Les Romans de l’interdit
Préface
Le moment est peut-être proche où justice sera pleinement rendue à l’œuvre de Benito Pérez Galdós. Non qu’il ait jusqu’ici manqué de compliments : il aura en France surtout manqué de lecteurs. En Espagne, sa malédiction est d’une nature rigoureusement inverse mais elle aboutit au même résultat : Galdós y est trop institutionnel, trop connu, et ses livres n’y sont ainsi jamais assez lus.
En 2020, l’Espagne a célébré le centenaire de la mort de l’écrivain ; ce fut l’occasion pour de nombreux auteurs espagnols d’exprimer leur reconnaissance et plus rarement leurs critiques à l’endroit de don Benito. En fait d’hommages, des débats purement littéraires – délicieusement littéraires –, comme notre nouveau siècle les néglige trop souvent. C’est pourquoi nous avons décidé d’ouvrir cet ouvrage avec un extrait de ces divisiones de opiniones qui démontrent combien un grand écrivain demeure un « homme éternel », pour les meilleures raisons du monde.
Almudena Grandes
Le 13 mai 2018
Vive Galdós !
Ne pas pouvoir m’arrêter de lire Galdós est le fait marquant de mon adolescence.
Été 1975. Je venais d’avoir 15 ans et lire était mon occupation favorite. C’est pour cela que l’été était pour moi une longue torture.
Dans ma maison de Madrid, il y avait beaucoup de livres, tellement de livres que personne ne s’apercevait des trous que mes lectures provoquaient dans les rayons. Je ne demandais pas d’autorisation pour les prendre, mais personne ne me reprochait de le faire, sauf mon père, parfois, quand il me surprenait en train d’en lire un parmi ses préférés. Je faisais une bonne affaire, car il me le reprenait et me l’échangeait contre un neuf qui devenait mien pour toujours. Mais en été, quand nous nous installions dans la maison que mon grand-père possédait à Becerril de la Sierra, lire devenait un problème.
Il n’en avait pas toujours été ainsi. À la fin de mon enfance et au début de mon adolescence, j’avalai une collection presque entière de romans d’aventures des éditions Molino, avec une couverture vert clair ornée d’un dessin à l’encre de Chine, qui avaient appartenu autrefois à mon père et à ses frères. D’où mon attachement à un genre qui m’avait rendue très heureuse pendant si longtemps, jusqu’à ce que je me lasse de les relire. Que me restait-il ? J’essayai Agatha Christie, mais au bout de quatre romans, je devinais avant la fin qui était l’assassin et m’en désintéressais aussitôt. Simenon ne m’a jamais attirée. À part les classiques cachés de ma tante Charo, il n’y avait dans cette maison que quelques best-sellers, que personne n’avouait bien sûr avoir achetés, ainsi qu’une collection complète de six tomes, reliés en cuir rouge, des éditions Aguilar, avec le portrait d’un monsieur barbu imprimé en or sur la tranche qui me faisait très peur, parce que les pages étaient en papier bible et que le texte était imprimé sur deux colonnes. Je savais que ces livres avaient appartenu à mon grand-père. Je savais qu’il les aimait beaucoup, parce que dans sa maison de Madrid il y avait une collection identique. Je savais que tout ce qui provenait de mon grand-père avait toujours été bon pour moi mais, même en le sachant, je résistais avec entêtement, jusqu’à ce que la faim de livres provoque ma reddition. Un matin de la fin du mois de juillet, je m’approchai précautionneusement de l’étagère où ils avaient élu domicile, je glissai un doigt sur le cuir doux, ridé de leur couverture ; je préférai les romans aux Épisodes nationaux et je pris très soigneusement le tome IV. Je m’approchai de la fenêtre avec le volume dans la main et je me décidai.
