La mère et l'assassin

Alexandra Echkenazi · Chapitre 16 sur 47

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La mère et l'assassin

Chapitre 14

 

 

Le lendemain soir, Morgane se gara devant chez Marie. Elle n’avait pas menti à Titouan, c’était bien l’anniversaire de son amie. Elle avait même un cadeau pour elle, le nouveau thriller d’un auteur qu’elle affectionnait. Elle avait aussi acheté une bouteille de champagne pour l’occasion. En revanche, ce n’était pas une soirée, mais un dîner en tête à tête avec Marie. Et ce qu’elle avait omis de dire à Titouan, c’était qu’elle avait rendez-vous avec Glenn juste après. C’était la première fois qu’ils se voyaient le soir. Et chez lui. Seule Marie était au courant. Pour se rassurer, Morgane se donnait encore la possibilité d’annuler à la dernière minute.

Marie, qui n’était à l’Émeraude que depuis la rentrée de septembre, s’était trouvé une petite maison en pierre pour un loyer pas trop élevé. Dans un premier temps, Morgane avait été étonnée qu’elle s’isole ainsi alors qu’elle était célibataire et sans enfants. L’habitation était loin de tout, du centre-ville, des commerces, des rencontres. Marie lui avait expliqué qu’elle avait besoin de nature, plus que d’êtres humains. Elle était une cabossée de la vie. Elle n’était pas entrée dans les détails, mais avoir un jardin, des fleurs et pourquoi pas un potager était devenu quasi vital pour elle. C’était aussi pour cela qu’elle était venue habiter Saint-Malo alors qu’elle n’était pas de la région. Elle avait voulu couper les ponts avec ses malheurs passés et se rapprocher de la mer. Et quand elle avait un rencard, eh bien, elle prenait sa voiture, pas plus compliqué que cela. Les rencontres se faisaient en ligne, de toutes les manières. Pas besoin d’habiter le centre-ville pour ça.

Au fil des semaines, bien qu’elles soient très différentes, Morgane s’était rapprochée de Marie. Un peu méfiante au départ vis-à-vis de cette vacataire venue de nulle part et sans formation, elle avait appris à la connaître. Elle avait découvert une jeune femme dévouée à ses élèves, qui le lui rendaient bien. Elle fourmillait d’idées pour les intéresser et les faire progresser. Dans sa classe, ça chantait, dansait et riait souvent. Elle avait en revanche un peu de mal avec les parents d’élèves. Elle ne supportait pas ceux qui venaient en permanence se plaindre ou essayer d’obtenir un privilège pour leur enfant. Elle se montrait alors très dure. En tant que directrice de l’école, Morgane avait même dû désamorcer un gros conflit au cours duquel Marie avait été accusée de maltraitance par la mère d’un petit garçon. À ce mot, Marie avait pété un plomb, puis traité la mère de « grosse conne » et l’avait fichue à la porte. La mère avait raconté ensuite à Morgane que la maîtresse avait humilié son enfant devant toute la classe, le traitant de voleur et de menteur, sans aucune preuve, allant même jusqu’à le frapper avec un livre sur la tête. Elle avait assuré que, depuis, son gosse ne dormait plus la nuit et refusait d’aller à l’école. Morgane avait déployé toutes ses compétences diplomatiques pour apaiser les choses. Après avoir mené son enquête auprès de Marie, mais aussi des élèves et des autres instits, elle n’avait rien trouvé contre elle et en était arrivée à la conclusion que l’enfant avait probablement surinterprété une remontrance de Marie. La mère avait néanmoins exigé que son fils change de maîtresse, ce qu’elle avait obtenu après avoir menacé Morgane de porter plainte contre Marie au commissariat.

