La mère et l'assassin

Alexandra Echkenazi · Chapitre 35 sur 47

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La mère et l'assassin

Chapitre 33

 

Une semaine était passée depuis le coup de fil de Morgane à Louise Fournier. Non seulement elle n’avait pas donné suite à son ultimatum, mais en outre, dès le lendemain, le petit Jules n’était plus réapparu à l’école. On était vendredi soir, c’était le début des vacances de la Toussaint, un beau week-end ensoleillé s’annonçait sur Saint-Malo, mais, au lieu de se presser de rejoindre les siens, Morgane tournait en rond dans sa salle de classe vide. Elle ne pouvait calmer son inquiétude. Elle en avait parlé au directeur, qui, comme à son habitude, avait minimisé les choses. Morgane s’était énervée, quand bien même il n’y avait pas maltraitance, ils étaient face à une absence injustifiée de sept jours, sans nouvelles de la mère. La procédure prévoyait qu’ils agissent. Le directeur regarda sa montre, il était désolé, il partait dans une heure chez ses beaux-parents, il était trop tard pour faire quoi que ce soit. Et puis la probabilité que quelqu’un soit encore derrière son téléphone du côté de l’inspection ou du rectorat était quasi nulle. Il lui avait promis que si Jules manquait encore à l’appel dans quinze jours, après les vacances, il ferait quelque chose. Sur ce, il avait mis Morgane à la porte et était parti chez ses beaux-parents l’esprit tranquille.

Dans sa voiture, Morgane bouillonnait. Elle ne pouvait se sortir de la tête les petites mains blessées de Jules, couvertes de brûlures. Si elle avait raison, si cet enfant était bien battu par sa mère, elle était coupable de non-assistance à personne en danger en attendant quinze jours de plus pour agir. C’était hors de question. Alors qu’elle était à deux cents mètres de chez elle, elle pila, braqua son volant, essuya une bordée d’injures de la part des automobilistes qui la suivaient, et reprit en les ignorant totalement la direction de Rennes et du boulevard Cartier où se trouvait l’appartement de Louise Fournier.

La nuit était déjà tombée sur la ville. Elle arriva devant un ensemble de logements bien entretenus. Des gardiennes discutaient entre elles, s’échangeant les derniers potins. Des enfants accompagnés de leurs mères ou de leurs nounous jouaient dans un square. La scène était très éloignée du tableau miséreux que Morgane avait imaginé. Un gros doute l’assaillit. Et si elle s’était trompée ? Si Jules l’avait complètement baratinée ? S’il n’avait jamais montré son cahier de liaison à sa mère ? Et si Louise Fournier avait changé de numéro de téléphone et que Jules avait été tout simplement souffrant, cette dernière semaine ? Elle réfléchit quelques minutes dans sa voiture garée devant l’adresse indiquée sur la fiche du garçon. Si Jules était un mythomane, elle devait d’autant plus avoir un entretien avec sa mère. Quel que soit le scénario, Jules n’allait pas bien. Elle reprit confiance et sortit de sa voiture, sûre de son bon droit.

Elle arriva devant un appartement, mais aucun nom n’était indiqué sur la porte ou la sonnette. Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre, rien, tout était éteint. Un grand découragement s’abattit sur ses épaules. Elle avait tellement espéré comprendre enfin de quoi il retournait. Elle s’apprêtait à faire demi-tour quand elle devina du mouvement derrière les rideaux. Remplie d’espoir de nouveau, elle sonna à la porte, mais personne ne vint lui ouvrir. Une terrible colère l’envahit, elle allait affronter cette femme qu’elle le veuille ou non. Elle sonna encore, cette fois en hurlant son nom à travers la porte. Elle vit alors une ombre de petite taille s’avancer. Elle devina que c’était Jules. La poignée bougea, mais le garçon se ravisa.

— Jules, n’aie pas peur, c’est Morgane.

— Maman n’est pas là, répondit alors le petit.

Morgane ne savait pas quoi faire. Elle était la première à dire à ses filles de n’ouvrir à personne en son absence et celle de leur père. Et voilà qu’elle était en train de forcer un gamin à faire ce qu’elle avait toujours interdit à ses propres enfants. Avec une certaine mauvaise foi, elle se convainquit que c’était différent, qu’il s’agissait là d’une situation d’urgence. Peut-être même que c’était une question de vie ou de mort.

— Elle va rentrer bientôt ? demanda-t-elle, le cœur battant.

— Je sais pas…

Morgane entendit l’enfant renifler. Elle comprit qu’il était en train de pleurer.

— Tu vas bien ?

— Je sais pas…

Les reniflements avaient laissé place à des gémissements.

— Je suis là, Jules, tu n’as plus à avoir peur.

— Maman a dit qu’il fallait que j’ouvre à personne.

Il pleurait carrément, à présent.

— Elle est partie depuis longtemps ?

— Non. Depuis deux jours seulement…

— Comment ça… Tu veux dire que tu es seul à la maison depuis deux jours ?