Maintenant je sais que don Benito avait conçu un plan pour moi, parce que le premier roman que je trouvai, le premier que je lus, fut Tormento, la sombre et malheureuse passion d’un prêtre pour une orpheline, l’histoire impossible d’un véritable amour racontée avec une mystérieuse tendresse, une compassion profonde, subtile, qui m’impressionna alors, quand je n’arrivais pas à me mettre dans la tête qu’un romancier espagnol puisse éviter avec tant d’élégante grâce le mélodrame bon marché et la morale encore meilleur marché – ce qui m’impressionne moins aujourd’hui. C’est ainsi que je lus, bouche bée, Tormento et, ensuite, tout le reste, d’abord les romans, ensuite les Épisodes nationaux, et je recommençai depuis le début. Certains livres me plaisaient plus et d’autres moins, mais cela m’importait peu. Rien n’avait plus d’importance que le fait de découvrir que je ne pouvais pas m’arrêter de lire Galdós, avec une avidité inapaisable, et c’est là un des rares traits, sinon le seul, que je retiens de mon adolescence.
Le 10 mai 2018 on a célébré le 175 e anniversaire de la naissance de Benito Pérez Galdós. Je l’ai fêté en me souvenant que, dans la première séance qui suivit la victoire de Franco, la mairie de Las Palmas de Grande Canarie décida de rayer la naissance de l’écrivain du registre de l’état civil. C’est ainsi qu’on le condamna à une inexistence civile avec le même acharnement dont firent preuve ensuite beaucoup d’écrivains en le condamnant à la mort littéraire, des gens en majorité objectivement médiocres, qui se complurent à le mépriser, à l’humilier, à l’ignorer ou à l’appeler « don Benito, l’épicier ». Tant d’efforts pour rien.
Aujourd’hui je trinque à leur échec, et je lève un verre imaginaire en criant : vive Galdós !
Vive Galdós !
Almudena Grandes
Le 4 janvier 2020
Galdós :
pour comprendre l’Espagne d’aujourd’hui
En février 1897, Benito Pérez Galdós lisait son discours d’entrée à l’Académie royale espagnole. Dans ce texte intitulé « La société
contemporaine comme matière romanesque 1 », il exposait ce que l’on appelle aujourd’hui sa poétique, sa façon de s’approprier le genre romanesque, les ambitions et les intentions qui ont guidé son écriture. Mais au-delà de l’émotion, de l’admiration, du plaisir, la principale raison de lire aujourd’hui l’autre grand narrateur espagnol de tous les temps, c’est sa prodigieuse capacité à nous expliquer ce qui s’est passé et ce qui se passe encore aujourd’hui.
Galdós n’a jamais été neutre vis-à-vis de la politique et, à ses débuts, il s’enthousiasme pour les nouveaux idéaux démocratiques. La Fontaine d’or, son deuxième roman, a été publiée en 1871, un an avant la sortie du premier des Épisodes nationaux qui le prendront pour modèle. Dans La Fontaine, Galdós remonte au Madrid de 1821, au moment où les libéraux retrouvent l’espoir. L’odieux Ferdinand VII a prêté serment à la Constitution. Le bonheur du peuple, le progrès, la naissance d’une Espagne plus moderne et égalitaire se profilent à l’horizon. C’est à ce titre que Bozmediano excuse les exaltés qui ont agressé dans la rue un pauvre vieillard. Il n’y a pas de révolution sans excès, dit-il à cet homme tandis qu’il le raccompagne chez lui, assurant que le gouvernement mettra fin à ces violences. Le vieillard se tait. Bozmediano ne peut pas savoir que c’est précisément ce vieil homme qui paie avec l’argent de Ferdinand les agitateurs, les incendiaires, les énergumènes chargés de soulever le peuple pour le convaincre que seul le pouvoir absolu d’un roi tyrannique lui garantira la paix et le bonheur.
Tout au long des Épisodes nationaux, Galdós développe cette amère constatation liminaire dans un tragique chapelet d’espérances frustrées, de révoltes armées et de guerres civiles qui commencent toujours de la même façon. Dans les régions les plus riches d’Espagne, le Pays basque, la Navarre, la Catalogne, la vieille aristocratie et la bourgeoisie émergente, qui n’ont rien à gagner avec les plans de modernisation des gouvernements libéraux de Madrid, lèvent des armées sous la bannière de Dieu, de la Tradition et du Roi absolu incarné par don Carlos, le frère cadet de Ferdinand VII, encore plus réactionnaire que lui. À partir de 1833, les
carlistes 2 perdent toutes les guerres qu’ils entreprennent, mais ils sont toujours si généreusement pardonnés par les vainqueurs qu’ils peuvent sans cesse recommencer à conspirer. Ainsi, en 1840, en 1849 et en 1876, quand il semble que tout est terminé, tout recommence souterrainement.