C’était paradoxalement après cet épisode que les deux femmes s’étaient rapprochées. Marie avait été très touchée d’avoir été soutenue par sa directrice. Elle lui avait proposé de boire un verre après l’école, et c’est ainsi que Morgane avait commencé à se confier au sujet de Bennec et de la relation platonique qu’ils entretenaient jusque-là. Morgane n’aurait jamais pensé s’épancher ainsi sur sa vie privée auprès d’une parfaite inconnue. Mais c’était justement parce que Marie ne faisait pas partie de son cercle d’amis intimes qu’elle lui avait parlé. Elle avait besoin de se confier sur ses états d’âme et son attirance pour Glenn, mais elle savait que ses amies les plus proches auraient essayé de la ramener à la raison et lui auraient vanté toutes les qualités de Titouan et de la vie maritale en général. Elles auraient rabaissé Glenn, le traitant de bimbo au masculin, lui prouvant qu’en réalité elle ne l’aimait pas, que ce n’était que sa « crise de milieu de vie », comme disaient les magazines et autres blogs féminins, et qu’elles avaient toutes vécue. Toutes avaient fantasmé sur un collègue, un voisin, un beau-frère ou encore un prof de Pilates, mais aucune n’avait cédé à la tentation. Elles auraient essayé de la remettre dans le droit chemin, la persuadant que le fantasme suffisait, que le passage à l’acte serait à coup sûr décevant, que le goût de l’interdit laisserait place à la culpabilité, et ce n’était pas du tout ce qu’elle avait envie d’entendre. Morgane avait avoué à Marie que le prof de sport de sa fille l’obsédait, qu’elle lui avait à peine parlé, qu’ils ne communiquaient que par messagerie instantanée mais que, chaque fois qu’ils se croisaient, elle se liquéfiait. Elle savait que c’était puéril, mais elle avait le sentiment qu’elle n’avait jamais ressenti quelque chose d’aussi fort depuis Titouan, un coup de foudre. Elle se faisait probablement des films, mais à la manière dont il réagissait dès qu’il l’abordait, à la teneur de ses messages, elle était persuadée que c’était réciproque. Marie, qui ne connaissait pas Titouan ni ses filles, ce qui était un autre point positif, avait souri et lui avait simplement dit qu’elle ne faisait rien de mal. Après cette confidence, Morgane s’était rapprochée encore un peu plus de Marie. Les deux femmes avaient commencé à se voir en dehors de l’école et s’étaient même inscrites ensemble au longe-côte. C’est ainsi que, deux fois par semaine, elles se retrouvaient, en fonction de la marée, à faire des balades dans l’eau, immergées jusqu’à la poitrine. Son coup de foudre pour Glenn avait eu pour conséquence une envie de se reprendre en main. L’idée de se dénuder devant un autre homme que Titouan l’avait fait paniquer. Elle voyait pour la première fois que son corps avait changé. Elle avait gardé des kilos de ses deux grossesses, ses seins n’étaient plus aussi fermes qu’autrefois, et ses cuisses s’étaient ramollies. Cela faisait dix-sept ans qu’elle essayait régulièrement de se mettre au sport et de faire vaguement des régimes. Mais comme Titouan semblait avoir envie d’elle comme au premier jour et la trouvait encore plus belle qu’à vingt ans, ce qu’il ne cessait de lui répéter, ses bonnes résolutions ne duraient pas très longtemps. Et voilà que l’idée de se montrer en sous-vêtements devant Glenn la perturbait plus que de tromper son mari. Elle avait même jeté ses vieux dessous pour les remplacer par des neufs, un peu plus affriolants. Elle avait craint que Titouan ne soupçonne quelque chose, mais au contraire il en avait été ravi. Persuadé qu’il était le destinataire de ces changements, cela avait même redoublé son désir pour elle. Là encore, loin de culpabiliser, ce double jeu l’amusait et la mettait en confiance. C’était comme si elle se révélait à elle-même. À bientôt quarante-deux ans, elle s’apercevait qu’elle avait le droit d’avoir un jardin secret, que ses pensées même les plus inavouables ne faisaient de mal à personne. Parfois, elle prenait du recul et était effrayée par cette duplicité, puis elle se souvenait des mots rassurants de Marie.

En découvrant Morgane devant sa porte, Marie ouvrit de grands yeux.

— Tu es sublime ! On va faire comme si tu t’étais mise sur ton trente et un pour moi, lui glissa-t-elle avec un clin d’œil.

Morgane lui tendit son bouquet et entra dans le salon.

— Oh, des fleurs ! C’est adorable.

Marie avait dressé une jolie table. La décoration était rudimentaire, elle n’avait aucun meuble à elle, mais elle avait apporté quelques touches personnelles qui égayaient les lieux. Trois petits vases qu’elles avaient chinés ensemble dans une brocante, un grand miroir au cadre doré qu’elle avait accroché dans l’entrée et un grand tableau non signé d’une mère berçant son enfant qu’elle avait accroché au-dessus de la cheminée.

Morgane s’aperçut qu’elle avait oublié sa bouteille de champagne chez elle.

— Quelle idiote !

— On se demande bien où tu as la tête, plaisanta Marie.

Morgane gloussa. Ces remarques complices auraient pu la gêner, mais elle n’avait qu’une seule envie : parler de lui.

— Assieds-toi, les proprios ont quelques bouteilles à la cave, je crois que j’ai vu une caisse de champagne.

— T’es sûre ?

— Si je te le dis.

Marie descendit au sous-sol où Morgane l’entendit farfouiller un peu partout et remonta avec une bouteille.

— Et voilà ! Ça sera parfait avec les coquilles Saint-Jacques.

Elle leur servit deux verres et elles trinquèrent.

— À quelle heure tu as rendez-vous ? demanda Marie.

— À 22 heures, répondit Morgane en rougissant.

— Tu as dit quoi à Titouan ?

— Que j’étais chez toi. Que tu organisais une grande fête et que je ne savais pas à quelle heure je rentrais.

Morgane se sentit soudain très mal. C’était la première fois qu’elle complotait contre Titouan avec quelqu’un.

— Ne t’inquiète pas, je ne te juge pas, je serais très mal placée pour ça.

— Tu as déjà fait ça, tromper un homme que tu aimes ? Le pire, c’est ça : je n’ai aucun doute sur le fait d’aimer Titouan. Je ne m’imagine pas un seul instant le quitter pour Glenn. Mais j’ai un besoin irrépressible d’aller à ce rendez-vous. Comment c’est possible ? Qu’est-ce qui m’arrive ?

— Ne te prends pas la tête. Vis l’instant présent. Et sois sans crainte, je suis une tombe, je ne dirai rien.

Marie remplit la coupe de Morgane et alla chercher les coquilles Saint-Jacques à la cuisine.

— Tu sais tout de moi, et moi rien de toi, reprit Morgane en dégustant une coquille.

— Il n’y a pas grand-chose à savoir.

— Tu connais mon secret, dis-moi un secret à ton sujet.

— Les secrets me concernant sont beaucoup moins gais que les tiens, crois-moi, tu ne veux pas te gâcher la soirée. J’ai fait des conneries dans le passé, des mauvaises rencontres, j’ai eu des galères, et maintenant je m’en suis sortie.

Elle tendit sa coupe à Morgane et trinqua avec elle.

— À tes amours !

Morgane s’aperçut que jamais un pluriel n’avait eu autant de sens que ce soir-là. Après le dessert, elle regarda sa montre, c’était le moment de prendre une décision. Rentrer chez elle auprès de son mari et reprendre sa routine, ou aller jusqu’au bout de son coup de tête. Elle se leva, embrassa Marie et partit le rejoindre le cœur battant à cent à l’heure.

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