Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 4 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre III

 

 

Rosalía de son côté rivalisait en ce même jour d’une féconde activité avec son incomparable mari. Un foulard noué sur la tête, le corps couvert d’une blouse très fripée, elle travaillait sans relâche, aidée par une amie et la servante de la maison. Elles pourchassaient implacablement la poussière, et tandis que l’une s’en prenait au sol à coups de balai, l’autre fouettait les bibelots avec un plumeau. Un nuage les enveloppait et les aveuglait comme la fumée de la poudre entoure les héros d’une bataille ; mais elles, avec une indomptable bravoure, méprisant l’ennemi qui pénétrait dans leurs poumons, avaient décidé de ne pas flancher jusqu’à son expulsion complète. Entrait ensuite en scène ce qu’un ami des bons mots aurait pu appeler « l’artillerie du nettoyage », l’eau, et, contre elle, le suffocant ennemi ne pouvait se défendre. La femme de ménage avait transformé la cuisine en lac et il fallait voir comment Rosalía la traversait à gué, retroussant ses jupes, chaussée de vieilles bottines de son mari. La Maritorne, agenouillée, lavait les carrelages, ramassant avec des serpillières l’eau boueuse et épaisse pour la verser dans un seau, tandis que les deux autres astiquaient les ustensiles avec un charivari qui était la musique de cet âpre combat. Madame mettait tout son bras dans la marmite pour bien frotter sa sombre cavité et son amie faisait briller le laiton et le cuivre avec une lavette et de la terre de Ségovie. Le plus grand plaisir des trois femmes consistait à voir comment du fond général de la saleté émergeaient les objets éclatants de propreté. Le succès excitait leurs nerfs et les faisait travailler avec plus d’acharnement et d’une foi plus exaltée. L’eau noire du seau emportait tout dans les profondeurs. C’est ainsi que la poussière enveloppe la terre après avoir usurpé dans les airs l’empire de la lumière ; mais, las ! la terre la renvoie à nouveau, défiant les énergies puissantes qui la poursuivent, et cette alternance d’infection et de purification est l’emblème du combat de l’homme contre le mal et des avancées envahissantes de la matière sur l’homme, éternelle et élémentaire bataille où l’esprit succombe sans mourir ou triomphe sans achever son ennemi.

Par une habitude invétérée de donner des ordres, Rosalía ne fermait pas le bec pendant son travail, bien que celui des deux autres femmes ne nécessitât aucune stimulation. Sa diligente amie entendait résonner son nom à chaque instant.

— Amparo, mais que fais-tu ? Je t’ai déjà dit de ne pas commencer une chose avant d’en avoir fini avec une autre. Un peu d’énergie, ma fille, de l’énergie… On dirait que tu n’as rien dans le ventre. Allons, du nerf… Ah, si tout le monde avait mon caractère !… Mais, que fais-tu, malheureuse, tu es aveugle ?

Elle ne laissait pas en paix la servante un seul moment, une femme sèche et musclée.

— Mon Dieu, Prudencia, remue ces battoirs… Quelle empotée… ! C’est à désespérer… Il faut toujours que je sois entourée d’incapables.

Entre-temps, le grand Thiers, je veux dire Bringas, évoluait dans d’autres domaines de la maison qui se trouvait sens dessus dessous. Il n’arrêtait pas un seul instant de se démener et de parler.

— Felipe, le marteau… Mais, mon garçon, tu restes planté comme un idiot à regarder les tableaux et tu ne fais pas attention à ce que je te dis… Donne-moi l’écrou… Regarde, il est là-bas. Tu ne retiens rien, tu oublies tout. Dieu t’a donné une drôle de tête. Je dirai tout à ton maître pour qu’il te tire les oreilles et t’active un peu… Qu’as-tu perdu dans la commode pour la regarder ainsi ? Ah ! Ce sont les porcelaines… Allons, mon garçon, un peu de sérieux… Tiens-moi bien l’échelle. Eh, petit, apporte-moi les tenailles, le tournevis… Vite, remue-toi.

Un vieil homme, un protégé de la maison, aidait aussi, mais on ne lui permettait pas de toucher quoi que ce fût, sauf de soulever de lourdes charges, parce qu’il était très maladroit et qu’il laissait partout des traces de sa maladresse destructrice.

Très souvent l’un des deux époux avait besoin de l’avis autorisé de l’autre pour placer quelque objet et on entendait le long du couloir des cris et de véritables appels à l’aide.

— Bringas, viens, viens par ici. Nous n’arrivons pas à placer ce portemanteau.

Ou encore Amparo entrait haletante dans le salon en disant :

— Don Francisco, ces clous ont la pointe tordue.

— Ma fille, je ne peux pas être partout. Attendez un peu.

Malgré la supériorité de son goût en matière de décoration, Bringas n’avait pas tout à fait confiance en lui et il voulait prendre l’avis de sa femme quand un problème délicat se présentait.