Nous, les lecteurs de Galdós, nous avons une vision plus ample et plus vraie de ce que nous sommes en train de vivre, une vision dont sont privés les Espagnols qui ne l’ont jamais lu. Nous savons pourquoi l’indépendantisme catalan supprime le e XIX siècle dans son récit, pourquoi il préfère insister lourdement sur le e XVIII, comme s’il nous était plus proche. Nous savons que les partisans de la manière forte aiment s’appeler des « modérés » tandis que, de la même façon, l’extrême droite utilise à son profit des termes comme « centre droit » ou « constitutionnalisme ». Nous savons que le républicanisme n’a pas été un virus étranger inoculé traîtreusement au peuple espagnol ignorant de 1931, mais une aspiration solidement ancrée dans la pensée progressiste espagnole depuis les Cortes de Cadix. Le terme « libéral » existe dans presque toutes les langues du monde, il prend ses racines dans la langue espagnole et c’est précisément pour cela que Franco a essayé de rayer le souvenir du e XIX siècle de « son » Espagne, en le condamnant à rester dans des limbes dont il n’est pas encore sorti. Nous savons aussi, et peut-être surtout, que la seule guerre civile que nous connaissons par ce nom – comme si les guerres carlistes n’avaient pas existé – a été le dénouement d’un conflit qui a duré plus d’un siècle. Depuis 1812, deux Espagne ont lutté sous des bannières opposées. La liberté, le progrès, l’égalité combattirent la tradition, le cléricalisme, la réaction sans réussir à se forger un futur. Le pays où je suis née était encore le produit de leur défaite. Galdós n’a jamais été neutre et en fin de compte son désespoir est presque total. En 1897, Misericordia a signé le naufrage de tous les rêves. La Restauration a asphyxié les illusions de Bozmediano, les tentatives de modernisation recouvertes de poussière.
La bourgeoisie, qui aurait dû être le moteur de la transformation sociale, imitait le proverbial égoïsme de l’aristocratie, au lieu d’être le guide d’un État démocratique. Les classes moyennes n’aspiraient qu’à monter dans le même ascenseur, en oubliant les plus pauvres, qui se laissaient mourir dans le caniveau.
La dignité de Benina 3
Benina demande l’aumône à la porte d’une église pour nourrir sa maîtresse, une dame ruinée qui mange ce que sa domestique lui donne.
Benina court, va et vient, demande qu’on lui prête un douro 4, met en gage, rachète, s’épuise dans une lutte implacable et trouve encore le moyen de secourir ceux qui possèdent moins qu’elle. Galdós, créateur de personnages féminins extraordinaires, grâce auxquels il a raconté le monde avec autant d’ambition que celle qu’il a déployée dans ses personnages masculins, a mis en Benina, dans sa noblesse, sa générosité, sa tendresse, le dernier de ses espoirs. Elle garde le fragile brin de vitalité que conserve l’Empire moribond, replié sur lui-même et rouillé, qui mérite peut-être encore d’avoir une chance de renaître. Lire Galdós, c’est comprendre l’Espagne, faire naufrage avec elle, trouver des raisons pour continuer à croire.
C’est pour cela aussi qu’il est un auteur essentiel.
