Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 65 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre XXIII

 

Rosalía entendit ces derniers mots de la porte. Tout d’abord déconcertée, elle ne tarda guère à retrouver son calme et elle dit en riant :

— Eh ! eh !… Voilà qu’on dit que je porte une robe de chambre en soie, pas vrai ?… Je t’en flanquerai des robes de chambre en soie, oui alors !… Tu vois ce que ça te vaut d’« ouvrir la petite fenêtre » ? Tu prends les vessies pour des lanternes. Tu confonds la soie et le tartan, et ce marron sale te semble du rouge groseille…

— J’aurais juré…

— Ne jure pas, trésor, c’est un gros péché… Des robes de chambre en soie, ça alors !

Sur quoi, Mme Bringas s’empressa de sortir. Arrivée dans le Camón, elle changea la robe de chambre qu’elle portait pour une autre, très vieille et qui était celle qu’elle mettait d’habitude…

— Tu es là ? demanda Bringas, après avoir attendu un moment pendant lequel il ne savait pas exactement si sa femme était ou non dans la pièce.

— Je suis là, bien sûr… répondit Rosalía quelque peu essoufflée. Le boulanger… Aujourd’hui je n’ai pris que trois livres…

— J’aurais pourtant juré… Serait-ce que je vois tout de travers ?

— Tu en es encore à cette histoire de robe de chambre ? dit Rosalía en s’approchant de lui et lui faisant des caresses.

L’aveugle tâta l’étoffe, la serra entre ses doigts.

— Au toucher, c’est de la laine… Et de la pure laine…

Puis, après une autre pause durant laquelle Rosalía resta muette, Bringas ajouta, poussé par sa méfiance innée :

— Tu ne te serais pas changée pendant le moment où tu es sortie ? Il m’a semblé entendre du bruit… Un froissement d’étoffe…

— Ciel !… Ça, c’est avoir l’oreille fine… Tu as peut-être raison. La couturière est là. Elle est en train d’arranger les robes de Milagros…

Sur ces entrefaites, Paquito rentra. Il vint s’asseoir à côté de son père pour lui raconter quelques-unes des anecdotes qui couraient dans la rue et pour lui lire des entrefilets de journaux. Milagros fit une visite dans l’après-midi. Elle était venue tous les jours, montrant un intérêt vraiment fraternel pour la santé de ce cher don Francisco. Elle lui tenait compagnie un petit moment. Mais elle avait tôt fait de suivre sa complice dans la pièce la plus éloignée, c’est-à-dire la Furriela.

La marquise n’avait jamais expliqué très clairement à Rosalía comment elle s’était tirée des fameuses difficultés du 14 juin. Sans doute grâce à un emprunt à court terme, comme on le verra par la suite. Ce qu’il y a de certain, c’est que le souper avait été magnifique. Un célèbre chroniqueur mondain en avait fait l’éloge dans ce style d’eunuque si particulier à ce genre de gazetiers. Il l’avait porté jusqu’aux nues en se servant de phrases mi-espagnoles, mi-françaises, que je ne transcrirai pas de crainte qu’elles ne fassent sur l’estomac de mes bons lecteurs un effet semblable à celui du tartre émétique. Quand on lut à don Francisco le récit de cette brillante soirée, le brave homme n’arrêta pas de répéter : « Quel a pu être l’idiot ? Quel a pu être l’idiot ?… »

Dans les premiers jours qui suivirent ladite réception, Milagros avait l’air très satisfaite. Son contentement diminua peu à peu. Vers le 20, on commença à observer chez elle de brusques accès de tristesse. Le 22, ce furent de gros soupirs qui révélaient par moments une vive appréhension. À la Saint-Jean, les instants de calme se firent de plus en plus rares, et la marquise prépara son amie à recevoir des confidences très désagréables. Celle-ci prit peur devant de tels présages. Elle voyait venir des nuages encore plus noirs et plus chargés d’éclairs que les précédents. Entre-temps, Milagros lui prodiguait de telles marques d’affection que Rosalía ne savait pas comment lui témoigner sa reconnaissance. Les deux amies parlaient souvent de modes et de robes, quoique Mme Bringas n’eût de goût pour rien tant que son mari était malade. Par bonheur, le médecin promettait une guérison rapide, et ce pronostic favorable la soutenait si bien qu’elle commençait à réserver une bonne part de ses pensées à tout ce qui concernait l’élégance de la toilette. Les petits cadeaux que Milagros lui faisait dans cette triste occasion lui allaient droit au cœur. C’est que ces cadeaux n’étaient pas négligeables ! Un soir, avant de prendre congé, la marquise lui avait dit :