Le garçon ne répondit pas. Comment pouvait-on laisser un enfant de sept ans livré à lui-même durant deux jours ? Il devait être terrorisé. Avait-il au moins de quoi se nourrir ? Elle saisit la poignée de la porte, qui tourna sans résistance. Bien sûr, la mère était partie sans fermer à clé. Jules apparut, les joues mouillées par les larmes et la morve. Quand il se jeta dans ses jupes, comme un homme à la mer sur une bouée de secours, elle n’eut plus aucun doute. Elle pouvait bien être poursuivie pour intrusion dans un domicile privé ou quoi que ce soit d’autre, elle était en train de faire ce qu’elle devait faire. Parfois, le juste n’est pas le droit, avait-elle appris en cours de philo. C’était la première fois qu’elle se trouvait concrètement confrontée à cette idée. Morgane s’accroupit et le prit dans ses bras. Elle était bouleversée par les spasmes du petit garçon en pleurs.

— Tout va bien, mon chéri, je suis là, maintenant.

Elle alluma et découvrit le chaos dans lequel Louise Fournier avait laissé son enfant. Des bouteilles d’alcool vides, des boîtes de médicaments, des cendriers pleins à ras bord, du linge sale, de la vaisselle débordant de l’évier, des poubelles crevées. Le garçonnet vivait au milieu d’un tas d’immondices.

— Tu as faim ?

L’enfant fit « oui » de la tête.

Elle fouilla dans la cuisine à la recherche de quelque chose à manger. Rien dans le frigo, rien dans les placards à part des biscottes et des biscuits apéritifs. Elle vit une boîte de raviolis en conserve que l’enfant avait vainement tenté d’ouvrir. Elle termina son travail et réchauffa les raviolis industriels dans l’unique casserole propre de la cuisine. Jules dévora en quelques secondes le contenu de son assiette sans parler.

— Tu n’as pas mangé depuis qu’elle est partie ?

Jules fit « non » de la tête.

— Ça arrive souvent ?

Jules fit « oui » de la tête.

— Elle part où, quand c’est comme ça ?

— Je sais pas…

Morgane remarqua alors une trace rouge autour du cou du jeune garçon.

— C’est quoi, ça ?

— Rien, fit Jules, honteux.

Elle s’approcha et examina la plaie de plus près. Elle fut saisie d’effroi.

— Elle a essayé de t’étrangler ?

Jules se mordit les lèvres. Il ne voulait pas avouer l’inavouable : celle qui aurait dû le protéger au prix de sa vie avait voulu mettre fin à ses jours.

— Parfois, elle fait des choses qu’elle regrette après…

Morgane avait le cœur qui battait à cent à l’heure. Elle n’avait plus affaire uniquement à de la maltraitance. Jules avait été victime d’une tentative de meurtre. Elle ne pouvait le laisser là et repartir sans rien faire. Cela n’était plus du domaine du rectorat ou de l’inspection académique, mais de la police. Elle s’empêcha de réfléchir, car sinon elle aurait perdu le bon sens qui lui dictait d’agir. Elle ne devait pas penser aux conséquences de ce qu’elle s’apprêtait à faire. Elle savait que tout cela pouvait se retourner contre elle. Elle avait outrepassé ses prérogatives de simple institutrice. Elle était entrée dans un logement sans autorisation et elle allait dénoncer une femme d’avoir voulu tuer son enfant sans plus de preuve que la parole de cet enfant et son intime conviction. Pour elle, tous les indices étaient réunis contre cette femme, et puis la terreur qui se lisait dans les yeux de Jules ne trompait pas. Mais les policiers penseraient-ils comme elle ? Elle n’avait pas le choix, si elle n’agissait pas et qu’il arrivait quelque chose à Jules, elle s’en voudrait toute sa vie.

Elle s’isola, laissant Jules, requinqué et heureux de tremper des restes de vieilles biscottes dans la sauce de ses raviolis, et composa le numéro de la police. En quelques mots, elle expliqua la situation. À l’autre bout du fil, la policière de l’accueil était perplexe.

— Écoutez, l’enfant est livré à lui-même, avec des traces de strangulation au cou. Si quelque chose devait lui arriver, c’est vous qui en seriez responsable, j’en témoignerais ! Je vous jure que j’appellerais la terre entière, les radios, la télé, tout le monde ! Ce serait un scandale et vous vous feriez virer !

L’argument des médias fit davantage impression que les autres sur la fille du standard. Elle lui lâcha en soupirant qu’elle lui envoyait une voiture de police.

Une dizaine de minutes plus tard, les gyrophares d’un véhicule sérigraphié qui se garait devant l’appartement attirèrent le regard de Jules.

— Y a la police, s’étonna-t-il, inquiet.

Sans un mot, Morgane se leva et se dirigea vers la porte pour ouvrir aux fonctionnaires.

— N’y va pas ! Maman dit toujours qu’il faut rester loin des policiers.

Morgane s’arrêta et se retourna.

— Mon chéri, tu ne dois pas avoir peur de la police. Elle est là pour te protéger.

Elle s’agenouilla devant lui.

— Ce que t’a fait ta maman au cou n’est pas normal. Tu es en danger avec elle, tu comprends ?