Antonio Muñoz Molina
Le 13 février 2020
Pour défendre Galdós
Une tradition espagnole consiste à faire preuve de modernité
en prenant de haut l’auteur des Épisodes nationaux
Le vieux Borges disait que ne pas lui attribuer le prix Nobel de littérature était devenu une ancienne tradition scandinave. Sachant qu’une autre tradition, espagnole celle-ci, consiste pour un romancier à faire preuve de modernité en méprisant Galdós. L’un des premiers à avoir suivi cette voie est Valle-Inclán qui lui devait en vérité beaucoup, tant sur le plan personnel que sur celui de l’éducation littéraire et politique. Valle-Inclán lança une blague sordide en appelant Galdós « don Benito, l’épicier » et l’éclat de rire espagnol n’a depuis jamais cessé de retentir. Galdós n’aurait
été qu’un épicier, un écrivain démodé, vulgaire, un 5 costumbrista, un bouseux.
Le dernier en date à avoir perpétué cette ancienne tradition est Javier Cercas, dans un article de la semaine dernière publié dans El País. Cercas a tout à fait le droit de ne pas aimer Galdós, mais peut-être pas celui de le réduire à une caricature. Galdós a consacré une vie de travail pour atteindre l’excellence dans ses grands romans et dans le cycle prodigieux des Épisodes nationaux, mais Javier Cercas, lui, se contente de quelques paragraphes pour le disqualifier. Cercas dit : « Dans ses romans, il prend systématiquement parti et, préoccupé par la diffusion des causes dans lesquelles il croit, il dit au lecteur ce qu’il doit penser au lieu de laisser le lecteur penser par lui-même. » En effet, Galdós s’est engagé depuis tout jeune dans une cause en laquelle il croyait et qui lui importait beaucoup, celle de la liberté espagnole, du mouvement, toujours menacé et fragile, vers l’établissement d’un système politique qui garantirait les droits des citoyens et le progrès social. À peine arrivé à Madrid, il partagea l’enthousiasme de la révolution de 1868 et il vécut aussi pendant les années suivantes l’effondrement de ces espoirs et le retour au pouvoir de ceux qui le possédaient avant même les Cortes de Cadix : l’Église catholique, l’aristocratie parasite, les militaires profiteurs et tyranniques. Très jeune encore, dans ses premiers romans, il fait des recherches sur l’exemple historique du despotisme obscurantiste de Ferdinand VII et sur la désastreuse incompétence de la majeure partie des libéraux qui s’opposèrent à lui. La fougue politique, le besoin de comprendre, le désir d’imaginer de façon romanesque le passé lui permirent de transcender très rapidement le schématisme dans lequel il était manifestement tombé dans sa première période. Et, dans ce cheminement vers la maturité, il fut aidé aussi bien par son sens critique, sa capacité naturelle à observer et à écouter, que par la connaissance des meilleurs romans européens publiés alors. Galdós n’est pas un provincial espagnol isolé du monde. Ricardo Gullón et Stephen Gilman ont fait des recherches ô combien subtiles et érudites sur le dialogue que Galdós avait entretenu avec les romanciers européens de son temps. Il s’inspira tout d’abord de Balzac et de Dickens, et quand apparurent Flaubert, Zola et les grands écrivains russes, il était informé de ce qu’ils
écrivaient, souvent poussé par sa grande amie Pardo Bazán 6, de même qu’il avait su apprendre d’un écrivain plus jeune que lui qui avait publié un
magnifique roman, un certain Leopoldo Alas 7.
