Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 24 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre XXIII

 

Son incroyable chance ne procura pas à Amparo une franche allégresse, mais elle fut torturée par une alternance d’espoir et de crainte. Parce que, si ne pas accepter était très triste et douloureux, consentir était pure félonie. La crainte d’une délation la faisait trembler ; l’idée de tromper un homme si généreux et si loyal la rendait folle, mais le renoncement à la couronne qu’on lui offrait était une vertu qui dépassait ses faibles forces. Oh, égoïsme, racine de la vie, comme tu blesses quand la main du devoir essaie de t’arracher ! La Emperadora n’était pas suffisamment perverse pour commettre la faute, mais elle n’avait pas l’abnégation nécessaire pour l’éviter. Il ne lui semblait pas bien de tout gâcher et de se laisser mener par les événements, mais sa faible volonté ne lui donnait pas le courage de dire : « Monsieur Caballero, je ne peux pas me marier avec vous… pour telle, telle et telle raison. »

Elle passait de longues heures, de jour comme de nuit, à penser aux difficultés de son problème, poursuivie par l’image de son généreux prétendant qu’elle considérait comme un homme incomparable, dont la valeur provenait de qualités extrêmement rares. Même avant de soupçonner les sentiments de Caballero à son égard, Amparo avait senti une très grande sympathie pour lui. Ce que les autres considéraient comme des défauts dans le caractère de l’Américain, elle le considérait comme des qualités. Elle devinait une certaine harmonie et une parenté entre son propre caractère et celui de cet homme si taciturne et craintif. Et, quand Agustín l’aborda, mû par un sentiment amoureux, elle l’attendait, préparée aussi par un sentiment semblable.

Dès qu’ils se fréquentèrent un petit peu, la craintive vit chez le timide, comme on voit sa propre image dans un miroir, des sentiments et des goûts qui étaient aussi les siens. Oui, tous les deux étaient, comme on dit, fondus dans le même moule. Agustín, comme elle-même, adorait le bien-être tranquille et sans bruit ; comme elle, il détestait les propos badins, les vaines discussions et les vanités de la génération présente ; comme elle, il avait le sens profond de la famille, l’ambition d’un confort discret, dépourvu de faste, celle d’attachements tranquilles et d’une vie ordonnée et respectueuse de la loi. Il avait sûrement su très bien lire en elle, mais Dieu avait voulu qu’en tournant les pages de son âme il n’avait vu que les blanches et pures, et non la noire. Elle était si bien cachée qu’elle seule pouvait et devait la montrer, en réalisant un acte de courage sublime. La seule façon d’arracher cette page était d’aller voir Caballero et de lui dire : « Je ne peux pas me marier avec vous… pour telle, telle et telle raison. »

Quand la malheureuse arrivait à cette conclusion, qui, bien que tardive, n’en était pas moins une conclusion et procurait du repos à ses tortures, il semblait qu’un serpent lui sifflait à l’oreille ces raisonnements : « Écoutez, mademoiselle : si vous êtes décidée à ne pas accepter la main de ce monsieur, quel rôle jouez-vous en acceptant son argent ? Le lendemain du jour où votre fiancé vous a accompagnée jusque chez vous, vous avez reçu une lettre avec des billets de banque. Ce n’étaient pas les premiers, mais les plus compromettants sans aucun doute. Il disait dans cette lettre, fille sans jugeote, qu’il vous considérait déjà comme son épouse, et que, par conséquent, il devait y avoir entre vous deux de la franchise et une communauté d’intérêts. Il envoyait une certaine somme et il promettait de répéter le cadeau tous les mois précédant le mariage. Et le but de cette aide était que sa fiancée se prépare dignement au mariage. Si vous pensiez ne pas accepter, pourquoi ne pas avoir renvoyé l’argent avec la lettre ? »

Quelle voix ! Argument douloureux comme une plaie qui ne pouvait être soulagé par une réponse ! Sans doute la malheureuse, en recevant l’argent, ne vit-elle pas l’engagement que son acceptation supposait. Elle était comme stupide, enivrée par l’illusion que la splendide chance que Dieu lui accordait, par l’idée de sa magnifique maison et de la bienheureuse famille qu’elle allait fonder.

Quand elle se rendit compte qu’il était très peu convenable d’accepter l’argent, une partie de celui-ci avait déjà été dépensée en paiement de dettes anciennes. L’indigente fiancée avait déjà commandé deux paires de bottines et deux robes. Hélas ! Mon Dieu ! Quelle situation équivoque ! À qui demander conseil ? Que devait-elle faire ?

