La mère et l'assassin
Chapitre 15
À la maison, Océane ruminait dans sa chambre. Sa sœur préparait son DST de maths de la semaine suivante. Sa mère était à l’anniversaire de sa collègue et son père encore au resto. Distraitement, elle scrollait des vidéos sur TikTok. Des filles qui expliquaient qu’elles s’étaient fait enlever la graisse des joues et qui ressemblaient à des canards. Des recettes ultra-compliquées réalisées en quelques secondes. Des chorégraphies de K-pop. Tout était bon pour l’aider à ne penser à rien et à ne pas ruminer son histoire malheureuse avec Glenn. Elle vivait un véritable chagrin d’amour et ne pouvait en parler à personne. Pour des raisons qu’elle n’arrivait pas à s’expliquer, Glenn ne répondait plus à aucun de ses messages, même les plus anodins. Pourtant, ça avait été si fort entre eux depuis leur rapprochement durant le stage de surf. Elle n’avait pas rêvé, même Noémie, sa meilleure amie, avait remarqué que le prof de sport lui tournait autour. C’était elle qui lui avait envoyé, en premier, un message, sans lui demander son autorisation. Elle avait trouvé son numéro au secrétariat. Il lui avait tout de suite répondu. Si elle l’avait balancé au proviseur, il risquait gros. L’idée de se venger de son indifférence soudaine lui traversa l’esprit. Elle pouvait le punir de sa négligence en le dénonçant et en jurant qu’il l’avait manipulée et avait tenté de l’agresser. Il l’aurait bien mérité. D’ailleurs, n’était-ce pas ce qu’il avait fait ? Certes, tout était resté platonique entre eux. Mais uniquement parce qu’elle avait pris peur. Quelques jours plus tôt, elle avait pris le prétexte d’un devoir d’anglais pour lui demander de l’aide et s’inviter chez lui. Il avait hésité, puis face à son insistance, il avait accepté. Le but de ce rendez-vous était de se découvrir davantage, à l’abri des regards indiscrets. Elle avait préparé leur rencontre durant plusieurs jours, réfléchi à sa tenue, à sa coiffure, à ce qu’elle allait lui dire en ouvrant la porte. Elle n’avait eu que des petits amis de son âge jusqu’à présent, et ce n’était jamais allé bien loin. L’idée de le faire pour la première fois l’angoissait un peu, mais elle avait eu l’assurance en le fréquentant qu’il serait doux et attentif avec elle. N’était-ce pas ce que sa mère ne cessait de lui répéter ? La première fois, il faudrait qu’elle soit amoureuse et que l’homme qu’elle choisirait soit doux et attentif. Le cœur battant, elle s’était rendue chez lui, avait monté l’escalier et sonné à sa porte dans un état second, puis, à peine entrée dans le salon, elle avait pris ses jambes à son cou et avait perdu un gant dans sa course. Elle se demandait si ce n’était pas la raison de son silence radio. Depuis ce lapin qu’elle lui avait posé, leurs échanges s’étaient taris pour s’arrêter totalement, une quinzaine de jours plus tôt. Il avait dû trouver une autre fille, une qui couche, une fille plus mature, pas une gamine ridicule comme elle. Elle passa en revue les autres filles du lycée. Peut-être cette grande brune, un peu gothique, avec sa bouche pulpeuse rouge carmin qui ne cessait de lui lancer des regards provocateurs ? Ou encore cette petite grosse au décolleté débordant qu’il reluquait ostensiblement ? Elle maudissait ses cheveux roux et ses seins pas assez volumineux à son goût.