Un romancier apprend dans le grand livre de la vie et dans les romans. C’est en observant la vie politique et la vie quotidienne, en voyageant régulièrement en Europe, en parcourant l’Espagne grâce à des voyages qui lui procurèrent une connaissance variée et profonde du pays que Galdós a créé petit à petit un monde romanesque qui est à l’opposé du simplisme pédagogique et doctrinaire que Cercas prétend lire dans ses romans. Les Épisodes nationaux se présentent dans la première série comme des estampes patriotiques d’héroïsme populaire, mais, très rapidement, ils se transforment en quelque chose de beaucoup plus complexe, de plus sombre et de plus désolant. Dans la deuxième série, il n’y a presque plus de héros : il y a surtout des bourreaux et des victimes, des personnages déchirés entre la noblesse des idéaux et la vulgarité des ambitions, l’opportunisme, le délire stérile. Je ne sais pas comment on peut qualifier de simpliste quelqu’un qui a fait le portrait à la fois banal et tragique du colonel Riego, le héros libéral de 1820, qui nous apparaît comme un écervelé et un irresponsable, quelqu’un qui monte sur l’échafaud en ayant l’aspect sinistre d’une peinture noire de Goya. Zumalacárregui, le premier épisode de la troisième série où sont racontées avec amertume les horreurs de la guerre carliste, est centré sur une ambiguïté totale. […] Cercas semble être choqué qu’on le situe sur le même plan que d’autres grands romanciers européens. Mais il convient de se demander si les usuriers de Balzac ou de Dickens ont la variété humaine et romanesque du Torquemada de Galdós dont l’ascension sociale est magistralement racontée par la transformation de son vocabulaire, ou s’il y a un personnage féminin de Flaubert ou de Zola qui soit quelque part décrit avec la profondeur, la perspicacité, la finesse littéraire et psychologique de beaucoup de femmes conçues par Galdós – et pas seulement dans Fortunata y Jacinta ; je pense à Amparo dans Tormento, à Isidora dans La Déshéritée, à Benina dans Misericordia, à l’extraordinaire Tristana. Dans chacune d’entre elles, se perfectionne cette troisième personne employée par Galdós dont le point de vue se déplace d’un personnage à l’autre avec la souplesse d’une caméra qui n’arrête pas de se mouvoir et qui n’attire jamais l’attention sur elle-même.
Cercas dit que l’une des raisons de notre ferveur renouvelée pour Galdós provient de ce que « le roman espagnol vit un retour à un réalisme didactique, moralisateur et édifiant ». Il est vrai qu’aujourd’hui il y a des romans qui relèvent du manifeste doctrinaire. Mais Galdós, pour celui qui le lit attentivement et, si possible, sans arrogance, est un antidote contre les simplifications et le clivage moderne entre les bons et les méchants. Sa passion pour la liberté et la justice est inséparable de son talent de romancier : en décrivant des êtres humains authentiques, des hommes et des femmes, des bourgeois et des travailleurs, des enfants et des vieillards, des puissants et des mendiants, Galdós nous livre la grande leçon universelle du roman, à savoir que la vie réelle se situe au-dessus de toutes les doctrines.
Mario Vargas Llosa
Le 19 avril 2020
Pour Pérez Galdós
Je considère Javier Cercas comme un des meilleurs écrivains de notre langue et je crois que, lorsque l’oubli aura enseveli ses contemporains, au moins trois de ses chefs-d’œuvre – Les Soldats de Salamine, Anatomie d’un instant et L’Imposteur –, trouveront des lecteurs curieux de savoir à quoi ressemblait notre époque, si déconcertante. C’est aussi un homme courageux. Il aime sa terre de Catalogne, il y vit et quand il écrit des articles de politique où il critique la démagogie indépendantiste, il est convaincant et impossible à contredire.
Dans la très courtoise polémique qui l’a opposé il y a quelque temps à Antonio Muñoz Molina à propos de Benito Pérez Galdós, Cercas dit qu’il n’aime pas la prose de l’auteur de Fortunata y Jacinta. « On ne discute pas des goûts et des couleurs », disait mon grand-père Pedro. Tout le monde a bien sûr le droit d’avoir une opinion, même les écrivains. Que Cercas le dise à l’occasion du centenaire de la mort de Pérez Galdós, quand toute l’Espagne le commémore et le célèbre, relève bien sûr de la provocation. Moi, par exemple, je n’aime pas Marcel Proust et je l’ai caché pendant de nombreuses années. Je confesse que je l’ai lu à contrecœur. Que j’ai eu du mal à terminer À la recherche du temps perdu, une œuvre interminable, et que je l’ai fait difficilement, contrarié par ses très longues phrases, la frivolité de son auteur, par sa société égoïste et surtout ses murs de liège, édifiés pour ne pas être distrait par les bruits du monde réel (qui me plaisent tellement). Je crains que, si j’avais été lecteur chez Gallimard quand Proust a présenté son manuscrit, j’en aurais déconseillé sa publication, comme le fit André Gide (il s’est repenti tout le reste de sa vie de cette erreur). Tout ça pour dire que dans cette polémique, je suis du côté de Muñoz Molina contre mon ami Javier Cercas.