— Non, elle m’aime, je suis pas en danger ! Elle s’est fâchée parce que je l’ai énervée, mais elle me ferait pas de mal.

Morgane tenait ses mains pleines de cicatrices.

— Maman n’est pas méchante, elle est malade, sanglota-t-il. Je me débrouille très bien tout seul.

— Oui, ta mère est malade, et elle a besoin d’aide.

— Je peux l’aider, moi ! s’énerva-t-il.

— Ce n’est pas aux enfants d’aider leurs parents, mon chéri.

Jules arracha ses mains de celles de Morgane et lui jeta un regard rempli de haine.

— Je te déteste ! J’aurais jamais dû te laisser entrer !

Il courut se cacher dans sa chambre en pleurant. Morgane était déstabilisée. Elle n’avait pas prévu que Jules réagirait de cette manière. Elle avait volé à son secours tel un ange gardien et voilà qu’il lui renvoyait l’image d’une persécutrice. Elle se ressaisit. Jules ne savait pas ce qui était bon pour lui. Comme elle le lui avait dit, c’était aux adultes de protéger les enfants et, en appelant les flics, c’était ce qu’elle faisait.

Elle alla leur ouvrir. Une femme et un homme de la brigade des mineurs entrèrent. Méfiants, ils demandèrent à Morgane sa carte d’identité et l’interrogèrent sur les raisons de sa présence ici. La femme alla chercher Jules dans sa chambre. Morgane l’entendit se débattre, refusant de la suivre. Elle proposa au policier d’aller aider sa collègue.

— Le mieux à présent est de rentrer chez vous et de nous laisser faire. L’enfant est entre de bonnes mains.

La femme revint sans Jules.

— Vous avez bien fait de nous appeler. J’ai trouvé ça dans la chambre du petit. Heureusement que le gosse n’y a pas touché. Sa mère a l’air d’en tenir une sacrée couche.

Elle tendit un sachet rempli de poudre blanche.

— C’est quoi ? De la drogue ? Pourquoi était-ce dans la chambre de Jules ?

La femme haussa les épaules.

— La chambre des enfants, c’est la meilleure planque. Ça nous est arrivé plusieurs fois de voir des intoxications d’enfants tombés sur les produits cachés dans leurs affaires par leurs parents.

Morgane était à la fois effarée et soulagée. Elle ne s’était pas trompée. Jules était bien en danger.

— Vous allez faire quoi, maintenant ? demanda- t-elle.

— On va attendre ici jusqu’à ce que la mère se montre.

— Et si elle ne vient pas ?

La femme agita le sachet de coke devant Morgane.

— Vu ce qu’elle a laissé derrière elle, elle reviendra. Il y en a pour plusieurs milliers d’euros.

— Et ensuite ? demanda Morgane.

— Ce sera au juge de décider, répondit l’homme.

Morgane aurait voulu en savoir plus, mais aucun des deux n’était disposé à lui parler.

— Vous feriez bien de partir avant qu’elle ne revienne, ça risque d’être un peu chaud, lui conseilla la femme.

Morgane savait qu’ils avaient raison, mais elle était déchirée à l’idée de laisser Jules avec les policiers. Elle alla lui dire au revoir dans sa chambre, mais Jules, en pleurs, le visage enfoui dans son oreiller, refusa de se retourner.

— Je te déteste ! lui cria-t-il. Dégage ! Dégage ! Je veux plus jamais te voir !

Elle réfléchit un instant puis se souvint du « Loup et l’agneau ».

— Jules, écoute-moi, s’il te plaît… Tu te souviens de la récitation que je vous ai donnée en classe ? Le loup veut à tout prix trouver des preuves qui rendent l’agneau coupable : d’abord il l’accuse de boire à sa source et de souiller l’eau, puis il lui reproche de l’avoir insulté il y a longtemps ; il reporte ensuite la faute sur ses frères et sa famille. Ta maman fait comme le loup, elle dit que c’est toi le coupable, mais c’est faux. Tu es la victime. Les policiers vont te protéger. Mais aussi protéger ta maman. Ils vont la faire soigner et tout ira mieux ensuite, je te le promets.

Jules se retourna soudain et lui lança un des regards les plus haineux que Morgane ait jamais croisés.

— Ils vont faire du mal à maman ! Et ensuite ils m’enverront à l’orphelinat ! Tout ça, c’est ta faute ! J’aimerais t’avoir jamais rencontrée ! J’aimerais que tu sois morte !

Morgane prit cette dernière sentence en plein cœur. Dévastée, elle le laissa crier sa rage dans son oreiller et s’en alla.

Le soir, une fois rentrée chez elle, Morgane n’osa rien dire à Titouan tant elle se sentait coupable. Elle regrettait d’avoir appelé la police. Elle se disait qu’elle aurait dû, avant d’en arriver là, tenter une fois de plus d’entrer en contact avec Louise Fournier. Elle n’en dormit pas de la nuit et passa les plus mauvaises vacances de sa vie. Titouan s’inquiéta de son moral et soupçonna un problème professionnel avec son directeur. En réalité, elle n’attendait qu’une seule chose : que les vacances se terminent pour avoir des nouvelles de Jules.

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