Les Romans de l’interdit
Chapitre IV
Il était difficile de deviner le rang social occupé par Amparo, la Amparo, Amparito, la señorita Amparo, car on l’appelait de ces quatre façons différentes. Il se situait à l’intersection des rapports amicaux et de la domesticité, et on ne pouvait pas savoir si elle était dominée par une douce amie ou protégée par une maîtresse despotique. Les obligations de cette jeune fille étaient si nombreuses et les marques d’affection si chiches et mesurées que l’on pouvait assurer à coup sûr qu’elle pénétrait dans cette maison en tant que parente pauvre et gênante. C’est le lien de parenté le plus éloigné que l’on connaisse et il convient d’assurer que celui qui unissait les familles Sánchez Emperador et Pipaón était de ceux que même un lévrier n’aurait pu flairer. La mère d’Amparo était une Pipaón, comme la mère de Rosalía, mais elles venaient de branches très éloignées dont le croisement aurait pu être découvert, si quelque oisif s’y était attelé, chez un
veneur du palais qui fut au service de la Vallabriga et de l’infant don Luis 1.
Sánchez Emperador avait peu de relations avec Bringas, mais ce dernier avait reçu naguère du père d’Amparo un inestimable service et il fut constant dans sa reconnaissance. Peu avant sa mort, le malheureux concierge de l’école de pharmacie appela don Francisco et lui dit : « Toutes mes économies ont été dépensées dans ma maladie. Je ne laisse à mes pauvres filles que les trente jours du mois. Si vous me promettez de faire pour elles tout ce que vous pouvez, je mourrai tranquille. » Bringas, qui avait bon cœur, promit de les protéger dans la mesure de ses pauvres moyens et il sut être fidèle à sa promesse.
Dès que leur père fut mis en terre, les deux orphelines s’installèrent dans la maison la plus petite et la moins chère qu’elles purent trouver, et elles firent le vœu héroïque de ce que l’on appelle « vivre de son travail ». Pour une femme seule, célibataire et honnête, c’est comme une garantie de jeûne perpétuel, mais ces jeunes filles bien élevées avaient la foi et les premières désillusions ne les découragèrent pas. Elles auraient passé un très mauvais moment sans la protection manifeste de Bringas et celle plus ou moins cachée d’autres amis et proches de Sánchez Emperador.
La position sociale de Rosalía Pipaón de la Barca, malgré ses contacts avec le palais et avec des familles en vue, n’était pas à même de lui permettre de nourrir des prétentions aristocratiques de haut vol ; mais elle avait son petit orgueil qui lui inspirait souvent de grands discours au sujet des mérites et qualités de ses ancêtres qu’elle accompagnait d’un pincement de nez. Elle aimait également énumérer des titres, décrire des uniformes du palais et se vanter de ses hautes relations. Dans une société comme celle-là, ou plutôt comme celle-ci, car les changements en seize ans n’ont pas été si importants, dans cette société donc qui ne repose pas sur le travail, et où les liens de parenté, les recommandations, les copinages et les amitiés ont plus de valeur qu’ailleurs, l’initiative individuelle est remplacée par la confiance dans les relations. Ceux qui ont des relations attendent tout du parent qu’ils
adulent ou du cacique 2 qu’ils servent, et il est rare qu’ils attendent d’eux-mêmes les bienfaits espérés. En ce qui concerne les bonnes relations, Mme Bringas n’avait rien à envier à personne, et à partir d’une base aussi solide, elle asseyait son petit orgueil espagnol sur des sommets. Un tel vice a pour fondement une paresse d’esprit invétérée, l’oisiveté de nombreuses générations et le manque d’éducation intellectuelle et morale. Et si cette
société antérieure à 1868 3 diffère assez de la nôtre, la différence réside dans le fait qu’elle était plus pointilleuse et plus lymphatique, qu’elle était encore plus vaine et paresseuse, et qu’elle était plus affaiblie par les changements politiques et par le carriérisme des fonctionnaires ; c’était une société qui était ébranlée par l’attribution d’une demi-douzaine de postes mal rétribués et qui laissait entrevoir un certain mépris stupide envers celui qui ne jouissait pas d’une haute charge de l’État ou d’un emploi palatin, même le plus infime.