Je crois terriblement injuste de dire que Benito Pérez Galdós était un mauvais écrivain. Il a été le meilleur écrivain espagnol du e XIX siècle, et probablement le premier écrivain professionnel dans notre langue. À son époque, en Espagne ou en Amérique latine, il était impossible qu’un écrivain vive de ses droits d’auteur, mais Galdós a eu cette chance d’avoir une famille aisée qui l’admirait et l’entretenait, lui permettant de suivre sa
vocation et surtout de garder son indépendance, et d’écrire librement 8.
Il est né à Las Palmas de Grande Canarie le 10 mai 1843, fils du lieutenant-colonel Sebastián Pérez, chef militaire de l’île qui avait en outre des terres et plusieurs affaires auxquelles il consacrait une bonne partie de son temps. Il était le dixième et dernier enfant d’une fratrie, et sa mère doña María de los Dolores de Galdós, une femme de caractère, portait la culotte à la maison. Elle avait décidé que Benito, tombé amoureux d’une cousine, partirait pour Madrid à dix-neuf ans afin d’y étudier le droit. Benito lui
obéit, s’inscrivit à la Complutense 9, mais se désintéressa très rapidement de ses études. Attiré par le journalisme et la vie de bohème madrilène – les cafés où se réunissaient les peintres, les écrivains, les journalistes et les hommes politiques –, il s’orienta naturellement vers la littérature. Et il le fit, manifestant un amour pour Madrid qu’aucun auteur n’a égalé jusqu’ici. Il fut le plus fidèle et le plus grand connaisseur de ses rues, commerces et pensions, de sa typologie humaine, de ses mœurs et métiers, et bien entendu de son histoire.
Il y existe des photos où l’on peut voir la foule des Madrilènes venus accompagner sa dépouille le 5 janvier 1920 jusqu’au cimetière de l’Almudena. Au moins 35 000 personnes vinrent lui rendre un hommage posthume. Bien que tous ceux qui suivaient son corbillard n’eussent pas dû le lire, il avait acquis une énorme popularité. À quoi était-elle due ? Aux Épisodes nationaux. Il fit ce que Balzac, Dickens et Zola, pour lesquels il éprouva toujours de l’admiration, firent dans leur pays respectif : raconter en roman l’histoire et la réalité sociale de son pays et, bien que sans doute il ne surpasse ni le Français ni l’Anglais (tout en étant supérieur à Zola), il transforma le vécu en matière littéraire, mettant à la portée du public une version agréable, animée, bien écrite, avec des personnages vivants et une documentation fiable, d’un siècle décisif pour l’histoire espagnole : l’invasion française, la lutte pour l’indépendance contre les armées de Napoléon, la réaction absolutiste de Ferdinand VII, les guerres carlistes.
Son mérite n’est pas de l’avoir fait, son mérite réside dans la méthode qu’il a employée : sans parti pris idéologique, en essayant de faire la différence entre le tolérable et l’intolérable, le fanatisme et l’idéalisme, la générosité et la mesquinerie, même chez ses adversaires. C’est ce qui retient le plus l’attention en lisant les Épisodes : son effort d’impartialité. Personne n’est plus éloigné de l’Espagnol caricatural, borné et inconditionnel, que Benito Pérez Galdós. Cette probité morale donne aux Épisodes nationaux un aspect équitable et c’est pour cela que nous, lecteurs, nous nous sentons, de Trafalgar à Canovas, si proches de l’auteur.
Javier Cercas
9 janvier 2021
Le mérite de Galdós
Au début de l’année dernière, un article sur Galdós publié dans ces pages a déchaîné une polémique qui a fait de moi l’ennemi numéro un de don Benito. C’est un titre tout à fait immérité. Et maintenant que l’année du centenaire de Galdós se termine, je crois au contraire le moment venu de vanter ses mérites.