En se réveillant au beau milieu de son sommeil, Amparo ressassait ces idées dans son cerveau : « Le mieux est de laisser courir, d’attendre, de me taire, aussi répugnant soit ce silence pour ma conscience. » Alors la couleuvre, se glissant entre ses oreillers, sifflait à ses oreilles de cette façon : « Si tu te tais, il ne manquera pas de se trouver quelqu’un qui parle. Si tu ne le dis pas, un autre le fera. S’il le sait avant la noce, il se détournera de toi avec mépris, et s’il l’apprend après, imagine la catastrophe… » En entendant cela, elle pleura en silence, en mouillant son oreiller de larmes, et elle s’endormit sur cette tiède humidité… Trois ou quatre heures plus tard, elle se réveilla à nouveau comme si elle avait entendu un cri. C’était en effet un cri qui venait de l’intérieur et qui disait : « Mais s’il le sait, tôt ou tard il me pardonnera… comme il a compris beaucoup de choses qu’il y a en moi, il comprendra mon repentir. »

Elle se leva rapidement. Le jour pénétrait déjà par les fenêtres. Elle s’habilla et l’eau fraîche lui éclaircit les idées… Tremblante de froid, et ensuite réconfortée par la réaction, elle se disait : « Il me pardonnera… je le vois. »

Elle se mit à arranger la maison avec une activité nerveuse. Ses talents domestiques s’étaient multipliés, et elle sentait une véritable frénésie de nettoyage, de tout mettre en ordre. Saisissant le balai, elle le maniait presque, presque avec inspiration. Il y avait dans sa main quelque chose qui ressemblait à la force convulsive du violoniste sur l’archet. Il y avait de petits nuages de poussière qui formaient des traces sur le sol. La jeune fille se mit ensuite à la fenêtre qui donnait sur un paysage de toits, et elle respira avec plaisir l’air glacial du matin.

Ensuite, elle pensa aux robes que la couturière lui apporterait. De plus, elle en avait une autre qui n’était pas neuve, mais arrangée par elle-même, et elle pensait l’étrenner le lendemain. Ce n’était pas de la présomption, mais l’ardent désir d’être décente qui était fermement installé dans son âme. Sa passion pour une vie régulière se manifestait aussi dans sa préférence pour l’utile au détriment du brillant, et dans son désir de donner de l’importance à une bonne présentation…

Elle fit un peu de chocolat qu’elle prit avec du pain dur. Il fallait que la maison brille comme un sou neuf, car il viendrait ce jour-là. Elle aurait tout donné pour pouvoir comme par enchantement réparer les meubles vétustes, les faire briller, cacher les trous dans les tissus et tout rendre, sinon luxueux, du moins présentable. Pensant fixement à la visite, elle prit en considération les dangers qu’elle comportait, et cette méditation était suivie à nouveau de la grande idée triomphante et active, celle de la nécessité d’ouvrir son âme à celui qui était digne de la voir entièrement.

Tout en préparant le repas, elle se mit à penser aux termes les plus adéquats pour cette déclaration terrifiante. Elle pensa tout d’abord qu’il fallait beaucoup, beaucoup de paroles, qu’il fallait parler toute la journée… Elle imagina ensuite qu’il valait mieux en dire peu. Mais en quoi consistait ce peu de paroles ? Quand elle ferait sa confession, elle verserait sûrement des larmes. Elle dirait par exemple : « Voyez-vous, Caballero, avant d’aller plus loin, je dois vous révéler un secret… Je ne vaux pas autant que vous le croyez, je suis une femme infâme, j’ai commis… » Non, non, pas ça ; c’était une bêtise. Mieux valait dire : « J’ai été victime… » Ça lui semblait vulgaire. Elle se rappela le roman de don José Ido. Elle dirait : « J’ai eu le malheur… Ces choses, on ne sait pas comment elles arrivent, ce sont des hallucinations, des folies, des choses inexplicables… » Lui, en entendant cela, serait saisi de curiosité. Que de questions il lui poserait, quel désir de savoir ce qui se passait au plus profond d’elle-même, ce qu’on ne dit même pas à sa propre conscience sans crainte !… La grande difficulté était de commencer. Aurait-elle le courage de commencer ? Oui, elle l’aurait ; elle se proposait de l’avoir, même si elle devait mourir d’angoisse pour cette révélation semblable à un suicide.

Elle entendit sa sœur qui se levait. Refugio entra aussi dans la cuisine et, après avoir échangé des paroles insignifiantes avec Amparo, elle entra dans sa chambre pour s’habiller et se pomponner, opération qui prenait beaucoup de temps. Amparo désirait que la petite sorte rapidement, pour qu’elle ne soit pas là quand l’autre arriverait. Refugio était irritée et elle se transformait rapidement, à cause de la légèreté de ses mœurs, en une femme intrigante, envieuse, médisante. Amparo craignait ses indiscrétions. Elle la grondait toujours pour ses sorties et pour son peu de désir de travailler. Ce jour-là, elle ne lui dit pas un mot. Après le déjeuner, voyant que l’autre s’attardait, elle lui parla ainsi :

— Si tu sors, sors pour de bon, parce que moi aussi je m’en vais et je veux emporter la clé.

Sa sœur cadette était ce jour-là impertinente. Comprenant qu’elle se calmerait avec un certain talisman, elle lui donna de l’argent.

— Tu es riche…

— Sors une fois pour toutes et laisse-moi tranquille.