C’est pour cela que Rosalía ne pouvait pardonner aux filles d’Emperador d’être des branches d’un arbuste aussi humble que le concierge d’un établissement d’enseignement : un concierge ! De plus, Sánchez Emperador avait été placé à l’École de pharmacie par don Martín
de los Heros 4, et sa filiation progressiste suffisait pour que Rosalía ouvre mentalement un abîme entre les livrées de l’État et celles du palais.
Quand Amparo et Refugio s’asseyaient à la table de Rosalía, ce qui arrivait trois ou quatre fois par mois, elle ne perdait pas une occasion de leur montrer d’une façon évidente quelle était sa supériorité. Mais elle ne savait pas le faire avec la délicatesse et le tact subtil qui se trouvent justement dans le sang et dans l’éducation des personnes marquées du sceau de la noblesse, elle ne savait pas le faire de façon que l’inférieur ne souffre pas de sa blessure d’infériorité : elle le faisait avec des manières affectées qui cachaient mal la grossièreté de ses intentions. Rosalía avait dans le même temps des traits d’une cruauté spontanée qui jaillissait de son cœur comme la mauvaise herbe dans un champ en jachère. Ce détail complète la peinture de Mme Bringas et donne une idée exacte de son intelligence limitée, comme de sa perverse éducation morale, vice historique et authentiquement autochtone ; car il n’est pas annulé, ni même dissimulé, par le vernis d’urbanité qui permet de briller dans le cadre de relations superficielles à beaucoup de personnes en redingote et mantille. En outre, la lutte pour la vie est ici plus rude que dans d’autres contrées. Elle revêt un caractère de férocité dans la répartition des grâces politiques et, dans les sphères communes, elle s’exprime par l’envie sous des formes variées et par d’étranges manifestations. Il y a des cas étonnants où le supérieur envie l’inférieur, et il arrive que ceux qui dévorent à pleines dents se battent pour une misérable miette avec un acharnement furieux. Toutes ces considérations générales peuvent servir de base pour une exacte connaissance des humiliations que cette dame imposait à ses protégées et de la sécheresse avec laquelle elle leur faisait sentir le poids de sa main en leur octroyant l’aumône.
Bringas était différent. Quand Amparo arrivait morte de fatigue chez eux et que la Pipaón lui disait d’un ton désagréable : « Amparo, va immédiatement calle de la Concepción Jerónima et apporte-moi les petits tabliers d’enfant que j’ai fait mettre de côté » ; quand, après lui avoir fait parcourir des distances énormes, elle l’envoyait à la cuisine, et qu’ensuite elle la reprenait avec rudesse pour n’importe quel motif trivial, le bon don Francisco prenait la défense de l’orpheline en demandant à sa femme de faire preuve de tolérance et de bénignité. « Laisse-la travailler, répondait Rosalía, puisqu’elle doit de toute façon vivre de son travail ! Tu crois qu’elle va toucher un héritage quelconque ? Habitue-la aux gâteries et tu verras comment elle survivra quand pour une raison ou une autre nous disparaîtrons. Ces filles sont trop gâtées… Il est nécessaire, Bringas, que chacun s’adapte à sa situation. »
Refugio, la plus jeune des deux, s’était vite fatiguée de la protection de sa vaniteuse parente. Son caractère était un peu sauvage et elle aimait son indépendance. Le ton, l’air de sa protectrice comme les travaux qu’elle lui imposait l’irritaient tellement qu’elle renonça à la protection de la maison et qu’elle la quitta pour ne jamais revenir. Amparo, très modeste, et d’un caractère faible, resta attachée au joug de cette pesante protection. Elle avait en outre assez de bon sens pour comprendre que dans ce cas particulier la liberté était plus triste et plus dangereuse que l’esclavage.
