La mère et l'assassin
Trois mois avant le bateau - 13
Trois mois avant le bateau
13
Morgane préparait le dîner, au son de « Sailing » de Christopher Cross qu’elle n’écoutait que lorsqu’elle était seule, le reste de la famille ne partageant pas son goût pour les vieux tubes. Au sous-sol, Titouan, Océane et Alizée bataillaient devant un jeu vidéo. Elle entendait leurs rires, leurs invectives, les hurlements de joie de l’un puis de l’autre à chaque point gagné. C’était l’unique soir de la semaine où le restaurant de Titouan fermait ses portes et où ils dînaient tous les quatre. Pour l’occasion, c’était Morgane qui cuisinait. Elle préparait toujours un plat de viande, ne pouvant rivaliser avec les plats de poisson dont Titouan était le spécialiste. Elle inspecta les saucisses de Rothéneuf qui grillaient doucement dans la poêle. La pâte au sarrasin reposait dans un grand saladier et la crème soubise, sorte de compotée d’oignons à la bretonne, tournait dans le Thermomix. Elle avait prévu une grande salade verte et une tarte fine aux pommes qui dorait au four. Elle avala une gorgée de vin blanc et regarda l’horloge. Elle avait encore quinze minutes avant que la partie de jeu vidéo ne se termine. Encore quinze minutes de répit, pensa-t-elle, un peu honteuse. Depuis quelques semaines, elle se sentait un peu lasse, frustrée, d’elle ne savait quoi, avec des envies d’ailleurs et d’autre chose. Elle allait avoir quarante-deux ans cette année. Titouan ne cessait de lui demander comment elle désirait fêter son anniversaire. Elle n’avait rien fait pour ses quarante ans, il voulait se rattraper. Il parlait d’organiser une grande soirée au restaurant ou ailleurs, de faire un grand voyage tous les quatre, mais, pour des raisons qu’elle ignorait, aucun de ces projets n’éveillait le moindre enthousiasme chez elle. Au fond d’elle, elle se demandait ce que la vie pouvait bien lui réserver de nouveau. Ses filles étaient grandes, elle possédait une belle maison, avait un mari aimant. Pourquoi alors cette déprime passagère ? Son crush pour Glenn Bennec quelques semaines plus tôt avait certainement un lien avec son état mélancolique. Toutefois, en était-ce la cause ou l’effet ? Se sentait-elle mal parce qu’elle avait craqué pour cet homme, ou avait-elle craqué pour lui parce qu’elle n’était pas épanouie ? Pour la première fois, elle ressentait aussi une lassitude au travail. Elle s’imaginait les vingt-cinq prochaines années comme directrice d’école et elle était prise d’angoisse. Pourtant, elle n’avait jamais eu d’ambition professionnelle, elle avait toujours voulu enseigner, mais, ces dernières années, les conditions du métier s’étaient dégradées et elle supportait de moins en moins les lourdeurs administratives, les parents d’élèves et, il faut le dire, parfois les élèves. Elle était à un tournant de sa vie, totalement perdue. S’il lui prenait l’envie de quitter son boulot, qu’adviendrait-il d’elle ? Son coup de cœur pour Bennec avait aussi été le révélateur de sa dépendance financière vis-à-vis de Titouan. Les prix de l’immobilier avaient explosé et son salaire était trop modeste pour louer un logement. Elle allait avoir quarante-deux ans et se sentait coincée. Jamais, en vingt ans de vie commune, elle n’avait eu envie de se séparer de Titouan. Du reste, elle n’était pas certaine d’en avoir vraiment envie. Elle prenait juste conscience que, si elle voulait prendre le large, elle ne le pourrait pas, en tout cas pas sans devoir affronter des conséquences catastrophiques. Elle était soudain en colère contre elle-même. Elle qui avait toujours prôné l’indépendance à ses filles, elle avait l’impression d’être une femme d’un autre temps. Et lorsqu’elle se regardait dans la glace, avec cette ride du lion qui s’était creusée au milieu du front, cela ne faisait qu’amplifier son sentiment de lassitude.