— Le chapeau Florian ne me va pas tellement bien, vous savez ? Il vous irait à merveille. Je vais vous l’envoyer.

Et elle le lui envoya. Un autre jour, comme elles parlaient de robes avec enthousiasme…

— Celle en poil de chèvre que je suis en train de me faire faire, vous savez ?… Je ne l’aime plus. Je vous l’enverrai demain. Comme vous irez forcément aux bains avec votre mari, vous pourrez la porter là-bas… Non, ne me remerciez pas. De toute façon, je ne l’aurais pas mise. Je vous apporterai aussi le fichu qui a un ruban de velours vert et une toque de feutre que vous pourrez arranger facilement. Pour les bains, vous serez délicieuse… Je vous enverrai également des fleurs, des plumes, des aigrettes… J’en ai six tiroirs pleins… La couturière m’a apporté aujourd’hui la robe de chambre groseille… Elle ne me va pas très bien, vous savez ?… Cette couleur ne convient qu’aux femmes bien en chair, aux visages frais… Vous la voulez ? Vous pouvez la modifier légèrement, l’élargir un peu, et elle vous fera un bon usage… L’étoffe est magnifique.

Voilà comment ces riches vêtements étaient entrés dans la maison. Rosalía, ainsi que nous l’avons dit, n’avait de goût pour rien, et elle les entassait dans le Camón. De temps à autre, quand le médecin lui donnait de l’espoir et qu’elle était moins soucieuse, elle s’enfermait dans cette pièce pour essayer la robe de chambre, le chapeau… Incapable de résister à la tentation, elle s’entendit avec Emilia pour arranger certaines choses, allonger ceci, transformer complètement cela. Poussée par sa passion, elle sortait parfois du Camón et se promenait dans l’appartement, parée de ces atours. Elle attendait pour cela les instants où la bonne et les enfants étaient sortis et où don Francisco s’enfermait avec Paquito entre les murs de Gasparini. Elle se montra ainsi plus d’une fois aux yeux admiratifs de Cándida, à laquelle elle demandait un avis favorable ou une critique judicieuse. La veuve était toujours portée aux louanges frénétiques. Pour l’empêcher de manifester trop bruyamment son ardeur approbatrice, Rosalía s’approchait d’elle un doigt sur les lèvres et elle l’invitait à mettre une sourdine, ne fût-ce que pour empêcher certaines oreilles fines de percevoir ce qui se passait dans la Saleta. Puis, elle retournait mélancoliquement dans le secret du Camón et elle se dépouillait de toutes ces merveilles en disant avec tristesse : « Je n’ai de goût pour rien. Je ne suis vraiment pas d’humeur à m’amuser de ces bêtises. »

Ce fut le 26 que la Tellería, ne pouvant plus contenir la vague de tristesse qui submergeait son cœur affligé, la déversa sur celui de sa chère amie, après ce pathétique exorde que l’histoire nous a conservé :