Quand elle se retirait chez elle le soir après avoir fait des courses pénibles, certaines d’entre elles bien peu convenables pour une jeune fille, après avoir cousu jusqu’à en avoir la nausée et tourné dans tous les sens pour obéir aux ordres de madame, celle-ci lui donnait habituellement quelques noix rances ou encore des raisins secs qui étaient sur le point de fermenter, de la viande froide, des morceaux de saucisson, deux ou trois poires, du massepain, et quelques desserts passés. Rares étaient les libéralités de Rosalía en matière de vêtements usagés, parce qu’elle les utilisait tellement que lorsqu’elle les abandonnait, ils ne servaient plus à rien. Mais il ne manquait jamais quelque chute d’étoffe, un morceau de faille effiloché ou de tissu sale, les restes d’une robe, des bouts de ruban, de vieux boutons. Bringas de son côté ne marchandait pas à sa protégée les grâces de sa généreuse habileté et il était toujours disposé à arranger son parapluie, à clouer de nouveaux rivets à son éventail, ou à poser de nouvelles charnières sur sa boîte à couture. En dehors de ça (il convient de le noter en lettres majuscules d’imprimerie pour que le public ne l’oublie pas), AMPARO RECEVAIT CHAQUE SEMAINE DE SON PROTECTEUR UNE SOMME EN LIQUIDE QUI VARIAIT SELON LES FLUCTUATIONS DU TRÉSOR DE CET HOMME ÉCONOME ET AU PLUS HAUT POINT ADONNÉ À L’ÉPARGNE . Bringas disposait dans le tiroir de droite de son bureau (qui était du style que l’on appelle de ministre) plusieurs tas de pièces de monnaie. Il en prélevait le nécessaire pour les différentes dépenses de la maison, avec une précision et une méthode que l’on aurait aimé voir imitées par le Trésor public. Le superflu n’existait pas tant que tous les besoins essentiels n’avaient pas été couverts. Bringas était sur ce point inexorable et grâce à une rigueur si salutaire, on
ne devait pas dans cette maison un seul maravédis 5, « pas même au Saint-Sacrement » (expression de Thiers lui-même).
Les restes du nécessaire passaient chaque semaine au chapitre et à la corbeille du superflu, et il y avait encore un autre fond de tiroir qui était alimenté par ce qui restait du superflu, qui était comme on le voit une quintessence du liquide et le dernier mot de l’ordre domestique. C’est de cette troisième catégorie de l’épargne que provenaient les émoluments alambiqués d’Amparo qui consistaient généralement en pésètes très usées et en sous très effacés. Don Francisco notait tout dans son carnet, confectionné par lui-même avec du papier de bureau et bien cousu avec du fil rouge. Le saint homme avait la méritoire faiblesse de tromper sa femme quand elle lui demandait des comptes de cette gabegie hebdomadaire et s’il avait donné
quatorze réaux 6, il disait d’un ton apaisant en rangeant son carnet :
— Rassure-toi, ma chérie. Je ne lui ai donné que neuf réaux… Je ne sais pas comment la pauvre petite se débrouillera pour payer son loyer ce mois-ci, parce que sa fainéante de sœur ne l’aidera en rien… Mais nous ne pouvons rien faire de plus pour elles. Et c’est un miracle si nous nous en sortons avec tant de libéralités. Ce mois-ci les chaussures des enfants déséquilibrent un peu notre budget. J’espère qu’Agustín se souviendra de ce qu’il a promis à propos des frais du collège et du piano d’Isabelita. S’il le fait, tout ira bien. Sinon je renoncerai à mon manteau neuf cet hiver. Et j’en dis autant de ton chapeau, ma petite chérie. Tu vois, ton idiot de cousin pourrait t’en offrir un de grand prix ; mais il ne se rend pas compte des vrais besoins, et il n’est pas convenable de lui faire comprendre que nous comptons sur sa générosité. Il faut user de beaucoup de tact avec lui, car ces caractères farouches sont d’habitude extrêmement perspicaces et méfiants.
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