La mère et l'assassin

Alexandra Echkenazi · Chapitre 34 sur 47

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La mère et l'assassin

Dix ans avant le bateau - 32

Dix ans avant le bateau

32

 

Morgane venait de fêter ses trente-deux ans, elle était mariée, maman de deux fillettes adorables, c’était le moment de se poser. Après plusieurs années à rouler sa bosse à travers le département comme enseignante titulaire remplaçante, elle avait trouvé l’établissement idéal. L’école Surcouf, une école primaire de Rennes, était assez loin de Paramé, où elle vivait avec Titouan, Océane et Alizée, mais les classes étaient peu remplies et l’équipe de profs jeune et motivée. Mis à part le directeur d’un autre temps, qui heureusement allait partir à la retraite, c’était l’établissement idéal. Ses élèves, âgés de six à onze ans, étaient tous adorables. Elle avait eu de la chance jusqu’à présent, elle n’avait pas eu de classe à problèmes. Titouan la charriait avec sa prétendue autorité naturelle, mais elle devait reconnaître qu’elle n’avait jamais eu à élever la voix. Océane aurait rêvé d’être dans la classe de sa mère, mais Titouan et elle avaient décidé d’inscrire les filles dans un autre établissement, plus proche de chez eux, et aussi pour ne pas tout mélanger. Morgane savait qu’elle n’aurait pas pu garder sa neutralité avec sa fille dans sa classe, et c’était mieux ainsi. Parfois Océane lui reprochait de préférer ses élèves à elle lorsqu’elle la voyait le soir et les week-ends corriger des cahiers et organiser les activités qu’elle allait faire avec eux. L’enseignement était une mission pour elle. Elle aurait pu passer le concours de professeur de collège et lycée, cela lui aurait permis d’avoir moins d’heures de cours et un meilleur salaire, Titouan le lui répétait sans cesse, mais elle aimait le contact des tout-petits, encore malléables. Elle avait le sentiment de pouvoir influer sur leur destinée. Elle avait conscience que c’était un peu présomptueux de sa part, mais elle était persuadée de pouvoir les révéler à eux-mêmes, de faire ressortir de leur personnalité, leurs goûts, leurs envies, leurs rêves, que parfois même les parents ignoraient.

Elle regarda sa montre, il lui restait deux élèves à faire passer au tableau pour leur récitation avant la cloche de 10 heures. Elle appela Nora qui se mit à déclamer « Le loup et l’agneau », butant pratiquement sur chaque vers. Elle n’avait manifestement pas réussi à retenir le texte en entier, chaque erreur la mettait dans une panique monstre et aggravait un peu plus ses trous de mémoire. Sans se départir de son sourire bienveillant, Morgane lui souffla les mots qui lui manquaient, et Nora poursuivit, de sa petite voix, sa récitation jusqu’au bout. Morgane la félicita, contempla son dessin – un loup aux dents gigantesques et un agneau sur lequel elle avait collé du coton pour simuler la douce toison – et inscrivit un beau huit sur dix sur son cahier. Nora regagna sa place avec un énorme sourire de satisfaction. Morgane aimait voir les enfants fiers du travail accompli et heureux de recueillir le résultat de leurs efforts. C’était la raison pour laquelle elle était indulgente envers leurs erreurs, elle essayait toujours de leur donner une bonne note à partir du moment où ils avaient travaillé. Ainsi, pour les récitations, elle avait mis en place un barème : elle ne notait pas seulement la qualité de l’énonciation du texte. Certains élèves avaient beau apprendre par cœur, ils étaient plus timides que d’autres, ou leur diction était plus mauvaise. Juger sur ce seul critère aurait été injuste. Elle avait donc attribué des points pour l’écriture, le dessin ou encore pour le jeu d’interprétation. Le stress d’avoir un trou de mémoire diminuait sensiblement, et elle avait constaté que ce système de notation désinhibait même les plus mal à l’aise.