Les filles remontèrent de la salle de jeux en se poursuivant. Alizée faisant mine de chercher à frapper sa sœur qui avait manifestement gagné la partie. Elles tournaient à présent autour de la table de la cuisine, manquant de faire voler en éclats la vaisselle. Titouan arriva, un grand sourire aux lèvres, amusé de voir ses grandes jouer comme des petites filles. Véritable papa poule, il se désolait de les voir grandir aussi vite. Il ne cessait de dire à Morgane qu’il aurait aimé ralentir le temps, revenir en arrière, lorsqu’ils les promenaient encore toutes les deux dans leur poussette double sur le Sillon. Il parlait du passé comme d’une époque bénie, alors que, pour Morgane, le jour béni avait été celui où elle avait enfin pu se débarrasser de ce tank.
— Arrêtez de hurler, râla Morgane, contrariée.
Mais les filles se pourchassèrent de plus belle.
— Arrête plutôt ta musique de daronne, pouffa Océane sans aucun respect.
Morgane, désabusée, poussa un profond soupir.
Titouan vint l’embrasser dans le cou.
— Laisse-les, pour une fois qu’elles s’amusent ensemble au lieu de s’écharper.
— Elles ne s’amusent pas, elles se courent après.
— C’est pareil, non ?
Il l’embrassa de nouveau.
— C’est en train de brûler, on dirait.
Il avait raison : submergée par ses idées noires, elle en avait oublié le dîner.
— Je vais m’en occuper.
Sans lui laisser la possibilité de répondre, il baissa le gaz, sortit la pâte du réfrigérateur et prépara quatre galettes saucisses dignes d’une crêperie quatre étoiles en deux temps, trois mouvements. Puis il éteignit le four et l’entrouvrit pour que la tarte fine soit à la température idéale pour le dessert.
— C’est un métier, glissa Alizée à sa mère, gentiment moqueuse.
Elle aurait dû le savoir, elle, la spécialiste en pédopsychologie : ses filles arrivaient à l’âge où elles étaient censées tuer leur mère. Elle n’aurait pas dû se vexer de les entendre la rabaisser à longueur de journée et de les voir lui préférer leur père. Elle aurait même dû se réjouir de leur bon développement psychique. Malgré ses connaissances sur cette étape de l’adolescence, elle ne le vivait pas bien du tout. Elle avait espéré qu’Alizée, jusqu’ici plus bébé que sa sœur, resterait encore un peu dans ses jupes, mais, malheureusement, sa cadette enviait l’envol de sa sœur et imitait toutes ses attitudes de rébellion.
Quelques semaines plus tôt, à l’heure du déjeuner, alors qu’elles mangeaient leur casse-croûte, Marie lui avait avoué qu’elle l’enviait, avec son mari parfait et ses deux grandes filles parfaites. Il lui manquait peut-être juste un chien pour qu’elle meure de jalousie, avait conclu son amie en riant. Marie avait la quarantaine, comme Morgane, mais n’avait jamais eu de relation durable ni d’enfants. Elle avait confié à Morgane qu’elle s’était longtemps échinée à attendre un homme marié, puis, après avoir cru en rencontrer un libre et s’être fait quitter, elle avait traversé un long passage à vide, avant de se mettre aux relations plus légères. Elle s’était initiée aux sites de rencontres. Marie y trouvait pleinement son compte. Elle choisissait des hommes qui lui plaisaient, c’était doux et ça se terminait lorsque les deux étaient lassés. Elle s’était évidemment parfois trompée, avait découvert quelques petits arrangements avec la réalité de la part de certains candidats, mais n’avait jamais eu de problème. Son expérience était très éloignée de la vision que Morgane se faisait de ces sites, selon laquelle ils n’étaient pas épanouissants et empêchaient toute rencontre sincère. Morgane s’étonnait de la confiance de Marie. Elle n’aurait jamais pu se rendre à un rendez-vous avec un homme qu’elle n’aurait pas vu évoluer dans son environnement, sur lequel elle n’aurait pas pu se renseigner. Lorsqu’elle avait fait la connaissance de Titouan, elle