— Je vous donnerai aussi la robe de mousseline à doublure violette, et puis toutes mes dentelles… la valenciennes, le point d’Alençon, la guipure… Qu’en ferais-je désormais ?… Les quelques bijoux qui me restent seront sans doute à vous un de ces jours… Je suis perdue ! Je n’ai plus qu’à me cacher, entrer au couvent, fuir… Si je pouvais entrer au couvent, ce serait le mieux… Et si Dieu voulait m’emporter, il me rendrait un immense service !… Mais je ne sais plus ce que je dis… Vous devez être étonnée de me voir dans cet état, si bouleversée que je ne suis plus moi-même… Quand vous saurez !… Les calamités pleuvent sur moi, comme si le Seigneur voulait m’éprouver. On dit qu’il faut faire des sacrifices en vue de l’autre vie, et cela doit être, cela doit être, car sinon, ma chère amie, souffrir ici-bas pour souffrir dans l’au-delà, ce serait vraiment trop triste !… Je suis née sous une mauvaise étoile… Jusqu’à maintenant, j’ai réussi à me tirer des difficiles situations où me mettait mon cher époux… Dieu sait le mérite… Que dis-je le mérite ?… Dieu sait l’héroïsme que j’ai montré ces dernières années !… Que de soucis pour sauvegarder la dignité de la maison, pour qu’il ne manque rien à mes enfants !… Que d’horribles efforts, certains jours, pour que les domestiques puissent dire : « La soupe est servie ! » Que d’humiliations, que de souffrances et quelle lutte acharnée, ma douce amie, quelle lutte avec les créanciers, avec des gens du commun, avec toutes sortes de quémandeurs !… Mais quand les difficultés s’accumulent, quand on se sert trop longtemps du procédé qui consiste à ouvrir un trou pour en boucher un autre, quand on n’arrête pas de différer, de reculer, il vient un jour où tout craque… C’est comme un vieux bateau mille fois radoubé et qui s’ouvre tout à coup… Boum !…

En arrivant au bateau naufragé, le langage de la pauvre dame cessa d’être langage pour devenir une sorte de sanglot continu. Presque aussi affligée que son amie, Rosalía l’invita à expliquer les raisons de ce gros chagrin. Pour chercher à y porter remède, il fallait du moins le connaître d’une manière claire et concrète… Mais la marquise ne sut pas ou ne voulut pas s’expliquer en termes catégoriques. Il s’agissait de réunir pour la fin du mois une somme assez considérable. Si elle n’y arrivait pas, elle se verrait dans la situation la plus grave, la plus angoissante de sa vie, et elle risquait de connaître la honte d’être traînée devant les tribunaux… Mais qu’est-ce que c’était ?… Un ami s’était-il compromis pour la tirer d’un mauvais pas ? Avait-elle donné une malencontreuse signature ?… Ah ! qu’elle avait été sotte !… Pourquoi ne s’était-elle pas coupé la main avant ?… Il est vrai que si elle avait coupé sa jolie main, il n’y aurait pas eu de souper la nuit maudite du 14.

Rosalía, qui avait plus de logique que la marquise, lui demanda pourquoi elle n’écrirait pas à son administrateur d’Almendralejo : un versement anticipé de la rente du trimestre, fût-ce avec un escompte, n’arrangerait-il pas les choses ? Ce à quoi Milagros répondit, entre deux soupirs, qu’elle avait déjà essayé de recourir à cette solution et qu’elle ne pouvait pas tabler sur cet argent avant le 15 juillet… En revanche, cette rente était un produit sûr et la personne qui lui en ferait l’avance serait remboursée ponctuellement à la date en question…

— Mais ne pouvez-vous pas différer ?

— Impossible, ma chérie, impossible… Aussi impossible que si les poules avaient des dents ou mon mari du bon sens.

— Et votre sœur ? Tula ?

— Encore plus absurde.

Rosalía haussa les épaules. Elle ne voyait pas d’issue. Mais Milagros qui cherchait par tous les moyens à persuader son amie de la tirer du bourbier où elle s’était mise lui jeta les bras autour du cou et lui glissa dans l’oreille d’une voix étouffée ces mots plus larmoyants que le cénotaphe auquel don Francisco avait travaillé pour un si mauvais sort :

— C’est vous… C’est vous, amie de mon cœur, qui pouvez me sauver !

Et dès qu’elle eut prononcé ces paroles, elle fut prise d’un de ces malaises convulsifs que les femmes, pour leur donner un nom, appellent crise de nerfs, suivi d’un de ces spasmes qu’on désigne par le joli vocable de syncope.

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