Dans sa réponse à mon article, Muñoz Molina m’associait à ceux qui considèrent Galdós comme un Espagnol provincial et coupé du monde. Je n’ai jamais pensé une telle chose. Galdós est un homme cultivé, qui a voyagé et qui a compris immédiatement un point essentiel : Cervantès fonde le roman moderne avec le Quichotte, mais par la suite – comme l’a écrit Jorge F. Montesinos – les Espagnols voient le roman leur échapper littéralement des mains, et le genre émigrer vers d’autres pays européens où l’on a compris bien avant et beaucoup mieux la révolution inaugurale de Cervantès. Les causes de cette catastrophe sont complexes, mais elles sont en rapport avec la décadence générale du pays et son aversion séculaire pour la modernité, cette invention de Cervantès et de Descartes. Ce qui est sûr, c’est que vers 1870, quand Galdós publie son premier roman, l’Europe assiste à une éclosion du genre tandis qu’en Espagne, c’est à peine s’il existe des romans dignes de ce nom. C’est le premier mérite de Galdós : s’appuyant sur l’avant-garde européenne du moment, l’écrivain s’embarque dans un projet littéraire ambitieux, d’une ampleur inédite, afin de jeter les bases d’une tradition romanesque qui brillait par son absence en Espagne. Le succès fut indiscutable. La preuve en est que tous – ou presque tous – ses contemporains contractèrent une dette envers lui, et même beaucoup de ses successeurs, y compris les plus ingrats ; ni les Mémoires d’un homme d’action de Baroja ni La Guerre carliste de Valle-Inclán ne sont concevables sans les Épisodes nationaux parus avant eux… Par ailleurs, de nos jours, on a coutume d’appeler « expérimentaux » les auteurs qui respectent les canons antiréalistes des années 1920 ou des années 1970 du siècle passé, même si l’écrivain se contente d’appliquer inlassablement la même formule, devenant ainsi un imitateur infatigable de lui-même. En vérité, un écrivain expérimental, c’est celui qui ne se résigne jamais à se contenter de la même formule, qui ne reproduit jamais ce qu’il sait faire, qui se lance dans une recherche permanente et hasardeuse de nouvelles formes pour exprimer des choses nouvelles. C’est ce que fit Galdós, du moins dans ses meilleures années, lui qui part du roman de Balzac ou Dickens des années 1870 – il les appelait romans à thèse – pour aller vers les romans de Zola des années 1880 – naturalistes – et les tolstoïens des années 1890 – les spiritualistes. Un écrivain qui ne court pas de risques n’est pas un écrivain, c’est un notaire. Galdós en a couru beaucoup (lisez s’il vous plaît La
Incógnita 10 11 et Realidad et restez-en étonnés). Pourquoi ? Parce que Galdós est un avant-gardiste, Galdós est un expérimentateur. C’est là que réside une grande partie de son mérite.
Et ses défauts ? J’ai essayé de le montrer dans mon premier article : son irrépressible propension pédagogique – la « maudite bonne intention », comme l’appelle Onetti –, qui l’amène souvent à transformer sa littérature en un instrument explicite au service des nobles causes qu’il défendait. Ce n’est pas une opinion, c’est un fait : plus d’une fois Clarín, son ami et peut-être son meilleur critique, le lui a reproché. La grande littérature apprend beaucoup, à condition de ne pas se proposer de le faire – dès qu’elle passe de l’implicite à l’explicite, elle cesse d’être grande (et d’enseigner). C’est le problème de Galdós, d’où l’interventionnisme compulsif de ses narrateurs (quand il réussit à le réprimer, comme dans Fortunata y Jacinta, il écrit ses meilleurs romans). Plus qu’une certaine négligence stylistique que Flaubert reprochait à juste titre à Balzac et Tchekhov à Dostoïevski, c’est ce prurit didactique qui empêche le plus éminent des romanciers espagnols du XIXe siècle de s’élever à la hauteur des plus remarquables de ses contemporains. Et d’occuper une place à part, réservée, dans notre langue, à Cervantès, Quevedo, Góngora ou Borges.
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