Quand elle resta seule, elle nettoya encore un peu les meubles et s’arrangea elle-même du mieux qu’elle put avec le peu qu’elle avait. L’idée de la confession restait présente à son esprit… Elle se sentait caressée intérieurement par une force puissante née au fond de sa conscience et fortifiée ensuite par un je-ne-sais-quoi de religieux et de sublime qui remplissait son âme. Elle s’imaginait avoir devant elle celui qui allait être le compagnon de sa vie et elle, courageuse, sans se troubler, s’attaquait à la sainte entreprise de confesser la plus grande faute qu’une femme puisse commettre. Et elle n’était pas troublée par ses regards, il semblait même que l’honnêteté qui se lisait sur l’austère visage d’Agustín lui donnait encore plus de courage…

Mais, hélas ! ces ardeurs héroïques s’évanouirent lorsque l’amant se présenta réellement. Elle courut lui ouvrir, mais, mon Dieu, hélas ! la lâcheté la plus angoissante s’empara de son âme. Face à ce regard loyal, la pénitente était paralysée, et la confession était aussi impossible que de se poignarder… Elle oublia les paroles qu’elle avait préparées pour commencer. Agustín parla de choses ordinaires, elle lui répondait extrêmement troublée. Elle avait même oublié comment respirer. Et comme son esprit était gauche ! Pour répondre à quelques questions que Caballero lui fit, elle dut y réfléchir un bon moment.

Son trouble se dissipa lentement. La discussion était sage, peut-être trop sage et froide pour être amoureuse. Caballero était aussi gêné de se voir seul avec sa bien-aimée. Il raconta des épisodes dramatiques de son existence ; il fit une ingénieuse et subtile critique des Bringas. Ensuite ils se remirent à parler d’eux. Il était très content : il allait réaliser son vœu le plus cher ; il l’aimait d’un amour serein, en regardant plus les enchantements d’une vie domestique, toujours affairée et affectueuse, que l’inquiétude d’une passion mouvementée. Il avait déjà dépassé la quarantaine et son plus grand désir était d’avoir une famille et de vivre une vie respectueuse de la loi en toute chose, de s’entourer d’honnêteté, de confort, de paix, de savourer le respect de ses devoirs en compagnie de personnes qui l’aiment et le respectent. Dieu lui avait donné la femme qui lui convenait le mieux et il la trouvait si parfaite que s’il l’avait commandée au ciel, il n’aurait pas pu trouver mieux… Elle, de son côté, le regardait comme une incarnation de la Providence. Sans savoir pourquoi, depuis qu’elle l’avait vu, elle le considérait comme un homme modèle, et s’il n’avait pas mille raisons pour se faire aimer, il lui suffisait de la bonté avec laquelle il s’était abaissé jusqu’à une jeune fille pauvre, une humble orpheline.

Tandis qu’ils disaient de telles fadaises, avec ces mots ou peut-être d’autres équivalents, Amparo raisonnait en elle-même d’une autre façon : « Mon Dieu, je ne sais pas où ça va me mener… Je me laisse entraîner et je suis de plus en plus criminelle en taisant ce que je tais. Plus je tarderai à me confesser, moins j’aurai droit au pardon. »

— Raconte-moi quelque chose de ton enfance, de ta vie passée.

En entendant ces mots, la fiancée passa du doute à l’effroi. Caballero aurait-il deviné quelque chose ?

— Hélas ! j’ai été très malheureuse.

— Mais maintenant tu vas être heureuse. Dis-moi quelque chose.

Elle se souvint alors de quelques expressions qu’elle avait préparées, et avec une grande spontanéité, comme si elle cédait à une force incontrôlable, elle se laissa aller à dire :

— Avant d’aller plus loin…

— Quoi ?

— Non… rien… C’est que je me rappelais la mort de mon pauvre père.

— C’est son portrait ? demanda Caballero en se levant pour le voir de plus près.

Entre-temps Amparo se disait : « Je préfère qu’on m’égorge. Je meurs, mais je me tais. » L’après-midi avançait. Agustín resta deux heures et, en prenant congé, il ne se permit d’autre geste d’amour que d’embrasser la main de sa fiancée. C’était un homme à qui les rudesses d’une âpre lutte pour la vie avaient donné une très grande maîtrise de lui-même. Mais, malgré ce pouvoir, il n’était pas inutile de faire quelques efforts de temps en temps pour maintenir le rôle austère de personne irréprochablement respectueuse de la loi, rouage parfait, immaculé et modeste dans le triple mécanisme de l’État, de la religion et de la famille. Ce propriétaire qui s’était fâché contre Mompous parce que ce dernier avait voulu déclarer pour ses contributions un peu moins que ce qu’il devait, cet homme qui, pour ne pas détonner dans le concert religieux de son époque, avait donné de l’argent pour le pape, ne pouvait en aucune façon aller à la conquête de son bien en empruntant des chemins qui ne fussent pas droits. « De l’ordre en toute chose, disait-il, je ne pourrai vivre qu’avec des principes. »

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