Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 31 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre XXX

 

Tormento hésitait à entrer ou à se retirer. « Je crois que je l’ai vaincu, pensait-elle, mais je n’en suis pas encore sûre. Ce qui me donne de l’espoir, c’est qu’il ne fait jamais les choses à moitié. S’il commet des méchancetés, il ne s’arrête jamais ; s’il lui prend de vouloir faire le bien, il est capable d’aller plus loin que quiconque. » Le fauve réapparut brusquement, le visage transformé, les mains tremblantes.

— Ah ! chienne, lui dit-il, si je ne t’aimais pas comme je t’aime… J’arrive encore à valoir plus que toi et à faire ce que tu ne feras jamais. Tu parles de te tuer… ! Comment en serais-tu capable, petite sotte, toi qui as peur d’une piqûre d’épingle… ?

À ce moment, ils entendirent du bruit dans l’escalier et ensuite un terrible grincement de la porte qui s’ouvrait. Tous les deux prêtaient attention. Amparo, effrayée, se rendit compte que ceux qui étaient entrés avançaient déjà dans le couloir.

— Ma sœur ! murmura don Pedro.

En entendant ce mot, la peureuse ne sut plus ce qui lui arrivait. Dans son trouble et sa consternation, elle n’eut que le temps de se cacher précipitamment dans la chambre à coucher. Ah ! Si elle avait tardé deux secondes de plus à fuir, ils l’auraient surprise. Les visiteurs étaient doña Marcelina et le père Nones. Amparo entendit avec terreur la voix de cette dame, et craignant qu’elle n’entre aussi dans la chambre à coucher, elle prit le parti de se cacher dans une armoire. Heureusement, il y avait dans le fond de la chambre une petite pièce triangulaire très étroite, bourrée de vieilles choses dans laquelle elle pourrait se cacher le cas échéant.

Le prêtre, mince et émacié, la dame au visage d’acajou et vêtue de noir s’assirent dans le salon. Le premier avait l’air de sortir d’un tableau du Greco. La seconde avait une parenté avec les Caprices de Goya.

— Mais, dis-moi, espèce de Caribe, tu ne t’es toujours pas enlevé cette énorme barbe de Simon de Cyrène ? dit la sœur au frère. Tu n’as pas honte que les gens te voient avec une touche pareille ?

— C’est qu’il s’équipe pour être missionnaire, madame, observa avec indulgence et jovialité le père Nones en sortant sa blague à tabac. Et comment va cette pauvre femme ?

— Très mal. Il me semble que maintenant elle dort un peu.

— Venons-en au fait, dit Marcelina en s’enfonçant dans un des angles du sofa. Monsieur don Juan Manuel et moi, nous avons tout arrangé. Dans la rue, ce saint homme me disait : « Il faut faire très attention avec cette espèce de barbare. Il s’est échappé de la campagne pour refaire des siennes. Chaque jour qui passe sans que nous l’expédiions aux antipodes, il court plus de risques de se perdre et de nous causer des ennuis. » C’est vrai, mon père ?

— C’est l’Évangile même, répliqua Nones, souriant.

— Bon, bon, ajouta la dame en question. Nous avons déjà organisé ton voyage. Grâce à une dame qui vit avec moi, j’ai trouvé l’argent du billet. Avec ce que les brocanteurs t’ont donné ce matin pour tout cela, et ce que te donne le père Nones… en t’avançant ce que te doit la mairie… remercie-le, par Dieu, tu en as assez pour les frais du voyage. Je t’ai procuré des lettres de recommandation.

— Et moi, je t’en donne une qui est comme du pain bénit, l’interrompit don Juan Manuel.

— Dès que tu arrives, tu prendras possession de ton poste qui est une véritable aubaine d’après ce que l’on dit. Maintenant, réponds. Tu es décidé à partir ?

— Oui, dit Polo résolument.

— Le paquebot part de Marseille le 8, et si tu veux l’attraper, tu dois t’en aller vite dès demain.

— Dès demain.

— Voilà un homme comme je les aime, déclara Nones en donnant une tape affectueuse sur le dos de son ami.

— Je rends grâce au Seigneur, une grâce infinie, s’exclama avec véhémence la dame pieuse, pour ta détermination. Nous verrons si là-bas tu redeviendras ce que tu étais, et si tu t’amendes et te purifies. Il ne te manquera pas de moyens de devenir bon et méritant, parce qu’il y a là-bas beaucoup de sauvages à convertir.

— Tout d’abord, dit Nones ironiquement, ce qui importe, c’est qu’il se convertisse lui et qu’il se conduise bien, ma chère madame, il y aura toujours quelqu’un pour pacifier les autres sauvages.

