je peux vous aider ? lui proposa Nina.

— Oh, oui, merci ! Je devrais savoir que je ne peux pas acheter de bières lorsque j’achète la litière du chat. C’est trop lourd pour moi. Mais que voulez-vous, je ne résiste pas à une petite mousse fraîche pour l’apéro, lui répondit-elle d’une voix forte, signe qu’elle était un peu sourde.

Nina lui monta son chariot dans le hall.

— Vous voulez que je le porte jusque chez vous ?

— Oh, ça va aller, j’habite au rez-de-chaussée. J’ai pas la vue mer, plutôt vue sur l’entrée du parking, mais j’ai un petit jardin. C’est indispensable pour Fifi.

Nina lui sourit et la regarda partir, quand soudain elle la héla.

— Madame, j’ai une question.

La vieille dame se retourna.

— Vous connaissez Glenn Bennec ?

La vieille se raidit.

— Si vous êtes un de ces charognards de journalistes, allez-vous-en, ou j’ordonne à Fifi de vous mordre !

À son nom, le teckel remua la queue. Nina sourit et sortit sa carte de police.

— Ne vous inquiétez pas, je ne suis pas journaliste.

La grand-mère respira.

— Désolée, mais depuis l’annonce de son retour, je suis harcelée ! C’est pas parce que je suis la dernière résidente dans cet immeuble devenu un Airbibi géant qu’il faut m’emmerder ! C’est pas ma faute, si Bennec n’est pas chez lui !

Nina mit quelques secondes à comprendre, pour le Airbibi.

— Vous ne l’avez pas vu depuis combien de temps ?

— En réalité, je ne l’ai jamais revu.

— Pourtant, il est rentré chez lui hier matin. C’est même moi qui l’ai ramené.

— Ah, c’est drôle, je me souviens pas de vous, j’ai de très mauvais yeux, ça doit être pour ça. Mais je me souviens de votre camionnette blanche. Je me demandais à qui elle appartenait, je l’avais jamais remarquée, maintenant je comprends.

— Ce n’était pas une camionnette blanche, on avait une voiture sérigraphiée, avec le mot « police » écrit dessus.

— J’ai une mauvaise vue, mais je fais la différence entre une camionnette blanche et une voiture de police, jeune fille. C’était bien une camionnette blanche. Elle est descendue se garer dans le parking souterrain vers 9 h 30, je m’en souviens, car le Leclerc ouvre à cette heure et je suis vite sortie pour acheter sa viande à Fifi, avant qu’il n’y en ait plus. Le mardi, c’est les promos sur les viandes qui arrivent à péremption. Ça part vite ! Elle vaut bien ça, ma Fifi.

Comme la première fois, à l’évocation de son nom, Fifi remua la queue. Nina se remémora l’heure à laquelle elle avait déposé Bennec chez lui. C’était vers 9 h 45, le bleu avait voulu rester dans la voiture pour écouter le début de son émission préférée à la radio. La camionnette blanche était donc déjà là quand ils étaient arrivés. Elle se maudissait de n’avoir pas vérifié le parking souterrain.

— Donc la camionnette s’est garée au sous-sol quand vous êtes partie faire vos courses. Et vous êtes revenue à quelle heure ?

— Vers 10 heures. Je me suis dépêchée pour pas louper mon feuilleton. Je déteste le replay, c’est pour les jeunes, ça. Moi, j’aime regarder en même temps que tout le monde. Je me sens moins seule. Saison 47 ! C’est pas croyable, ce qu’ils peuvent inventer : les héros ont tous été mariés au moins quatre fois et fait de la prison.

— Vous savez si la camionnette était encore là à votre retour ?

— Je suis descendue aux poubelles avant de rentrer chez moi. Le parking était vide. Plus de camionnette, rien.

— Et vous avez croisé Bennec plus tard ?

— Non, ni hier soir ni ce matin. Je l’ai jamais revu depuis qu’il est parti en prison, je vous dis.

Fifi aboya, agacée de la longueur de leur conversation.

— C’est parce qu’elle a pas eu sa friandise. On y va, ma belle.

— Une dernière question. Vous pourriez me faire une description de la personne au volant de la camionnette ?

— Comme je suis curieuse, je suis passée devant, avec Fifi. J’avais peur que ce soit un cambrioleur, avec tous ces appartements vides, c’est trop facile pour eux. J’ai pas vu grand-chose, à part que c’était une femme. Ça m’a rassurée.

Fifi, qui s’impatientait de plus en plus, se mit à aboyer et à pousser de petits grognements.

— Désolée, je dois y aller sinon elle va me faire une colère. Bonne soirée !

La vieille dame partit en direction de son appartement.

Nina remonta dans sa voiture. C’était une certitude, à présent, Morgane les avait suivis. Puis elle avait enlevé Bennec. Mais qu’avait-elle fait de lui ? Il devenait urgent pour Nina d’aller rendre une petite visite à Morgane Le Dantec. Seul hic, Le Guen ne la croirait jamais. Il lui avait intimé à plusieurs reprises de ne pas se mêler de ce dossier. Il ne l’autoriserait jamais à fouiller le bateau de Morgane. Par souci de la procédure, elle l’appela quand même.

— Patron, je sais que ça ne va pas vous plaire, mais Bennec…

— Vous allez pas recommencer avec ça, Kaminski ! hurla Le Guen au téléphone.

— Écoutez-moi, il a été enlevé, j’en suis certaine.

— La police n’est pas chargée de la surveillance de Bennec, personne n’a signalé sa disparition, et quand bien même quelqu’un l’aurait descendu, ce ne serait pas une grande perte pour l’humanité. Qu’est-ce que vous ne comprenez pas, Kaminski, quand je vous dis de lâcher ce dossier ?

— Il me faut un mandat de perquisition pour fouiller le bateau de Morgane Le Dantec. Je pense que c’est elle qui l’a enlevé.

— Vous êtes folle, ou quoi ? Vous imaginez la réaction du public s’ils voyaient les flics en train de perquisitionner l’habitation de la mère de la victime ? Jamais le proc nous donnera l’autorisation !

Il avait raison, Morgane le savait pertinemment.

— Et si elle le tue ?

— Eh bien, tant mieux ! Ça nous fera un salaud de moins ! Et Morgane fera la une des journaux, comme la mère courage qui nous aura débarrassés de cette raclure. Alléluia !

— On n’est pas là pour protéger les meurtriers. Mais on est là pour faire respecter la loi. Et faire vengeance soi-même est interdit. Même quand il s’agit de se venger d’un meurtrier. En plus, il serait temps de l’interroger sur sa rivalité avec Océane.

— Vous êtes complètement dingue, Kaminski ! Vous soupçonnez Morgane Le Dantec d’avoir tué sa fille puis son amant ?

— En tout cas, elle n’est pas la mère parfaite que tout le monde pense !

À l’autre bout du fil, Le Guen resta silencieux.

— Vous allez la demander ? La perquise ?

Toujours rien. Elle s’aperçut qu’il avait raccroché.

— Et merde…

Nina fit démarrer la voiture, brancha son GPS sur le port de Saint-Malo et partit.

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