avait d’abord cherché s’ils avaient des amis communs avant de sortir avec lui, elle n’avait pu s’empêcher de mener sa petite enquête sur lui, l’air de rien. Elle avait avoué à Marie qu’elle avait toujours eu trop peur des tueurs en série pour s’inscrire sur des sites de rencontres. Elle ne l’avait jamais fait, même avant Titouan. Elles avaient toutes les deux explosé de rire. Selon Marie, elle avait manqué sa vocation de flic, si elle avait envie de changer de boulot, qu’elle y songe pour une éventuelle reconversion. Morgane s’était sentie ridicule. Elle mesurait subitement combien elle s’était montrée prudente dans sa vie jusqu’ici, à ne prendre aucun risque, ni professionnel ni personnel. Si une nouvelle aventure attendait Marie chaque soir, c’était la même routine qui attendait Morgane. Que s’était-il passé pour que cette routine, qu’elle avait elle-même construite et voulue, lui pèse soudain ? Elles terminaient leur repas dans le parc en face de l’école quand Bennec arriva à moto et se gara juste devant elles. Il enleva son casque et salua Morgane avec un sourire ravageur. Aux contorsions de Morgane pour cacher son émotion, Marie devina sans mal l’origine de ses tourments. Elle en pinçait donc elle aussi pour le prof de sport ! Morgane lui avait intimé de parler moins fort. Elle ne le connaissait pas, ils avaient juste échangé deux mots un matin alors qu’elle avait amené Océane au club de surf où il faisait une session avec ses élèves. Elle ne lui avait jamais parlé auparavant. Et plus jamais depuis. Mais c’est vrai qu’elle était comme une gamine lorsqu’elle le croisait. Elle était ridicule, n’est-ce pas ? Marie l’avait regardée avec bienveillance et lui avait alors pris la main. Elle ne faisait rien de mal. Titouan aussi devait avoir des coups de cœur. C’était humain. Comme faire autrement lorsqu’on est en couple depuis vingt ans et qu’on s’apprête à vivre les quarante prochaines années ensemble ? Morgane n’avait jamais envisagé les choses sous cet angle, car elle n’avait jamais eu d’attirance pour personne d’autre que Titouan en dix-huit ans de mariage. Marie avait ri, c’était déjà un petit miracle qu’ils soient encore ensemble. Ce n’était pas Bennec qui allait remettre en cause ce qu’elle avait bâti avec Titouan. Quand bien même elle passerait une nuit avec lui…
Morgane était en train de se remémorer les paroles déculpabilisantes de Marie quand elle reçut un message. Elle le lut discrètement : « Tu ne m’as pas donné ta réponse pour demain soir… »
— C’est qui ? demanda Titouan.
— Marie, mentit Morgane. Elle organise un petit truc chez elle demain avec les collègues pour son anniversaire.
— À quelle heure ?
— 20 heures.
— Je suis désolé, je pourrai pas t’accompagner, je serai au resto, comme d’habitude…
Évidemment, que Morgane savait que Titouan ne serait pas disponible. C’était la raison pour laquelle elle avait choisi cet horaire.
— Trop triste, tu loupes une soirée entre profs, ironisa Alizée.
— J’adore les profs, la preuve, j’en ai épousé une, lui répondit Titouan en caressant la cuisse de Morgane.
— Ta fille a raison, répondit Morgane, ça va être vraiment barbant, mais elle n’a pas beaucoup d’amis dans la région, ce ne serait pas sympa que je n’y aille pas.
— Youpi, une soirée sans parents, se réjouit Océane.
Toute la famille se mit à rire. Morgane, un grand sourire aux lèvres, termina son verre de vin. Elle attrapa son téléphone et répondit au message. « C’est OK », puis elle effaça les deux messages comme elle le faisait avec tous ceux reçus de ce numéro de téléphone qu’elle n’avait pas répertorié dans ses contacts. Elle avait du mal à cacher son excitation. Son cœur battait la chamade quand elle reçut un dernier message : « J’ai tellement hâte. À demain soir. Glenn. »
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