— Rosalía… viens par ici, ma chérie… Dis-moi, où doit-on placer ces tableaux à ton avis… ? Je crois que le Christ à la baguette doit être mis au centre.

— Doucement. Au centre, on doit mettre le portrait de Sa Majesté.

— C’est vrai. Allons-y.

— J’ai l’impression que Sa Majesté a l’air de tomber. Remonte-la un peu de quelques doigts.

— Comme ça ?

— Bien.

— Où je mets O’Donnell 1 ?

— Celui-là, je le mettrais ailleurs… pour son indécence.

— Chérie… !

— Mets-le où tu veux.

— Maintenant on va accrocher Narváez 2… de ce côté on mettra le portrait de don Juan de Pipaón. Felipe ! Où s’est fourré ce maudit garçon ?

Un moment plus tard :

— Bringas, Bringas, viens par ici.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Le portemanteau nous tombe dessus.

— J’arrive.

— Bringas, on ne peut pas porter le lavabo à nous trois.

— Que M. Canencia vienne. Attention, attention, Canencia, aidez-les là-bas, par tous les diables… Si vous me cassez la pierre du lavabo… !

Face à ces difficultés, Bringas disait comme Napoléon quand il sut qu’il avait perdu la bataille de Trafalgar :

— Je ne peux pas être partout.

Felipe Centeno, domestique d’un des parents de don Francisco, était là à titre de prêt pour aider les Bringas dans ces grands travaux. Ce monsieur si actif et cette dame vive comme l’éclair ne lui laissaient pas une minute de répit. Même en se dédoublant, il n’aurait pas pu faire face à tout.

— Felipe, prends avec grand soin le vase de fleurs et mets-le vite sur le napperon de dentelle. Maintenant on va placer les paravents. Felipe, va à la cuisine et apporte de l’eau. Eh ! Joli cœur ! viens ici, apporte l’échelle dans la chambre à coucher, nous allons nous occuper de la couronne de la tenture du lit.

Quelle fatigue, mais aussi quels triomphes ! Une fois la nuit tombée, satisfaits et pleins d’orgueil, les deux époux s’effondraient sur une chaise, épuisés, et ils contemplaient leur œuvre, se flattant mutuellement avec d’hyperboliques éloges.

— Le salon est très bien. Quel dommage que l’arbre généalogique des

Pipaón et l’apôtre saint Thomas, copie de Mengs 3, n’aient pas trouvé leur place !… La lampe n’est pas un peu haute… ? Pour demain, il nous reste quelques détails. La vérité, ma fille, c’est que nous avons une maison magnifique. En voilà un sacré petit salon ! Vu d’ici, avec la porte grande ouverte, il a un aspect royal. Tu n’as pas l’impression de voir le salon

Gasparini 4 ? Ça doit être une illusion, mais on pourrait jurer que ton grand-père est plus beau et qu’il porte mieux l’uniforme de hallebardier qui s’harmonise avec le Christ à la baguette. Le tapis ne laisse rien à désirer. J’ai tellement bien assemblé les morceaux qu’on t’a donnés il y a quelques années avec celui que tu as réussi à obtenir il y a un mois, et j’ai ajusté avec tant de soin les pièces qu’on ne reconnaît pas la différence des dessins… On aurait pu te donner la paire complète des chandeliers de bronze… Mais dans cette demeure on fait tout d’une façon très désordonnée… Les bougies colorées derrière les paravents font un effet magique. Si on les allumait, ça serait comme dans Les Mille et Une Nuits.

Le repas fut commandé ce jour-là à la gargote la plus proche, et les enfants, qui avaient passé toute la journée chez Caballero, vinrent le soir. Ils étaient si turbulents à cause de l’excitation produite par la nouveauté de la maison et de leur chambre que Rosalía dut leur administrer quelques fessées pour qu’ils se calment. Et c’est ainsi qu’un jour aussi plaisant ne se termina pas sans quelques larmes.

Les jours suivants, la joie, l’orgueil, l’infatuation des Bringas, dus aux avantages de leur nouveau domicile, se traduisirent par les visites et les invitations des amis. Don Francisco et son épouse accompagnaient les visiteurs dans toute la maison en leur montrant les pièces une par une, sans en omettre aucune, vantant la taille, le volume et la fonctionnalité de chacune d’entre elles.

— C’est la meilleure demeure de Madrid, disait Rosalía, dilatant ses narines, tout en guidant Mme García Grande, sa très chère amie, dans le labyrinthe. Moi je dis que si nous l’avions construite nous-mêmes, nous n’aurions pas mieux distribué toutes les pièces.

Les deux époux s’enlevaient alternativement les mots de la bouche pour faire l’éloge de leur maison qui était unique et sans comparaison selon leurs dires. Car chez ce couple, et particulièrement chez elle, s’était enracinée la croyance que leurs biens étaient très supérieurs à ceux dont jouissait le commun des mortels.