— Ainsi, cher et malheureux frère, je ne te verrai plus, dit-elle en s’émouvant et en levant un peu la main en direction de ses yeux qui auraient certainement pleuré s’ils n’avaient été de bois. Oh ! tout est fini pour moi. Heureusement que je me console avec mes idées. Je me dis que je suis dans un couvent très grand, que les rues de Madrid sont des cloîtres, que ma maison est une cellule… Je vais, je viens, j’entre, je sors, isolée au milieu du tumulte, silencieuse au milieu de tant d’agitation… Dans cette vie solitaire, les sentiments familiaux vivent toujours en moi… J’ai beau penser à Dieu, je ne peux m’empêcher d’aimer mon frère, et l’idée des difficultés qui l’attendent dans ces terres lointaines me fera passer de très mauvaises nuits… En écoutant la messe ce matin, je me suis dit : « Mais, Seigneur, cet homme ne pourrait-il pas corriger ses passions, ne pourrait-il pas leur mettre un frein comme l’ont fait d’autres qui sont devenus des saints ? Il est si faible, si peu de chose qu’il se laissera dominer par un vice répugnant. » Ah ! mon frère, la haine n’a pas sa place dans mon cœur, mais il y a des moments où je pèche, sans pouvoir m’en empêcher, je pèche en pensant à cette gredine qui t’a tourné la tête en t’éloignant de tes devoirs, oui, je pèche, je pèche… je pèche parce que je suis furieuse…

— Madame, dit le sympathique Nones, ne nous affligez pas maintenant,

nous avons déjà assez de raisons d’être tristes. Mon ami Perico 1 s’en va demain. Le temps qui nous reste à profiter de sa compagnie, employons-le à lui faire fête et à lui manifester notre affection.

— C’est que je n’ai pas confiance en lui, je n’ai pas confiance, ajouta l’excellente dame en le regardant comme on regarde un enfant dont on soupçonne quelque polissonnerie. Vous le connaissez aussi bien que moi et vous n’ignorez pas ses ruses. Par Celedonia, j’ai appris qu’avant d’aller à El Castañar il a reçu cette… Monsieur Nones, ne soyez pas saint au point d’être bête. Vous savez bien qu’il y a un moment, quand nous montions cet escalier fatigant, j’ai dit qu’il me semblait avoir entendu une voix de femme, et que vous vous êtes mis à rire et… souvenez-vous de vos paroles : « Tout est possible… Il n’y a rien de nouveau sous le soleil… En effet, je sens une odeur de femme. »

— Quelle bêtise, balbutia Polo, tout en sueur.

— C’est peut-être une bêtise, mais tu t’arranges pour que l’on pense toujours du mal de toi. Hélas ! mon frère, la seule idée que tu pourrais te condamner me rend malade. Il y a quelques nuits, j’ai rêvé que tu étais parti et que là-bas dans ces terres d’Indiens, où il y a des arbres très grands et où l’on sent l’odeur de la cannelle, du clou de girofle et du camphre, tu étais là-bas, hélas ! dans une hutte, et que tu mourais, oui, que tu mourais d’horribles fièvres en pensant à cette maudite femme, ce qui voulait dire que Dieu ne pouvait te pardonner… Crois-moi, mon frère, je me suis réveillée angoissée avec des sueurs froides… Je n’ai jamais ressenti une angoisse pareille.

— Quelle folie ! redit Polo, épuisé et consterné.

— Madame, indiqua le sympathique Nones, vous allez nous faire pleurer.

— Eh bien, si ce pécheur pleurait trois jours de suite, ça ne lui ferait pas de mal… Je reviens à ce que je disais… Ah ! Vous savez que le mois qui vient, cette fille se marie. Toutes les méchantes personnes ont de la chance. Il ne va pas être déçu, cette espèce de grand benêt !

— Madame, on ne parle pas mal de son prochain.

— Laissez-moi terminer… Et quels cadeaux ! Rosalía Bringas m’a tout montré. Ce matin je l’ai rencontrée à la Buena Dicha et elle a insisté pour que j’aille chez elle. Je n’ai pas pu la vexer et là nous avons parlé au moins deux heures. Elle m’a offert un petit verre et des biscuits.

— Madame, le petit verre me semble dangereux et peut donner lieu à ce que l’on parle trop.

— Je regrette beaucoup, dit Polo, que cette dame et toi vous parliez de ce qui ne vous regarde pas.

À ce moment, Marcelina, qui regardait fixement par terre, se baissa, et sans faire de simagrées, ramassa un objet jeté sur le sol et comme oublié sur la natte. C’était un gant. En le prenant par un doigt, elle le montra à son frère, et elle dit avec une froideur inquisitoriale :

— À qui est ce gant ?

Polo se troubla.

— Ah !… je ne sais pas… ce doit être à… Sans doute à une personne qui est venue ce matin, la sœur de Francisco Rosales, le teinturier. En voilà une bien bonne dit Polo en donnant une tape sur le dos de son ami.

— Je connais cette main, affirma Marcelina en examinant le corps du délit, pendant d’un de ses doigts.

Ensuite elle souffla dedans pour le gonfler avec de l’air et voir la forme de la main.

— Tiens, prends-le, je ne veux pas de preuve matérielle de ton infamie, parce que je ne l’utiliserai pas. Si j’étais mauvaise, ou si je voulais faire du mal à cette jeune fille…

— Ça suffit, madame, dit avec effusion don Juan Manuel, nous savons tous que vous êtes un ange.