Elle fixait une vidéo de chat sans vraiment la regarder, plongée dans ses pensées négatives, quand elle reçut un message de sa mère. « Merci pour cette soirée. Les coquilles étaient délicieuses et le champagne des proprios aussi ! » Quelle quiche, pensa Océane. Avant de partir à son rendez-vous, elle avait reconfiguré son téléphone, car elle ne recevait plus les messages de certains amis, mais n’avait visiblement pas fait les bons réglages. Tous les appareils associés à son compte Apple, c’est-à-dire son téléphone et celui de sa sœur, recevaient les messages qu’elle envoyait et recevait. Océane regarda l’heure, à peine 21 h 30, la petite fête avait été courte, elle avait dû bien s’emmerder. Une soirée de profs, elle aurait pu s’en douter. « Je pars de chez Marie. Je serai là dans une petite demi-heure. » Océane fronça les sourcils. Sa mère ne leur avait pas dit qu’elle avait une deuxième soirée. « Je t’attends. Ça nous fera deux heures que tous les deux. Le paradis. » Océane resta paralysée devant la réponse que Morgane venait de recevoir. Elle n’avait pas besoin qu’on lui fasse un dessin. Elle avait compris que sa mère allait rejoindre un homme. Elle regarda le numéro de son correspondant et son sang se glaça dans ses veines. Ce numéro, elle le connaissait par cœur. C’était celui de Glenn. Elle ne pouvait pas y croire. Sa mère avait un amant et c’était son prof de sport, celui qu’elle aimait, elle, depuis plusieurs semaines. Elle était complètement abasourdie, ne sachant qui elle devait maudire le plus, Glenn ou sa mère. Jamais, même dans ses cauchemars les plus horribles, elle se serait imaginé que sa mère serait sa principale rivale. Elle ne lui avait rien dit au sujet de ses sentiments pour lui, de peur qu’elle n’aille faire un scandale auprès du proviseur. À présent, elle se demandait si elle était au courant. S’ils s’étaient joués d’elle tous les deux. Puis elle pensa à son père et cessa de s’apitoyer sur elle-même. Comment sa mère pouvait-elle faire une chose pareille ? Cette femme qu’elle adorait, malgré les petites tensions et incompréhensions dues à l’adolescence, se révélait être non seulement sa pire ennemie, mais aussi celle de son père et de toute la famille. L’abattement laissa place à la rage. Elle n’allait pas les laisser passer tranquillement leur petite soirée. Furieuse, elle bondit de son lit, attrapa son cargo et son sweat, et commença à se rhabiller. Elle savait où était leur petit nid d’amour puisqu’elle s’était rendue chez ce salaud quinze jours plus tôt. Elle eut envie de vomir à l’idée que probablement, à ce moment-là, Glenn pourchassait déjà sa mère de ses assiduités.
Alizée déboula alors dans sa chambre, le visage blême.
— T’as vu les messages ?
— De maman et de son amant ? Oui.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Maman n’a pas d’amant.
— Laisse tomber, t’es trop jeune pour comprendre.
— Ta gueule ! s’énerva Alizée. Je comprends très bien. C’est juste que c’est pas possible, il doit y avoir une explication. Quelqu’un a dû lui voler son portable.
— Y a zéro erreur. Et je peux même te dire qui est le type : mon prof de sport !
— Monsieur Bennec ? !
— C’est ça, le beau gosse qui fait du surf ! Je comprends maintenant pourquoi elle a voulu m’accompagner l’autre jour. Quelle salope !
— Arrête ! Elle ferait jamais ça à papa ! Ils s’aiment !
Alizée avait les larmes aux yeux. Océane s’arrêta dans sa fureur. Sa mère n’était pas en train de briser seulement le cœur de son père et le sien, mais aussi celui de sa sœur. Elle était en train de faire voler en éclats toute leur famille. Pour un surfeur avec des tablettes de chocolat. Qu’est-ce qui avait bien pu lui passer par la tête ? Elle n’était plus une ado, comme elle. Elle était une femme adulte, une mère, et les mères ne font pas ça ! Océane se rendit compte pour la première fois que sa mère n’était pas qu’une mère, et cela la bouleversa. Elle n’était pas du tout d’accord.
— Tu as raison. Tu sais ce qu’on va faire ? On va appeler sa copine pour vérifier.
— OK, je suis sûre qu’elle va nous rassurer.
Océane composa le numéro de Marie qui décrocha tout de suite.
— Bonsoir, désolée de vous déranger. Je suis la fille de Morgane Le Dantec…
— Bonsoir, fit Marie sur un ton jovial. Laquelle ? Océane ou Alizée ?
— Océane… Je n’arrive pas à joindre ma mère et… j’ai un truc urgent à lui demander. Vous pourriez me la passer ?
Marie marqua un temps à l’autre bout du fil.
— C’est-à-dire que… elle s’est sentie mal… gros mal au ventre… mais rien de grave, hein ! Et elle vient de partir.
— Je vois… Donc elle ne devrait pas tarder.
— En principe, non, mais…
Marie cherchait une excuse. Océane et Alizée, qui écoutaient la conversation sur haut-parleur, le devinèrent tout de suite.
— Elle a dit qu’elle allait chercher une pharmacie de garde avant de rentrer, finit-elle par leur souffler. Cela risque de prendre un peu de temps. Mais ne vous inquiétez pas, tout va bien.
— OK, merci.
Océane raccrocha.
— T’as compris, maintenant ? demanda-t-elle à Alizée qui pleurait en silence.
Océane sortit de sa chambre et dévala l’escalier.
— Attends ! lui hurla sa sœur. Tu vas où ?
— Vérifier qu’elle est bien chez lui ! Je veux avoir la preuve, au cas où elle nous baratinerait. Elle en serait bien capable !
— N’y va pas, je t’en supplie ! Ça va détruire papa !
— C’est pour son bien, que je fais ça ! Si tu préfères faire semblant, c’est ton problème.
Océane attrapa son blouson et claqua la porte, laissant Alizée en larmes.
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