— Regardez la chambre à coucher, Cándida… quelle belle pièce, et comme elle est bien abritée ! Les courants d’air n’y pénètrent d’aucun côté.

— Remarquez… On aura rarement vu des stucs aussi bien posés.

— C’est dans cette autre petite pièce que je me lave. Vous voyez comme elle est mignonne. Elle est toute petite, mais l’espace ne manque pas.

— Je pense bien, il y en a même trop. Remarquez ces couloirs. On dirait des arènes… Ils ont au moins trois pieds de large.

— Les chevaux pourraient y courir. C’est dans cette pièce que je fais ma couture, et c’est là que nous nous tiendrons toute la journée, Amparo et moi. À la suite, vous avez la chambre de Paquito qui reçoit la lumière de la cour. Voici ses livres si bien rangés, sa table pour écrire ses notes, son lit, son portemanteau…

— Remarquez, Cándida, la belle lumière. Ici en été, on peut lire jusqu’à quatre heures de l’après-midi.

— Maintenant, vous allez voir la salle à manger ; comme on y est à l’aise ! La table pour huit personnes y tient parfaitement. Dans l’autre maison, nous étions si à l’étroit que le buffet semblait nous tomber dessus et que quand la servante passait les plats, il fallait que Bringas se lève.

— Remarquez, Cándida, ce papier imitation chêne… Ces étrangers inventent de ces choses magnifiques…

— Dans cette autre petite pièce, qui donne aussi sur la cour, c’est là que Bringas garde tous ses outils… C’est un véritable atelier. Vous devez aussi voir la cuisine, c’est peut-être…

— Et sans peut-être, c’est la plus belle de Madrid… Maintenant la chambre de la bonne… Un peu obscure, sans doute ; mais pourquoi voudrait-elle de la lumière ?

En retournant au salon, après cette excursion apologétique et triomphale, la Pipaón de la Barca, dont le désir de vanter les mérites de sa demeure et de se féliciter à son sujet était inextinguible, ne donnait aucun répit à sa langue.

— Parce que, ma très chère Cándida, que l’on ne me sorte pas de ces quartiers. Tout ce qui n’est pas ce petit coin n’est pas Madrid pour moi. Je suis née sur la petite plaza de Navalón, et nous avons vécu de nombreuses années calle de Silva. Quand je passe deux jours sans voir la plaza de Oriente, Santo Domingo el Real, la Encarnación et le Sénat, j’ai l’impression de ne pas avoir vécu. Je crois que la messe ne me profite pas si je ne l’entends pas à Santa Catalina de los Donados, dans la chapelle royale, ou dans celle de la Buena Dicha. Il est vrai que cette partie de la costanilla de los Ángeles est un peu étroite, mais moi je l’aime ainsi. On a l’impression d’être mieux accompagné, en voyant le voisin d’en face si proche qu’on peut lui serrer la main. Je veux des voisins de tous les côtés. J’aime entendre la nuit le locataire qui monte ; j’apprécie de sentir le souffle des gens en haut et en bas. La solitude m’effraie, et quand j’entends parler de ces familles qui sont allées vivre dans ce quartier, ou plutôt dans ce

cimetière que Salamanca 5 est en train de construire, là-bas au-delà des arènes, j’en ai des frissons. Doux Jésus ! Quelle horreur ! Et puis cet endroit ressemble à une voiture à l’arrêt. Quelle animation ! À toute heure, il y passe des gens. Toute, absolument toute la nuit, vous entendez les passants parler et on comprend même ce qu’ils disent. Croyez-moi, ça fait de la compagnie. Comme notre appartement est au premier, on a l’impression d’être dans la rue. Et puis, on a tout à portée de main… En bas, le boucher ; à côté, les denrées coloniales ; à deux pas, la poissonnerie ; sur la petite place, la pharmacie, la confiserie, le chocolatier, la laiterie, le magasin de soie, la droguerie ; enfin, si je vous dis que tout… Nous ne pouvons pas nous plaindre. Nous sommes dans un endroit tellement central que nous n’avons que quelques pas à faire pour aller ici ou là. Nous vivons près du palais royal, près du ministère des Affaires étrangères, près du bureau de Bringas, près de la chapelle royale, près des écuries, de l’armurerie, de la plaza de Oriente… près de chez vous, de la demeure des Pez, de mon cousin Agustín.

Juste au moment où elle nommait cette personne, la sonnette de la porte retentit. Quelqu’un entra.

— C’est lui, dit Bringas, mais il s’est faufilé à pas de loup pour qu’on ne le remarque pas.

— Il a compris qu’il y a de la visite, indiqua Rosalía en riant. On ne le fera pas entrer dans le salon, pas même de force. Il est si bizarre…

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