Une fois Nora de retour à sa table, elle appela le jeune Jules Fournier au tableau. Elle attendit quelques secondes, mais personne ne vint. Elle entendit des petits rires au fond de la classe. Elle leva la tête et aperçut Jules, affalé sur sa table et complètement endormi. Ce n’était pas la première fois que cela arrivait au garçon. Elle avait mis plusieurs mots dans son cahier de liaison à ce sujet. Mais, visiblement, cela n’avait eu aucun effet sur l’heure de son coucher. Elle traversa la classe jusqu’au jeune garçon. Les autres élèves s’attendaient à ce qu’elle lui passe un savon, mais ce n’était pas le genre de Morgane. Elle observa le petit garçon quelques instants. Il avait la tête dans ses bras et dormait du sommeil du juste. Elle posa sa main sur son épaule pour le réveiller en douceur, mais cela devait être encore trop abrupt puisqu’il sursauta et poussa un cri de terreur. Les autres explosèrent de rire. Mais Morgane lut de la peur dans ses yeux, au point qu’elle se sentit obligée de le rassurer.

— Ne t’inquiète pas, tout va bien, lui souffla- t-elle.

Il reprit ses esprits, essuya la bave qui lui avait coulé au coin de la bouche, se recoiffa et tenta de faire bonne figure face aux regards moqueurs de ses camarades.

— Tu as appris ta récitation ?

Il fit « oui » de la tête, puis se leva et alla au tableau. Tout le monde s’attendait à ce qu’il n’arrive pas à prononcer un mot. Mais, Jules Fournier se lança et se métamorphosa. Devant sa déclamation, toute la classe fut hypnotisée. Il jouait aussi bien le loup que l’agneau. Une fois qu’il eut terminé, ce fut un triomphe. Les enfants ne purent s’empêcher de l’applaudir. La sonnerie de la récréation retentit dans l’école et mit fin à l’acclamation. Tout le monde se précipita dehors, laissant Jules encore ému par ce qui venait de se passer. Il se reprit et se dirigea à son tour vers la porte quand Morgane le héla.

— J’ai besoin de ton cahier pour pouvoir te donner une note.

Jules se renfrogna.

— Tu n’as pas fait ton dessin ?

— Si… mais…

— Eh bien, montre-le-moi…

Jules attrapa son sac, sortit son cahier et le tendit à Morgane. La jeune femme commença à feuilleter le cahier de poésie et découvrit avec effroi que, s’il avait réalisé tous les dessins depuis le début de l’année scolaire, ils avaient été saccagés. Certains étaient déchirés, d’autres étaient recouverts de traces rouges graisseuses.

— C’est toi qui as fait ça ?

Jules baissa les yeux, gardant le silence.

— Je ne peux pas le croire, poursuivit Morgane. C’est un de tes camarades ?

— Oh non, tout le monde est très gentil avec moi, ici, même si on se moque parfois de mes habits…

Il est vrai que Jules était la plupart du temps mal attifé, avec des vêtements trop courts et souvent tachés. Même si Morgane détestait les parents qui prenaient l’école pour un défilé de mode, elle devait reconnaître qu’elle trouvait l’allure de Jules très négligée, et que c’était un sujet qu’elle aurait aimé aborder avec sa mère, qui en avait seule la garde, si elle avait daigné répondre à ses convocations.

— Si ce n’est ni toi ni tes camarades, c’est qui, alors ?

— Je sais pas…

Jules savait, mais ne voulait rien dire. Il tendit le bras pour récupérer son cahier, quand Morgane remarqua des traces étranges sur sa main. Elle les fixa et comprit qu’il s’agissait de brûlures de cigarette. L’enfant se rendit compte qu’elle avait deviné, attrapa son cahier, le glissa dans son sac et mit ses mains dans ses poches.

— Jules, qui t’a fait ça ?

Il la fixait à présent, les yeux humides.

— La même personne qui a déchiré tes dessins ?

Il se tordait la bouche. Les mots voulaient sortir, mais il les empêchait.

— Jules, tu peux me parler, je te jure que cela restera entre toi et moi. Ta mère ou ton père te fait du mal ?

Il ne pouvait plus retenir ses larmes, qui dégoulinaient le long de ses joues.