— Bien sûr que je le suis, répliqua-t-elle en donnant un coup d’éventail sur le genou du prêtre. On ne peut pas plaisanter de tout, monsieur de Nones. Je ne suis ni un ange ni un séraphin, mais je suis meilleure que beaucoup… Si je voulais faire du mal… ! Ah ! J’ai deux lettres de cette dévergondée, deux petits papiers qu’elle t’a envoyés et que j’ai pris quand nous nous sommes disputés et que nous nous sommes séparés. Je les conserve comme de l’or, mais tant que je vivrai, personne ne les verra. Car si je voulais les donner à Rosalía Bringas, quel préjudice ne causeraient-elles pas… ? Mais je ne suis pas vindicative. Toi et la bienheureuse petite vous pouvez être tranquilles.

— J’aime les gens comme vous, dit Nones, c’est ainsi que l’on va au ciel.

— Mais de là à être idiote, il y a un grand pas, continua la dame en faisant face à son frère, très en colère. Tu ne me tromperas pas, ni personne. Cette… je ne veux pas dire de gros mots, elle est venue ici aujourd’hui.

— Ne dis pas de bêtises, répondit Polo au comble de l’inquiétude.

— Madame, madame, vous nous mettez dans une situation épouvantable.

— Et de plus, j’ajoute, déclara la sœur en humant l’air de la pièce, au comble de l’irritation, je soutiens qu’elle est encore ici.

En disant cela, elle fixa de ses yeux morts la porte de la chambre à coucher.

— Je jurerais que j’ai entendu un frou-frou de robe qui s’éloigne.

— Tu es en train de délirer, ma chère.

— Eh bien, ouvre.

Nones alla résolument vers la chambre et ouvrit la porte, en disant :

— Nous allons vite être fixés.

Polo tenait la lumière dans sa main et il fit quelques pas dans la pièce. Marcelina regarda avec une avide curiosité de tous côtés. Elle se pencha pour glisser son regard sous le lit, sous les meubles, sous la tringle chargée de vêtements.

— Il y a une porte là-bas, dit-elle en montrant celle de la petite pièce. Je jurerais que j’ai entendu…

— C’est une porte condamnée, elle donne sur la maison d’à côté.

Marcelina regarda son frère avec une sévère incrédulité.

— Ouvre-la.

— Mais, madame, si elle est murée, affirma Nones les bras en croix. Vous voulez aussi démolir la maison ?

— Fouille toute la maison si tu veux… dit don Pedro.

Ils retournèrent dans le salon.

— Tu n’entres pas voir Celedonia ? Elle se réjouira, la pauvre femme.

— Oui, j’entrerai un moment, mais pas longtemps, parce que je n’ai pas le courage de voir les gens souffrir.

— J’ai l’impression que maintenant elle est en train de se reposer un peu.

— Ta charité est réellement très méritante avec cette femme… mais ne crois pas que tu vas effacer tes péchés ; les petits mérites ne lavent pas les grandes fautes… Pour ma part, j’aimerais beaucoup assister les malades, m’occuper de blessés et de varioleux, nettoyer les plaies… mais ça me donne la nausée. Quand j’ai essayé, je suis tombée malade. On aide aussi les malheureux en priant pour eux.

Polo ne donna pas son avis sur cette opinion. Ils entendirent les gémissements de Celedonia. Tous les trois y allèrent. En entrant dans la pièce étroite, ils virent que la pauvre femme souffrait atrocement. À la lumière incertaine de la petite lampe, son visage livide, caressé par la mort, était un masque froid de la douleur qui inspirait presque plus de crainte que de compassion. Son cerveau était transformé.

— Que veut la petite vieille ? lui dit le barbare avec une pitié affectueuse. Tu veux un peu de chloral ?

— Aïe ! cria-t-elle, en les regardant tous avec des yeux égarés. C’est à peine croyable qu’ici dans cet hôpital… Mais les deux tourtereaux sont encore en train de folâtrer ?… Quelle façon de pécher !… Je me meurs. Mais vous ne m’emmènerez pas, non. Que Nones vienne.

— Mais il est là, tu ne le vois pas ?

— C’est vraiment le père Nones ? balbutia la malade, en écarquillant les yeux.

— Oui, c’est moi, gourgandine. Alors tu veux mourir ? dit le bon prêtre. Cela ne peut se faire sans ma permission.

— En train de folâtrer… répétait Marcelina, tourmentée par son idée fixe.

— C’est vous, don Juan Manuel ? Enfin, je vous vois… je vous vois… balbutia la malade en reprenant subitement ses esprits. Heureusement, vous venez me voir. Vous voulez me confesser ?

— Maintenant ? Laisse ça pour demain.

— Maintenant même.

— Quelle hâte ! Un jour ou l’autre, ça revient au même.

La malheureuse semblait tellement soulagée par la joie de voir le curé.

— Allons, dit Nones en plaisantant au frère et à la sœur, allez tous les deux folâtrer là-bas dehors. Celedonia et moi nous avons à parler. Elle a toute sa tête : profitons-en.

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