— C’est pas sa faute, c’est moi qui énerve tout le temps maman.

Morgane était blême. Elle avait toujours senti que quelque chose n’allait pas, avec cet enfant. C’était la première fois de sa carrière qu’elle était confrontée à de la maltraitance. Elle avait à peine abordé le sujet à l’institut de formation. Que dire, que faire, comment réagir ? Elle essaya de garder son calme.

— Et ton père, il est où ?

Jules haussa les épaules.

— Je l’ai jamais connu. Je vis seul avec maman. Je peux aller jouer, maintenant ?

Jules avait séché ses larmes. Morgane était complètement déstabilisée. Elle le libéra.

Elle l’observa quelques instants, s’amusant comme si de rien n’était dans la cour de récréation. Un enfant naïf et innocent qui vivait un enfer à la maison. Elle ne pouvait rester sans rien faire.

Elle sortit de sa classe et alla frapper à la porte du directeur. Il lui ouvrit, lui proposa de s’installer et lui prépara un café. Elle lui raconta ce qui venait de se passer, bouleversée. Contre toute attente, le directeur ne manifesta aucune surprise. Cela arrivait malheureusement, ils n’y pouvaient pas grand-chose. Il savait donc que Jules était battu par sa mère ? Battu, il ne fallait pas exagérer, temporisa le directeur. Disons que sa mère avait sa façon à elle de faire régner l’ordre. Morgane s’insurgea, on parlait de brûlures de cigarette, d’humiliation et de manque de soins. Et ils ne savaient probablement pas le quart de ce qu’il vivait chez lui.

— Un signalement ne serait-il pas nécessaire ? finit-elle par demander.

Au mot « signalement », le directeur se crispa.

— Morgane, un signalement est un acte grave, avant d’en arriver là, nous devons d’abord convoquer les parents… Vérifier les dires de l’enfant…

— J’ai sollicité un rendez-vous au moins une dizaine de fois, en vain !

— Elle n’est peut-être pas disponible, elle a peut-être des horaires décalés… Essayez encore, je suis certain qu’elle va se manifester.

Morgane sortit du bureau, dubitative. Peut-être que le directeur avait raison, peut-être que Jules exagérait, peut-être qu’elle se faisait des films, que ces cicatrices n’étaient pas des traces de brûlures de cigarette, que le gosse était un mythomane, qu’il s’était fait ça tout seul, peut-être que ce n’était pas la mère qui le maltraitait, mais une autre personne qu’il protégeait, un ami ou une grand-mère… Elle voulait en avoir le cœur net. Cette fois, elle n’allait pas se contenter de laisser un mot dans le cahier de liaison de Jules. Elle chercha dans ses fiches et trouva le numéro de sa mère, Louise Fournier, et le composa sur son smartphone. Cela sonna quelques secondes dans le vide. Elle espérait entendre le son de la voix de cette femme, comme si cela aurait pu la renseigner sur son âme, mais la mère de Jules ne décrocha pas et Morgane bascula sur sa messagerie avec une annonce préenregistrée. Morgane n’avait pas prévu de laisser un message, mais elle se lança : « Madame Fournier, bonjour, je suis Mme Le Dantec, l’institutrice de votre fils. Cela fait plusieurs fois que je vous convoque pour parler de certains problèmes très inquiétants que rencontre Jules. Sans nouvelles de vous, je serai obligée de faire remonter votre blocage au rectorat… et de faire un signalement. »

Et elle raccrocha. Elle avait lancé la menace du signalement sans réfléchir. Mais c’était le seul moyen qu’elle avait trouvé pour que cette femme se manifestât. Si le directeur avait vent de son initiative, elle aurait un blâme sur-le-champ. Et il n’aurait pas totalement tort. En y pensant, elle n’avait fait que mettre de l’huile sur le feu. Si Louise Fournier se manifestait, ce ne serait probablement pas en brandissant un drapeau blanc. Morgane espérait juste qu’elle ne passe pas sa fureur sur son fils. Quand les enfants regagnèrent la classe et qu’elle croisa le regard de Jules, elle regretta son appel. Elle venait de faire une belle connerie.

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